Partir en expédition polaire est plus accessible que vous ne le pensez. Pas besoin d’être un alpinisme chevronné pour s’aventurer quelques jours sur les calottes glaciaires et les grandes étendues neigeuses des pays nordiques. Amanda et Camille, plus connus sous le nom de « Un duvet pour deux », répondent aux questions indispensables à se poser avant une première expédition dans le Grand Nord.
Il y a neuf mois, Amanda et Camille revenaient d’une expédition en Laponie finlandaise. Pourtant, ils ne sont spécialistes ni de la banquise, ni des expéditions extrêmes. Ils sont un couple de trentenaires, sportifs, passionnés de voyage, qui a décidé de sauter le pas de l’expédition polaire.
Pour raconter leurs aventures, les deux Bordelais ont fondé « Un duvet pour deux », un blog rédigé par Amanda et illustré par les photos de Camille - suivi par 27 000 abonnés sur Instagram. À l’occasion de la sortie de leur film sur leur dernière expédition en Laponie, « Lattitude Lumottu », nous leur avons demandé quels conseils ils donneraient aux débutants qui souhaiteraient, eux aussi, préparer leur première expé polaire.
Faut-il avoir un niveau sportif élevé ?
"Amanda pratique la course à pied au quotidien et fait du trail. Pour ma part", raconte Camille, "j’ai toujours pratiqué beaucoup de sports plutôt nautiques lorsque je faisais mes études à La Rochelle, et davantage de sports de montagne depuis une dizaine d’année : ultra trail, ski de randonnée, alpinisme, parapente, randonnée, escalade. Physiquement, il n’y a pas besoin d’avoir une préparation particulière, mais plutôt avoir une alimentation saine et entretenir une bonne condition physique.
La préparation et la réussite d’une expédition, c’est comme un ultra : c’est 30% de physique, 30% de logistique, 30% de mental et les 10% restants sont les facteurs non maitrisés liés à la météo ou à un accident."

Que peut-on lire pour s'y préparer ?
"Pour se préparer, il faut cultiver sa curiosité. Ça se traduit tout d’abord par des lectures, comme les livres de Mike Horn qui sont motivants et pleins de conseils pour s’armer de quelques astuces. Je me souviens, dans son ouvrage « Aventurier de l’extrême », de la façon dont Mike a testé l’épaisseur de la glace avec son bâton. Un conseil bien utile lorsque nous avons traversé la banquise au Groenland en 2018. Ses livres « Libre ! » ou « Vouloir toucher les étoiles » sont des témoignages très inspirants pour se lancer à l’aventure.
Au-delà des techniques pures et dures d’expéditions, j’élargis mes lectures à d’autres aventuriers ou sportifs. C’est intéressant de comprendre leurs modes de vies, leurs témoignages, comme celui de Kilian Jornet, dans « Courir ou mourir » ; Ueli Steck, dans « 8000+ » ou « Speed » ; Jean-Yves Fredrikersen dans « Vol au dessus de l’Himalaya », ou encore Guillaume Nery dans « Profondeurs ». Pendant une expédition, Amanda a lu « Respire ! » de Maud Ankaoua.
Et il y a encore d’autres explorateurs qui nous ont inspiré : Jack London, Nicolas Dubreuil, Emeric Fisset, ou encore Nicolas Vanier….

De combien de temps minimum a-t-on besoin pour partir ?
Lorsqu’on parle d’expédition polaire, on s’imagine souvent que cela nécessite plusieurs semaines, mais en réalité, je ne pense pas qu’il y ait vraiment de temps minimum pour en faire une. Tout dépend de la complexité et du défi qu’on veut se lancer. Les pays scandinaves sont un formidable terrain de jeu, faciles d’accès. On peut miser sur une dizaine de jours en incluant deux jours de transports, soit huit jours d’aventure.
Une expédition au Groenland est plus complexe, il faut deux à trois jours pour s’y rendre. Le facteur météo joue également un rôle très important, il faut donc prévoir du temps supplémentaire en conséquence.

Une expédition, concrètement, combien ça coûte ?
Une expédition coûte plus ou moins cher selon la durée, la complexité et l’endroit où celle-ci se déroule. Traverser le Groenland en ski et avec une pulka est une expédition engagée, onéreuse d’un point de vue logistique, car il faut obligatoirement prévoir une assurance ainsi que des transferts en hélicoptère.
Mais pas besoin de partir au Groenland ou en Antarctique pour vivre une première expé polaire. Vu la conjoncture sanitaire, il est plus raisonnable de se tester d’abord en France, sur le plateau du Vercors par exemple. C’est d’ailleurs un endroit prisé pour les entraînements polaires, car les températures y sont très basses. On peut ensuite imaginer une expédition dans un des nombreux parcs nationaux des pays scandinaves, en Finlande, en Suède ou en Norvège.
Si on prend pour exemple notre expédition de février dernier réalisée en Laponie finlandaise, on peut compter pour deux personnes 1200€ pour les billets d’avions et de trains ; 200€ pour deux nuits d’hôtel sur place ; 350€ pour la nourriture ; 150€ de frais divers sur place. Soit un budget total de 1900€ pour la logistique, transports et nourriture, donc moins de 1000€ par personne pour 10 jours.
À cela s’ajoute l’équipement, qu’il faut voir comme un investissement que l’on amortit sur le long terme. Il faut compter une enveloppe d’environ 1000€ pour les tenues « grand froid » et 1000 à 2000€ pour le matériel technique. Dans ces postes de dépenses, il ne faut pas minimiser l’alimentation et la qualité du matériel.

Quel équipement conseillez-vous ?
Déjà, nous conseillons le magasin « Aventure nordique », une référence pour l’achat de matériel d’expédition polaire. Ensuite, voilà la liste de notre matériel :
- Deux tenues sous couche techniques (collants et T-shirts manches longues)
- Une doudoune légère
- Une doudoune « grand froid extrême »
- Une veste Gore-Tex
- Un pantalon Gore-Tex
- Une polaire
- Une paire de gants légers
- Une paire de gants techniques
- Une paire de surmoufles
- Un duvet grand froid
- Un masque de ski
- Un buff
- Une paire de lunettes de glacier
- Un bonnet
- Un tapis de sol
- Un matelas de sol isolé
- Une paire de chaussures grand froid
- Une paire de chaussons duvet
- 2/3 paires de chaussettes chaudes en mérinos
- 2/3 caleçons mérinos
- Une tente 4 saisons ou 3 saisons
- Une pulka
- Une couverture de survie
- Une paire de skis nordique ou skis de randonnée
- Une paire de bâtons
- Une paire de peaux synthétiques
- Un harnais
- Un sursac pour la pulka
- Des sacs poubelles pour les déchets, protéger les affaires et faire des ancres a neige
- Une balayette pour enlever la glace et le givre sur les affaires
- Un rechaud multi combustion
- Un kit de réparation pour réchaud
- Un kit gamelle avec couteaux et cuillères
- 2 Thermos
- Une pelle à neige
- Un rouleau de ruban Tape
- Un thermomètre
- Une trousse de secours
- Des lingettes nettoyantes
- Une serviette
- Des brosses à dents
- Des cartes
- Du papier toilette
- De la crème solaire
- De la crème hydratante
- Une frontale
- Une batterie portative puissante
- Des allumettes classiques et des allumettes tempêtes
- Un téléphone satellite
- Une balise GPS

Faut-il suivre un entraînement spécifique pour tirer une pulka ?
Il est important de bien équilibrer et bien charger la pulka sinon celle-ci peut vite se transformer en fardeau et se retourner à chaque petite bosse. Nous n’avons pas suivi d’entraînement spécifique car nos expéditions étaient plutôt de courte durée, donc avec un poids par pulka maîtrisé (environ 40 kg).
Plus l’expédition est longue, plus la pulka pèsera lourd, alors il faudra se muscler plus spécifiquement. De nombreux aventuriers s’entraînent en tirant des pneus. Nous misons sur une bonne hygiène de vie et pratiquons des sports polyvalents pour y parvenir.

Comment gérer les repas une fois sur la banquise ?
La nutrition n’est vraiment pas négligeable, elle est indispensable à l’énergie quotidienne. La gestion des repas se prépare avant l’expédition : quelques semaines avant de partir, il faut stocker et manger riche. On oublie le tri du gras et et des calories, et on fait quelques réserves avant de partir.
Pour les repas sur place, il faut ajuster les quantités de nourriture en fonction de plusieurs facteurs :
- Le climat : plus les températures sont froides, plus l’apport en calories doit être important. Il faut privilégier les plats lyophilisés pour ne pas qu’ils gèlent. Une astuce, glissez dans les poches de votre manteau des barres céréales à consommer dans la journée - plus faciles d’accès, elles seront aussi réchauffées, et prêtes à être dégustées.
- L’effort : plus l’effort est intense, plus le corps a besoin d’énergie.
- La légèreté et le poids de la nourriture à transporter : l’alimentation en expédition doit être minimaliste et énergétique.
- Le profil de la personne : son sexe, son âge (plus on est jeune plus l’apport en calorie doit être important), son poids, son activité physique habituelle…
Manger des plats lyophilisés est très pratique, mais cela génère des déchets d’emballage - ces conseils peuvent donc être encore améliorés. Pour en savoir plus, Amanda a écrit un article au sujet de l’alimentation sur notre blog, à lire ici.

Comment se réchauffer ?
Pour cuisiner et se réchauffer, on utilise un réchaud multi-combustible. C’est un réchaud qui fonctionne au gaz, mais aussi et surtout à l’essence. Il y a plusieurs raisons qui justifient ce choix : à l’étranger, on trouve toujours un combustible compatible dans n’importe quelle ville ou village.
La deuxième raison est plus technique. En effet, le gaz classique (80% butane et 20%) propane ne fonctionne pas très bien à des températures négatives extrêmes. Nous en avons fait l’expérience avec deux briquets neufs en Laponie, qui étaient impossible à utiliser. Il existe également des bouteilles de gaz spécifiques, contenant de l’isobutane, mais qui sont plus appropriées pour faire de l’alpinisme, car plus légères.
En expé polaire, on utilise donc ce réchaud multi-combustible avec un brûleur connecté à une petite gourde d’essence. Celui-si est mis sous pression à l’aide d’une pompe puis expulsé dans un injecteur, qui le transforme en vapeur et en gaz. Comptez environ 2 heures d’autonomie avec une bouteille d’essence de 0,6 L, ce qui donne 6 jours d’autonomie à raison de 20 minutes par jour.

Comment réagir face à un ours ?
On ne réagit pas de la même manière si on croise un ours blanc, un ours brun ou un grizzly, et on n’emportera pas le même matériel de sécurité.
Nous avons été confrontés aux ours bruns en Alaska. Il faut être équipé d’une bombe à poivre puissante, mais qui ne s’utilise qu’en cas de menace et d’attaque. La plupart du temps, il suffit de contourner l’animal si celui-ci n’est pas agressif. Pour un grizzly, il faut se montrer agressif si celui-ci attaque, et tenter de le faire fuir en faisant du bruit.
Lors de notre expédition au Groenland, nous étions équipés d’une carabine avec trois cartouches à blanc et trois vraies cartouches. Fort heureusement, nous n’avons pas eu à nous en servir. S’il n’y a aucune menace de la part de l’animal, on reste discret. En prévention, on peut utiliser un système d’alarme portatif à fil piège autour de la tente, et appliquer la « règle du triangle » en installant sa tente à 100 mètres du stockage de la nourriture, et en cuisinant à 100 mètres à l’opposé de sa tente et du stockage.

Faut-il demander des visas particuliers en zones polaires ?
Pour les deux expéditions que nous avons réalisées en autonomie, au Groenland et en Laponie, nous n’avons pas eu besoin de faire de demande spécifique. Mais si l’on s’aventure au Groenland, ou encore en Antarctique, il faut faire une demande auprès des autorités locales, ce qui complexifie la logistique.

Quels moments de l’année sont les plus propices pour partir ?
Nous conseillons de partir de février à mars pour les expé polaires. C’est la période où les jours se rallongent. À cette période, la neige est au rendez-vous sur plusieurs couches, ce qui avec le froid, facilite la progression sur la neige. Attention, de novembre à janvier, c’est la nuit polaire, avec des températures allant jusqu’à -45°C.

Quel conseil auriez-vous aimé avoir avant de partir pour votre première expédition polaire ?
Nous n’avons peut-être pas été assez sensibilisés à l’utilisation des téléphones satellites, et aux balises de détresse. C’était aussi un choix de notre part, car l’objectif d’une expédition, pour nous, c’était de se retrouver seuls dans un environnement complexe, en étant confrontés à notre propre capacité d’analyse et de décision. Mais être connecté, savoir que l’on peut appeler quelqu’un si besoin change considérablement la donne - il ne faut pas négliger la sécurité sur de plus longues expéditions.

Compte tenu de la situation sanitaire, si vous prévoyez de partir à l'étranger après le déconfinement, veillez à bien vous renseigner sur les conditions d'entrée dans les pays concernés - au moment des réservations et le jour du départ. Le site de France Diplomatie met automatiquement à jour les règles sanitaires exigées pays par pays.
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