Justin Alexander a pénétré dans la vallée de la Parvati, en Inde, pour arpenter ses sentiers, approfondir sa connexion avec la nature et s'imprégner de la spiritualité locale. Comme plus d'une vingtaine d'étrangers à ce jour, il s'est évaporé sur les pentes au cours d'un trek de trois jours.
Deux hommes se séparent. Leurs paroles sont étouffées par l’incessant grondement d’une rivière en contrebas. Autour, l’Himalaya, partie indienne. Le plus âgé est russe. Andrey Gapon vient de faire, à 47 ans, trois mois de retraite dans la vallée de la Parvati, où il a installé un camp de fortune. En face de lui, Justin Alexander, 35 ans. Il est américain. Voyageur au long cours, il a impressionné son interlocuteur par son aisance dans cette nature sauvage. Justin vient de passer plusieurs semaines dans une grotte de montagne. Il maîtrise l’art de la survie. Le jeune homme s’apprête à partir pour un trek de trois jours vers un site sacré : le lac Mantalai. Il compte y dormir à la belle étoile. Il n’emporte presque rien avec lui.
Andrey Gapon propose de l’accompagner, mais Alexander souhaite faire le voyage accompagné d’un sadhu, un ascète ayant renoncé à la vie matérielle. "Je ne voulais pas le faire renoncer à son projet", se rappelle Andrey Gapon. Mais il s’inquiète pour lui. Il s’est lui-même rendu au Mantalai quelques semaines plus tôt. Un chapelet de piscines naturelles dont la farine glaciaire rend l’eau opaque. C’est la source de la Parvati. Le lac occupe un vaste bassin, royaume de vents rageux et d’un froid mordant. À 4 100 mètres d’altitude, c’est un paysage de moraines glacées, sans arbre pour s’abriter ou se chauffer. Justin n’a pas de réchaud. Gapon dépose quelque chose dans sa main. Un cadeau de départ idéal pour ce jeune homme qui refuse le superflu : un briquet tempête rouge.

Le sentier commence à la sortie de Kalga, village d’auberges de jeunesse et de vergers où la route se fait chemin. Justin passe son iPhone à Gapon et lui demande de le photographier alors qu’il embarque pour sa "traversée spirituelle". Une dernière accolade et les hommes se séparent. Justin s’enfonce dans la forêt, ce 22 août 2016.
Quatre jour auparavant, le jeune aventurier en quête de spiritualité a posté sur son blog un message expliquant son intention de méditer, de faire du yoga et d’écouter les enseignements du sadhu durant les jours à venir. Il termine ainsi : "Je devrais être de retour mi-septembre. Si ce n’est pas le cas, ne venez pas me chercher ;)."
Justin n’est jamais revenu. Il a disparu quelque part sur les hauteurs de la vallée de la Parvati, une évaporation qui ne semble pas si volontaire que ça...
Des voyageurs en quête d'autre chose
Une unique route traverse la vallée de la Parvati. Elle est étroite, grossièrement pavée par endroits, boueuse à d’autres. Des bus antédiluviens bringuebalent leurs passagers, freinent, louvoient pour gagner le centimètre qui leur sauvera la vie. D’un côté la pente montagneuse, de l’autre une falaise abrupte. Tout en bas, la Parvati, aux eaux d’un bleu laiteux. Celle qui porte le nom de la déesse indienne de la fertilité et du dévouement semble ouvrir ses bras, mais peut bien vite les refermer dans une puissante rage.
Les hameaux de la vallée, ses paysages de carte postale, attirent des milliers de touristes chaque année. Mais ce ne sont pas les mêmes que ceux qui courent photographier le Taj Mahal ou, comme beaucoup, passent, sac au dos, des temples à la plage. Les voyageurs qu’attire la vallée de la Parvati, située dans l’Himalaya et à plus d’une journée de bus au nord de New Delhi, adoptent bientôt un autre rythme. Les semaines, ou les mois, s’écoulent dans un semi-brouillard. Au programme : méditation, yoga et consommation de cannabis venu de plantations clandestines ou cueilli à l’état sauvage le long de la rivière ou de la route.
La vallée, où l’on raconte que les dieux ont médité durant 3 000 ans, a de quoi séduire les foules touchées par la curiosité spirituelle. Chaque été y est organisé un Rainbow Gathering ("rassemblement arc-en-ciel"), mouvement d’une contre-culture utopiste et anticonsumériste. On y vénère Shiva, époux de Parvati, l’un des dieux les plus célébrés du panthéon hindou. Les sadhus se veulent dans son sillage. Ceux qui s’habillent et vivent dans un dépouillement confinant au divin sont talonnés par des Occidentaux que fascine ce dieu à dreadlocks, maître de la méditation et du yoga.
La vallée de la Parvati est une dernière marche, voire le point culminant, de leur éveil spirituel. Ici convergent des ascètes vagabonds, profanes du New Age et touristes croyants. Au bout de cette route cahoteuse qui ne mène nulle part les attendent selon eux, bien au contraire, les réponses tant attendues, l’illumination supérieure. Parvati purifie l’eau, Shiva transforme le feu.

Cette vallée aux airs idylliques a pourtant un lourd passé. D’après les sources, officielles comme officieuses, au moins 24 touristes étrangers sont morts ou ont été portés disparus au cours des 25 dernières années. Ils venaient du Canada, d’Israël, du Japon, d’Italie, de République Tchèque, de Russie, des Pays-Bas, de Suisse et d’Australie... Les proches désemparés publient leur histoire sur les réseaux sociaux, les sites dédiés et les forums de voyage, avec le peu de détails et d’indices qu’ils ont glanés.
La piste criminelle est souvent la bonne. En 1996, Ian Mogford, un Britannique, raconte à son père au téléphone qu’il s’est lié d’amitié avec un sadhu. Il disparaît peu de temps après. "Il n’est pas fou de penser que mon fils… a été agressé, pour une raison que j’ignore. Et son corps repose peut-être là-bas, au fond d’un ravin." a témoigné le père auprès journal britannique le Telegraph. D’autres ont pu être victimes de leur implication dans le très lucratif commerce de la drogue, achetant l’herbe à la source pour ensuite la revendre aux touristes.
Depuis la disparation de Bruno Muschalik, un routard polonais, à l’été 2015, son père accuse la mafia locale. Certains disparus auraient en effet été assassinés. En 2000, un Britannique, sa fiancée espagnole et le fils de cette dernière sont sauvagement agressés alors qu’ils campent sur les hauteurs de la vallée. Le jeune homme est le seul à avoir survécu. Dans les autres cas, les voyageurs ont tout simplement disparu sans laisser de trace.
Lorsqu’un corps est retrouvé, c’est bien souvent dans la bouche écumante de la Parvati. Pendant la mousson, elle emporte qui elle veut dans ses puissants courants. Mais ces corps que l’on n’a jamais retrouvés ? La vallée de la Parvati prend des allures de triangle des Bermudes pour backpackers isolés.
S'évaporer par magie
Dans le reste du pays, la loi contraint les hôtels et auberges de jeunesse à enregistrer tous leurs clients sur une base de données en ligne. Mais on entre et on sort de la vallée de la Parvati comme on le veut. L’isolement et l’absence de règles sont justement ce qui plaît. Il n’est pas rare que des étrangers sortent délibérément des radars ou aillent au-delà de ce qu’autorise leur visa. Un Israélien a ainsi vécu dans la vallée pendant des décennies. Il faisait pousser du cannabis et le vendait, s’était marié et avait eu un enfant. Il a finalement été arrêté pour avoir dépassé son permis de séjour…
Ici, on peut s’évaporer comme par magie. Difficile alors de ne pas s’interroger… Les disparus sont-ils morts perdus en pleine nature ? Assassinés ? Ou certains ont-ils simplement tiré leur révérence pour vivre une autre vie ?

Retour en décembre 2013. A 32 ans, Justin Alexander annonce qu’il part en retraite. Désenchanté, en proie à une agitation permanente, il vend presque toutes ses possessions, fait son sac et quitte sa ville. Dans le premier post sur son blog de voyage, Adventures of Justin, il se livre : "Je fuis cette vie qui n’a rien d’authentique… Je fuis la monotonie et me tourne vers la nouveauté ; vers l’émerveillement, la sidération, vers ce qui fait résonner la vie en moi." Il passe les 30 mois suivants sur la route. Il sillonne l’Amérique du Sud, l’Asie et, à moto, les États-Unis.
En surface, Justin incarne le "Je démissionne pour partir explorer le monde". Il récolte des milliers de followers (plus de 11 000 pour son simple compte Instagram). Certains se plaisent à vivre ses aventures par procuration : grimper le Brooklyn Bridge de nuit, prendre part à un rituel chamanique au Brésil, s’engager dans une cérémonie d’introduction à la vie monastique en Thaïlande, participer à la reconstruction d’une école après le terrible séisme de 2016 au Népal… D’autres sont attirés par ce que tout cela représente : Justin veut un retour à l’essentiel, mais ne rejette pas pour autant la société dont il est le fruit. Son smartphone ne le répugne pas : il est au contraire son porte-voix.
À la mi-juin 2016, la moisson arrose copieusement le sous-continent. Justin passe la frontière et quitte le Népal pour rejoindre l’Inde, à Varanasi. Véritable aimant spirituel, cette ville rassemble des pèlerins hindous venus se laver de leurs péchés dans les eaux sacrées du Gange. À côté, on brûle les cadavres depuis les ghats, ces escaliers sur les rives du fleuves. Le feu y consume les chairs des morts, lors de crémations sans cesse renouvelées.
Le jeune Américain porte une longue flûte qui lui sert de bâton de marche. Il part vers le nord-ouest pour New Delhi, où il achète une veille moto. Elle sera baptisée Shadow. Il rêve depuis des années de passer à deux-roues l’une des plus hautes routes de col au monde, le Tanglang La (5 350 mètres d’altitude) pour s’enfoncer ensuite dans le Ladakh, tout au nord de l’Inde. Sa moto le conduit au pied de l’Himalaya. À mi-parcours, le 22 juillet, il entre dans la vallée de la Parvati.

Justin est déterminé : hors de question de passer le temps dans une auberge de jeunesse miteuse. Il veut aller dans la montagne. Lorsqu’il arrive dans la vallée, il envoie un message à Christopher Lee, un Français dont il a fait la connaissance en ligne un an plus tôt. Ce dernier vient d’y passer trois mois et se dirige, comme lui, vers Kalga.
Le lendemain, Justin raconte sur Facebook son projet : sur les hauteurs de la vallée, vivre dans une grotte plusieurs semaines durant, à l’image des sadhus.
C'est le 28 juillet qu'Andrey Gapon fait la connaissance de Justin à Khir Ganga. Ce camp rudimentaire, paysage de poteaux de bois, bâches et cabanes en tôles constitue pour beaucoup le point d’arrivée d’un pèlerinage libre. Justin le conduit jusqu’à sa grotte, un trou d’un mètre vingt caché dans une colline boisée au-dessus du camp. L’espace est confiné, mais Justin, se souvient Andrey Gapon, en prend le plus grand soin. Il entretient son feu la nuit et, le soir, lit à la lumière des bougies. Le Russe est impressionné.
Loin de survivre dans cette grotte, Justin y jouit de la vie. "Depuis deux semaines, je vis dans une grotte en plein cœur de l’Himalaya indien, poste Justin sur Instagram le 13 août. C’est plus petit et humide que ce que j’espérais, alors le matin je fais une heure de marche pour rejoindre les sources chaudes sacrées de Khir Ganga, m’y asseoir et m’y réchauffer".
Rencontre avec le (mauvais ?) sadhu
Peu de temps après son arrivée à Khir Ganga, Justin raconte à ses followers qu’il a fait la connaissance d’un sadhu, Sat Narayan Rawat, qui l'a invité dans sa cabane. Celle-ci, située juste en contrebas des sources, est enfumée, aux murs de pierre. Un dhoti (pantalon de coton large) couleur safran entoure la petite taille de l’homme et de longues dreadlocks, courantes parmi les ascètes indiens, encadrent son visage. Les sadhus (ou "babas" dans le langage familier) sont nombreux à vivre dans la vallée ou à y accompagner les voyageurs durant les mois les plus chauds. Mais Sat est différent, avec ses callosités aux genoux, aux poignets et aux coudes. Certaines sont grosses comme des citrons.
Aux yeux des habitués de la vallée, Sat n’est pas un vrai sadhu. On le surnomme même le "business baba". Un faux sage, comme de nombreux autres ailleurs, qui s’habille à la manière des ascètes et parcourt le pays à la recherche… de cash. D’argent que lui versent les curieux cherchant un temps sa compagnie. Sat est connu à Khir Ganga pour ses larcins auprès de touristes peu prudents.
"On m’a parlé des pouvoirs magiques de ces babas" écrit Justin sur Instagram au sujet de Sat Narayan Rawat. "Ce sont des hommes saints, mais indomptables, au-dessus de la loi en Inde. La police ne les arrête pas, même lorsqu’ils tuent. Et cela arrive m’a-t-on dit."
L’Américain rend souvent visite à Sat dans sa cabane. Il s’assoit autour du feu, tire sur son chillum, regarde le sadhu faire son yoga, réaliser des postures complexes et, une fois un interprète trouvé, écoute ses enseignements. Sat évoque son pénis qu'il dit avoir lui-même sectionné, symbole ultime de rejet du désir charnel. "On est devenu amis pendant ces deux semaines, écrit Justin sur son blog. Enfin, je crois."
Durant son séjour dans sa grotte, Justin s’intéresse de plus en plus à la vie que mènent les sadhus. "On m’a parlé des pouvoirs magiques de ces babas, écrit-il sur Instagram le 15 août. Ils peuvent lire notre âme, connaître notre passé et notre avenir. Ils donnent bénédiction ou malédiction. Ce sont des hommes saints, mais indomptables, au-dessus de la loi en Inde. La police ne les arrête pas, même lorsqu’ils tuent. Et cela arrive m’a-t-on dit." La fascination de Justin Alexander pour ce que représentent les sadhus enfle : une vie solitaire, sans attaches. Sat Narayan Rawat a désormais toute sa confiance.
L’Inde exerce un fort pouvoir d’attraction sur les étrangers en quête de spiritualité. Mais le pays va plus loin, et sait s’emparer des curieux pour en transformer l’idéalisme innocent en une ferveur dévorante. Ce phénomène porte même un nom : le syndrome de l’Inde. Sous ce nom qui n’a rien de médical, on distingue pourtant des troubles comportementaux allant du plus bénin (l’anxiété et la désorientation) au plus grave (perte du sens de la réalité).

Le pays exerce une telle fascination chez certains qu’ils y trouvent un havre tranquille ou au contraire l’anonymat dans la foule, et ne rentrent plus jamais chez eux. D’autres se rendent dans des centres pour y étudier la méditation, le yoga et la spiritualité… et s’entichent d’un yogi, d’un gourou. On les voit par la suite porter à leur tour la tenue de sadhu ou de moine.
Après trois semaines à rayonner autour de Khir Ganga, Justin sort de sa grotte et s’engage sur le chemin de Kalga. En bas, la Parvati est gonflée par les pluies d’été. Le jeune Américain compte lui aussi s’élever et se révéler.
Sat Narayan Rawat l’a invité à un "trek spirituel" aux sources de la rivière : le lac Mantalai. "Il désire me conduire sur le chemin du Sadhu, de Shiva – le premier yogi, témoigne Justin dans son ultime message sur son blog. Il suit une discipline quotidienne stricte qui m’est inconnue et que je suis très curieux de découvrir. Je veux voir le monde à travers ses yeux vieux de 5 000 ans. Une voie spirituelle venue de la nuit des temps. Je vais y plonger corps et âme et voir ce qu’il en ressort. Peut-être que la vie de baba sera la bonne pour moi." Dans son sac-à-dos gris, Justin met un kilo de riz, des flocons d’avoine, des noix, des raisins secs, du thé, du sucre et de la farine. Ses vêtements, il les porte sur lui. Un duvet, une machette, quelques objets utiles. Ni tente, ni réchaud. Dans sa main, il serre sa flûte devenue bâton de pèlerin.
Le jeune homme est confiant, mais quelque chose le travaille. Juste avant de partir pour le lac Mantalai, il plaisante auprès d’Andrey Gapon. "Si je meurs, ne fais pas mon éloge sur Facebook." Il mentionne une idée qui lui plairait, qu’un site recense la vie numérique des gens pour façonner leur oraison funèbre. Mais son désir de vivre une expérience déterminante est plus fort que la peur. Le 22 août, le Russe accompagne son nouvel ami à travers les vergers de Kalga jusqu’au sentier qui surplombe la rivière, lui remet son briquet tempête et s’en va.

Justin a accompagné son dernier post de blog d’une vidéo. Des images troublantes le montrent sur un rocher en habit de moine, enveloppé d’une écharpe grise. Derrière, des sapins dont la silhouette disparaît dans la brume. Cette même brume qui enveloppe la Parvati écumante sur les images suivantes. Le brouillard se dissipe et laisse entrevoir Sat, fumant sa pipe à herbe dans sa cabane. Puis l’écran devient noir.
Fin septembre 2016. Plus d'un mois après, Justin Alexander n’est pas redescendu de la montagne. En Oregon, à l’autre bout de la planète, l’inquiétude monte chez Suzie Reeb, sa mère. Ceux qui l’ont croisé dans la vallée de la Parvati commencent eux aussi à s’alarmer. Andrey Gapon écrit à Christopher Lee, resté à Kalga. Le Français marche trois heures pour rejoindre Khir Ganga et partir à la recherche de la dernière personne qu’il sait avoir côtoyé le jeune Américain. Il est surpris de trouver Sat Narayan Rawat assis dans sa cabane.
Christopher Lee et d’autres proches de Justin le confrontent. Le sadhu perd patience. "C’est un fou", répond-il. Il est formel : le jeune homme l’a laissé pour partir avec un groupe de trekkeurs croisé près du lac Mantalai. Il devait remonter la vallée avec eux. Christopher Lee n’en croit pas un mot. Il court porter plainte au petit commissariat non loin de là.
A la recherche d'un corps
L’histoire ne prend pas non plus auprès de Suzie Reeb. Elle s’envole pour New Delhi, rencontre des membres de l’ambassade américaine dans la capitale et se met en route vers le nord. Pendant ce temps, Christopher Lee, aux côtés de guides de trek indiens, quadrille à pied le secteur autour de Khir Ganga.
Le 15 octobre, deux jours après que Suzie Reeb a officiellement déclaré son fils comme porté disparu au commissariat de Kullu, Sat Narayan Rawat est arrêté. Face à la mère de Justin, il raconte une nouvelle version de leur excursion au lac Mantalai. Un porteur les accompagnait. Il l’avait engagé. Le groupe s’est arrêté pour prendre le thé avant de poursuivre sa descente en direction du lac sacré. Sat a demandé au porteur d’avancer et de commencer à préparer le repas. Justin lui a emboîté le pas. Lui n’est pas reparti tout de suite à cause de douleurs aux genoux. Lorsqu’il a retrouvé le porteur au vieux cabanon où ils devaient faire halte, Justin n’était toujours pas là. Plutôt que de déclarer sa disparation aux autorités, le sadhu et le porteur sont redescendus à Khir Ganga sans plus en parler.

La nouvelle se répand de la vallée. Trois randonneurs indiens se présentent avec une possible piste. Le 3 septembre, ils disent avoir croisé Justin, le sadhu et le porteur près des bassins du Mantalai, et pris une photo avec l’Américain. Ils disent avoir entendu Justin et Sat se disputer. Le jeune homme leur a dit qu’il était affamé et fatigué, et qu’il voulait redescendre.
Trois jours plus tard, un hélicoptère de recherche se pose non loin de là. Le sentier qui mène au Mantalai traverse des moraines et prairies alpines. Mais là où s’arrête la forêt, il débouche sur une falaise qu’il longe, au gré des courbes de la rivière en contrebas. À l’approche de sa source, la Parvati gagne en puissance, et encore plus ici, dans ce passage étroit. Ses eaux, nourries par la mousson et la fonte des neiges, sont un danger à ciel ouvert. "C’est une véritable vallée de la mort, témoigne un membre de l’équipe de secours. Ici, un accident est vite arrivé, même lorsque l’on est conscient du danger."
L’équipe de recherche rejoint la falaise. Le sentier est juste au-dessus d’un vide de 30 mètres, un toboggan mortel. En bas, des rochers et la rivière rageuse. Une voix tente de se faire entendre dans le bruit assourdissant de la rivière : "Je vois la flûte !"
Un morceau de bambou devenu flûte puis bâton de marche. Il est planté dans la terre juste au-dessus de l’eau laiteuse. À côté, les hommes trouvent une housse de sac-à-dos noire, une écharpe grise et un briquet tempête rouge.
Durant leur enquête, les services de police ont préféré les éléments n’allant pas dans le sens d’un nouveau meurtre d’étranger au sein leur district. "Au début, j’ai pensé qu’il avait pris de la drogue et s’était perdu", explique le commissaire Nishchint Singh Negi, nommé pour renforcer l’équipe. Il gère la plupart des affaires qui tombent dans son commissariat aux murs verts, à Kullu. "Cela n’est pas un cas rare. Les chutes sont fréquentes." Mais l’officier apprend ensuite que Justin a côtoyé un sadhu, vécu dans une grotte, emporté avec lui ce bâton de pèlerin peu commun. Il fait inscrire son "Ne venez pas me chercher" dans le rapport officiel, estimant que la phrase est lourde de sens. Un énième étranger saisi par le syndrome de l’Inde et disparaissant volontairement des ondes ?

Une source proche de l’enquête évoque de son côté des policiers "sous-équipés et sans grande motivation" pour pousser plus loin. Apaiser la famille et l’ambassade américaine était prioritaire.
Sat Narayan Rawat reste une source d’information primordiale. Il a été placé en garde à vue dans le petit commissariat. Peu après 19h le 21 octobre, l’officier de police chargé de le surveiller sort pour se soulager. À son retour, il aurait retrouvé le sadhu pendu avec son dhoti. C’est en tout cas la version inscrite au rapport officiel.
Étrange coïncidence que ce supposé suicide quelques jours avant la fin de sa garde à vue, dans une vallée où la police cherche à éviter d’attirer l’attention sur la disparition d’étrangers.
L’iPhone de Justin, depuis lequel il postait sur Instagram et Facebook, n’a jamais été retrouvé. La police a arrêté et interrogé le porteur, mais l’a relâché. Sa version correspondait à celle de Sat Narayan Rawat.
Le dossier a été clos par la police. Fin du cas Justin Alexander - une disparation de plus dans la vallée de la Parvati. "Il nous est impossible de déterminer les raisons de la mort, a-t-on inscrit sur le rapport. Nous pouvons toutefois présumer un enlèvement avec intention de tuer." Dans le commissariat de district à Kullu, son nom a été ajouté à la liste des étrangers disparus. Statut : "Resté introuvable".
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