Plus qu’un simple fait divers, c’est une étrange énigme qu’éclaire en 2000, la disparition de l’Espagnole Ángeles Gironés, de son fils Cristóbal, âgé de 14 ans, et de son compagnon, le Britannique Martin Young, sauvagement attaqués en Inde à coups de barres à mine alors qu’ils bivouaquaient dans les montagnes himalayennes. Grièvement blessé, seul Martin survivra. L’histoire fit la une de la presse, notamment en Espagne où le réalisateur Miguel Herrán s’en est emparé pour tisser le scénario de « La Vallée des ombres », une des plus grosses productions cinématographies ibériques. Enorme succès en 2024 à sa sortie en Espagne – disponible aujourd’hui en France sur plusieurs autres plateformes – cette captivante histoire de survie lève le voile sur toute une série d’étranges disparitions et morts survenues ces dernières années dans la vallée de Parvati, surnommée aujourd’hui, la « Vallée de la mort », ou le « Triangle des Bermudes des backpackers ».
L'histoire a éclaté le 26 août 2000. La délégation gouvernementale à Valence rapporte alors que « María Ángeles Gironés, 34 ans, et son fils, Cristóbal Molino Gironés, 14 ans, ont été battus à mort par des voleurs présumés alors qu'ils faisaient de la randonnée dans la région de la vallée de Parvati, près de l'Himachal Pradesh. Le citoyen britannique Martin Young a également été grièvement blessé lors de l'attaque. ». Il sera le seul survivant de cette violente attaque. Sa survie relève presque du miracle. Douze heures de route vers l’hôpital le plus proche, à New Delhi, la capitale, l’attendaient. Mais au cours de ce voyage terriblement éprouvant, son ambulance quitte la chaussée et s’écrase contre un arbre, obligeant le blessé à attendre plusieurs heures l'arrivée d'une deuxième ambulance. » Il mettra un an à se remettre de ce drame avant de trouver le courage de rencontrer les parents de sa compagne et leur raconter ce qui s'était passé.
« Là, j'ai vu qu'il y avait une histoire et j'ai commencé à enquêter sur d'autres cas similaires », raconte Miguel Herrán. Déjà lauréat du prestigieux Goya du meilleur réalisateur [l’équivalent espagnol de nos Cesar] pour son film « Adú », il en a tiré sa création la plus ambitieuse à ce jour : « La vallée des ombres », un thriller haletant qui a sa sortie en Espagne en 2024 a fait exploser l’audience de Netflix. Quasi unanimement salué par la critique [3 nominations aux GOYA], ce long-métrage de 2h12 est porté par un acteur vedette, Miguel Herrán, remarqué dans la série culte « La casa de papel », mais surtout il évite les travers du film d'action, voire d'horreur, et s’intéresse avant tout au conflit intérieur du principal protagoniste. Ce qui nous permet de nous identifier au personnage central, le survivant.
Du drame originel, Miguel Herràn et le scénariste Alejandro Hernández ont modifié la fin, mais gardé la trame d'une petite famille de trois en quête de surf, soleil et d'aventure. L’action est située en 1999, « Quique, Clara et le petit Lucas sont en vacances dans le nord de l'Inde, la région de l'Himachal Pradesh. Une nuit, alors qu'ils dorment dehors pendant un orage, ils sont brutalement attaqués. Quelques heures plus tard, Quique est secouru par un autochtone et emmené dans un village isolé dans les montagnes. Là, isolé et incapable de retourner à la civilisation, il reste jusqu'à l'arrivée de l'hiver, qui permet la formation de la seule issue du village : la rivière gelée. Le voyage de retour, semé d'embûches, accompagné de plusieurs enfants du village, mettra à l'épreuve tout ce que Quique a appris durant son séjour au cœur de l'Himalaya.”, résume la production.
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A elle seule, la force de ce drame explique son succès. D’autant qu’il est brillamment tourné dans l'Himachal Pradesh, au Ladakh et aux Canaries, parfois dans des conditions extrêmes : à plus de 3 000 mètres d'altitude, par des températures descendant jusqu'à -20 degrés. Mais s’il a tant bouleversé le public, c’est qu’il repose sur une histoire vraie, qui, de surcroît, n’est pas un fait divers isolé, comme l’avait justement remarqué le réalisateur.
Les archives policières qu’il a pu consulter, montrent qu’au moins 24 touristes étrangers ont disparu au cours des 25 dernières années dans la tristement célèbre vallée de Parvati, dans l'Himalaya, lieu de pèlerinage où les dieux auraient médité durant 3 000 ans. Un haut lieu du trafic de drogue aussi, où les autorités locales sont réputées pour leur peu d'empressement à enquêter. Cette vallée, aussi connue pour sa beauté que pour ses abondantes plantations de marijuana, attirent nombre de routards. Des proies faciles pour les dealers comme pour les des pseudo sadhus [ascètes ayant renoncé à la vie matérielle ], marchands de rêve pour des occidentaux en mal de repères. C’est le soi-disant « Syndrome de l'Inde », une sorte de délire existentiel affectant les touristes qui voyagent avec l'intention de méditer et de « se trouver »... et sur lequel les bandits et gourous en tous genres se jettent sans pitié. Les dépouillant, voire les laissant pour morts.
La randonneuse María Ángeles et son fils Cristóbal se sont peut-être trouvés au mauvais endroit au mauvais moment, mais ils ne sont pas les seuls dans cette région, comme nous le racontions en avril 2019 dans un long reportage intitulé « Dans la vallée indienne où disparaissent les backpackers ». Focalisé sur le triste sort de Justin Alexander, un Américain parti de 35 ans parti en août 2016 dans la vallée de la Parvati, située dans l’Himalaya, à plus d’une journée de bus au nord de New Delhi. Son but, ou plutôt sa quête ? Arpenter les sentiers, approfondir sa connexion avec la nature et s’imprégner de la spiritualité locale, disait-il sur ses réseaux sociaux. Comme d'autres avant lui, il s’est évaporé au cours d’un trek de trois jours qui devait le conduire vers un site sacré : le lac Mantalai. Il comptait y dormir à la belle étoile et, malgré l’altitude (4 100 m ), n’emportait presque rien avec lui. Un sadhu de piètre réputation, Sat Narayan Rawat l’accompagnait. Ce dernier sera le seul à redescendre dans la vallée, et se montrera incapable de justifier la disparition de son compagnon. L’enquête ne mènera à rien : l’homme sera retrouvé pendu dans sa cellule.
Victimes des bandits ? De la mafia ? Des dealers ?... ou disparitions volontaires ?
Son cas n'a jamais été élucidé. Pas plus que tant d'autres. Venus du Canada, d’Israël, du Japon, d’Italie, de République Tchèque, de Russie, des Pays-Bas, de Suisse ou d’Australie… les backpackers disparaissent, et leurs proches désemparés publient leur histoire sur les réseaux sociaux, les sites dédiés et les forums de voyage, avec le peu de détails et d’indices qu’ils ont glanés. Bien souvent la piste criminelle est la bonne. C’est la cas notamment en 1996 de celui du Britannique Ian Mogford, qui, lui aussi, s’était lié d'amitié avec un sadhu. D’autres ont pu être victimes de leur implication dans le commerce de la drogue, achetant l’herbe à la source pour ensuite la revendre aux touristes. Autre hypothèse, des liens avec la mafia locale, dans le cas notamment d'un routard polonais, Bruno Muschalik, disparu en 2015.
Devant le nombre de disparitions inexpliquées, la piste d'un tueur en série a même été évoquée, dans preuve aucune à ce jour. A moins que tous ces routards aient été gagnés tout par le "Syndrome de l’Inde". Car l'issue est facile dans une région où les autorités sont peu regardantes. Dans le reste du pays, la loi contraint les hôtels et auberges de jeunesse à enregistrer tous leurs clients sur une base de données en ligne. Mais là, on entre et on sort de la vallée de la Parvati comme on le veut. L’isolement et l’absence de règles sont justement ce qui plaît. Il n’est pas rare que des étrangers sortent délibérément des radars ou aillent au-delà de ce qu’autorise leur visa. Un Israélien a ainsi vécu dans la vallée pendant des décennies. Il faisait pousser du cannabis et le vendait, s’était marié et avait eu un enfant. Il a finalement été arrêté pour avoir dépassé son permis de séjour. Ici, on peut donc s’évaporer comme par magie. Difficile alors de ne pas s’interroger… Les disparus sont-ils morts perdus en pleine nature ? Assassinés ? Ou certains ont-ils simplement tiré leur révérence pour vivre une autre vie ?
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