Glace, neige, tempêtes et pluie incessante... rien n’aura été épargné à l’alpiniste grenoblois, piolet d'or 2021, et à ses trois compagnons, Matteo della Bordella, Silvan Schupbach et Alex Gammeter, partis en juillet pour 35 jours en autonomie totale et 450 km en Kayak le long de la côte Est du Groenland. Leur objectif ? Ouvrir un big wall de très grande ampleur sur un sommet encore vierge, le Drøneren : 1200 m de granit très vertical. Bien plus qu’une perf, un voyage hors du temps et loin des hommes, face aux éléments, dans l’immensité et la beauté des paysages groenlandais.
Symon Welfringer est définitivement mordu de Groenland. En 2021, il se lançait dans sa première aventure combinant kayak et escalade, "by fair means". 300 kilomètres sur l’eau pour aller ouvrir deux voies sur des big walls au fond d'un fjord. 25 jours d'expédition en autonomie totale, sans voir personne, ou presque. Un univers bien loin de ses terrains de jeu habituels, alpins ou himalayens. Ici, passé le dernier village, aucune trace de l’homme. La nature est décuplée.
Trois ans plus tard, il pousse l’aventure un plus loin - 450 km et 35 jours d'expédition – et plus fort même qu’il l’imaginait au départ, nous explique-t-il à son retour, quelques jours seulement après avoir posé son sac chez lui, à Grenoble. « Ce qui a rendu ce voyage particulièrement intense, c’est les conditions météo, d’abord la glace qui nous a empêché de traverser plusieurs fjords puis les tempêtes traversées et enfin la neige. Normalement rare à cette période de l’année, elle nous a surpris à plusieurs reprises. Les locaux n’avaient pas vu autant de glace depuis vingt ans. Les températures étaient au plus bas, alors qu’ailleurs, au Pakistan, on avait des records de chaleur… ». Un dérèglement climatique qui ne cesse de fasciner, et d'inquiéter, l’alpiniste, également météorologue.
Des conditions qui vont donner une saveur particulière à une expédition imaginée plus en mode aventure que performance. Car, sur ce plan, 2024 l’a déjà comblé, avoue-t-il.




"Après le Népal, le Groenland, c'est du bonus"
« Ce printemps, j’ai vécu au Népal l’une de mes plus belles expériences : l’ouverture d'une nouvelle voie, "Le cavalier sans tête", avec Charles Dubouloz. Une escalade complexe et intense qui a nous mené le 18 mai 2024 au point culminant de L'Hungchi (7029 m). Un mois après son retour, il préparait déjà un nouveau projet d’ampleur, cette fois plus concentré sur l’aventure que la performance. « C’est un rêve pour moi que de réussir à combiner ces deux types d’expédition et réussir à mettre en place l'entraînement physique et mental adéquat pour mener à bien ces projets : l’aventure à l’état sauvage et la performance en altitude ». dit-il.
Le 20 juillet dernier, c’est le départ. Avec lui, l’Italien Matteo della Bordella, le Suisse Silvan Schupbach, des comparses dont il a déjà pu tester l’expérience lors de sa première expédition au Groenland. S’y ajoute cette année, Alex Gammeter, un copain de Silvan, qui vient de la mer. "Enchaîner aussi rapidement le Groenland sur le Népal était un peu limite", reconnait l’alpiniste, "mais ces trois-là sont les seuls motivés pour faire ce type de projet. Aussi, le jeu en vaut-il la chandelle ».
Pour assurer la cohésion de l’équipe, ils passeront cinq jours à faire du kayak au sud de l’Italie, de quoi compléter aussi l'entrainement du Grenoblois sur le lac d'Annecy. Suffisant, explique-t-il, car l’aventure est ici moins technique que mentale.



Une aventure exigeant un fort mental
« Faire du kayak de mer dans cette région, exige d'être fort mentalement », explique-t-il. "Malgré le froid, les blocs de glace et les rafales de vents, il faut savoir garder la motivation. Comme en alpinisme. Mais être à quatre fait la différence, ça permet de varier les échanges, les points de vue." De tenir aussi quand, à l’issue de 10 jours de navigation, ils arrivent enfin au pied de la face de granit, la pluie s’acharne sur eux.
"Lundi 12 août : les cm2 de tissus secs commencent à se faire rare. Semaine bien humide sur Skjoldungen. Déjà 7 jours installés dans ce magnifique fjord mais peu d’avancements en termes de grimpe. « note Symon dans son journal. " La météo a été bien capricieuse et nous avons seulement pu profiter de deux belles journées pour grimper, nous avons parcouru environ 500 m sur notre mur où nous avons fixé une partie des longueurs pour être le plus efficace possible à la prochaine montée. La face est immense avec sûrement plus de 1400 m d’escalade mais les longueurs n’ont pas l’air extrêmes, cela ne devrait pas dépasser le 7, du moins on l’espère. Donc déjà de superbes passages alternant fissures rectilignes et dalles techniques. Ces deux derniers jours, c’est la neige qui s’est invitée aux alentours de 800/1000m, mettant notre patience à rude épreuve. Ayant emmené le stricte minimum dans nos kayaks pour notre campement, nos idées de confort s’éloignent de jours en jours : duvets et vêtements mouillés, moustiques à volonté, panneaux solaires à l’arrêt. La semaine qui arrive devrait nous libérer le créneau de 3/4 journées nécessaires à gravir ce mur vierge, cette idée nous tient en haleine et réchauffe nos corps à elle seule »



« Mercredi 14 août , 19h20 : je peine à trouver le sommeil, le réveil est prévu pour 1h. Demain on part vers le mur. Ça va être quelque chose. »
Après trois tentatives stoppées par la météo la cordée avait perdu espoir, mais le 19 août, c’est le sommet de la face de 1200 m vierge après 35 longueurs, "l’équivalent de la face nord des Grandes Jorasses mais en plus vertical. Sûrement la plus belle vue qu’on ait eu l’occasion d’observer entre Océan et Banquise qui s’étendent vers l’infini.(…) », conclut Symon. Le timing est bon, mais juste, 35 jours de vivres étaient prévus. Au-delà, il aurait fallu envisager un rationnement.


28 août, jour 35, fin de l’aventure. « Le retour à la norme est comme un choc. Je suis déjà mélancolique d’une liberté éphémère. », avoue Symon. Petit coup de blues, d'autant qu’il accuse la fatigue. "Après ces deux expéditions, il va me falloir lever le pied quelques mois », dit-il. Mais le choc est amorti par les images qui trottent encore dans sa tête. L’arrivée d'un ours polaire rodant autour du camp, qui les conduira a organiser des tours de garde de trois heures la nuit. Mais surtout l’apparition d'aurores boréales. « Le dernier jour dans la face, j’étais allongé dans mon portaledge, quand Silvan l’a signalée. Elle dansait autour du mur. Je n’en n’avais jamais vue de ma vie ! Un moment tellement particulier…. »
De quoi lui donner envie de revenir dans la zone : l’équipe y a laissé ses kayaks, mais plus au sud cette fois. A condition que le Népal lui en laisse le temps. Car c’est là que sera son temps fort en 2025, avec Charles Dubouloz.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
