Qui est cet alpiniste qui, en juin 2023 a réussi l’ascension des 14 sommets de plus de 8000 m, inscrivant ainsi enfin la France au panthéon de ce défi de l’himalayisme ? Une femme, souvent qualifiée de « Madame tout le monde, » expression teintée d'un peu de mépris pour cette quinquagénaire qui n’est pas du sérail. Ne s’en réclame surtout pas. Et pire, doute d'elle-même. Un personnage apparemment lisse mais forcément paradoxal, vu la performance. Un vrai défi pour le réalisateur François Damilano qui a entrepris de la cerner dans son dernier documentaire. Entreprise périlleuse dont il s’est tiré en mixant les angles d'approche et en tournoyant sans complaisance autour du personnage. Quitte à l’écorcher parfois au passage et à laisser quelques zones d'ombres. Interviewé à la veille de la diffusion du film sur Canal + le 23 mai - disponible aujourd’hui sur MyCanal - il s’en explique.

François Damilano, vous connaissez Sophie Lavaud depuis 2012. Sur elle vous avez déjà réalisé deux films, « On va marcher sur l’Everest (2014) » et « K2, une journée particulière (2017) ». « Le dernier sommet », tourné durant son ascension (avec oxygène) en juin 2023 du Nanga Parbat - son 14e et dernier sommet de plus de plus de 8000 m - est votre troisième documentaire. Qu’elle était votre intention cette fois et comment en douze ans l’avez-vous vu évoluer ?
Il me semblait que le seul sujet qui pouvait être intéressant pour continuer l’histoire, c’était de filmer son dernier sommet et l’attention particulière qu’il allait y avoir autour ; une histoire autour de la dramaturgie de l’himalayisme français. Obligatoirement il y allait avoir une tension qui allait se jouer là.
Bien évidemment, Sophie dit qu’elle n’a pas changé en douze ans. Mais dans mon regard elle n’est plus du tout la même. Elle est partie d'une forme d'alpinisme amateur au sens noble du terme - elle s’est inscrite à une expédition guidée, commerciale, avec ses petites économies. Elle pensait même qu’elle n’allait pas être acceptée au sein de l’expédition. Il y a une forme de candeur quand elle arrive au milieu dans le monde du 8000. Et puis elle réussit ce premier sommet presque par hasard, par rapport à ce qu’elle imagine. Et elle enchaîne un deuxième sommet. Compte tenu de ce qu’on connait des himalayistes, pour moi c’était assez évident qu’elle allait aller à l’Everest. Elle l’a dénié, disant : « ce n’est pas pour moi, c’est pour les pros. Jamais je n’irai là-bas, c’est trop loin, c’est trop cher.». Et six mois après, elle m’a annonçait qu’elle y partait. C’est là que je lui ai proposé de la suivre avec ma caméra.
Au sommet de l’Everest, il y a un second basculement : elle s’était attelée au symbole ultime. Généralement les himalayistes s’arrêtent là. Sinon, ils tombent dans les 14. Le symbole des chiffres. Mais comme elle arrive avec une certaine candeur, une certaine fraicheur, elle n’a pas conscience de ça. En tous cas, elle refuse de l’exprimer. Et elle a refusé pendant longtemps d'admettre qu’elle allait s’inscrire dans cette collection des 14 x 8000. A partir du moment où elle part au K2, tout change. On ne va pas au K2 par hasard ni pour sauver le monde. Mais à un moment donné, les himalayistes qui abordent la montagne de cette manière très particulière, c’est bien qu’ils se mentalisent pour s’inscrire dans une forme de littérature himalayenne. (…)
Ce qui est étonnant dans le personnage, c’est que c’est quelqu’un qui n’a pas prémédité ce qu’elle a vécu. Elle ne le doit qu’à elle-même, mais ce n’est pas un sportif pro qui se dit : « mon projet c’est de collectionner les 14 ». C’est quelque chose qui est venu à elle, presque malgré elle. C’est assez étonnant. D'autant plus étonnant qu’elle va briser la malédiction française en devenant la première alpiniste franaçaise, tous genres confondus, française relever ce défi. Puisque tous les Français avant elle qui ont tenté le grand chelem, sont morts sur l’une des montagnes [Benoît Chamoux (disparu en 1995, treize 8 000), Chantal Mauduit (1998, six 8000), Éric Escoffier (1998, cinq 8 000) et Jean-Christophe Lafaille (2006, onze 8 000), ndlr].
Est-ce que cette façon de se laisser porter ne renforce pas l’image de quelqu’un de passif ? Car certes elle a une ténacité, une résistance et une aptitude à supporter l’altitude impressionnantes, une force mentale aussi, mais on a l’impression qu’elle n’agit pas beaucoup.
C’est tout son paradoxe. Y compris dans sa manière de se montrer. Et dans ses revendications. Elle a écrit un bouquin où elle fait l’éloge du followership (l’art du suivisme, ndlr), c’est quand même assez étonnant. Alors que moi je ne la considère pas du tout comme une suiveuse. S’entourer de compétences, choisir les bonnes organisations, cultiver des amitiés de cordée efficientes, c’est tout sauf être suiveur. Il y a donc un décalage entre ce qu’elle laisse voir et la réalité du personnage. Pour moi, elle est beaucoup plus agissante qu’elle veut bien le laisser montrer.
Mais comme en même temps ce n’est pas une grimpeuse de haut niveau, elle fait ce qu’elle dit et elle dit ce qu’elle fait avec une grande honnêteté, contrairement à un certain nombre de clients qui masqueraient un peu leur dépendance vis-à-vis des guides, Sophie est transparente là-dessus. Du coup, ça l’enferme presque dans cette image. Mais je pense qu’il faut aller au-delà. Car cette dépendance vis-à-vis des organisations, elle est vraie pour tous, sauf pour les performeurs qui eux sont ailleurs, sur des voies difficiles. Ils ne sont pas dans ce monde des 8000 préempté par la marchandisation de la montagne.
Mais il y a un espèce de paradoxe que j’essaye de souligner dans le film. Et c’est vrai qu’on la voit beaucoup portée par son compagnon de cordée Sherpa.
Oui, beaucoup portée et même filmée de très près à des moments où elle demande de l’aide et surtout de pas être filmée sur un passage où elle est en difficulté. C’est assez violent comme scène. Vous avez décidé de la filmer et de garder ce passage.
Bien évidemment, il est essentiel. C’est le climax du film pour moi. Car les films que je fais auprès de Sophie ne sont pas commandités, ni payés par un partenaire ou par le personnage lui-même. Ca pourrait l’être, c’est le cas de beaucoup de grimpeurs de haut niveau. Non, "Le dernier sommet" n’est pas un produit de communication à la gloire de Sophie. Ce n’est ni une biographie, ni une hagiographie. Sophie est une personnage qui me permet de montrer et de faire ressentir ce qu’est ce monde très particulier de la très haute altitude. Donc ma caméra n'a pas à être complaisante. Et je suis libre de mon ton. J’ai financé mon film et j’ai écrit mon film. Sophie n’est pas entrée une seule journée dans la salle de montage. Elle a découvert le film quand il était terminé. Et c’était tout mon challenge d'être sur un fil tendu entre, bien évidemment, faire un film qui fait honneur à sa réussite - il n’était pas question de faire un film contre le personnage - mais en même temps sans masquer la réalité de ses expéditions. Je ne voulais surtout pas faire un film d'expédition, mais un documentaire qui se passe pendant une expédition.
D'où votre mise en avant assez étonnante quand même. Notamment quand on vous voit préoccupé par le bouclage de votre film, suite au retard des porteurs ?
Ca, ce sont des ingrédients de dramaturgie. Faut tenir un 90 minutes, faut tenir le spectateur ! Et peut-être que mon challenge était là aussi. Car avec Sophie, où il n’y a pas d'escalade spectaculaire ni de performance sportive de haut niveau. Il n’y a pas de drame, elle ne tombe pas dans la crevasse, elle ne se gèle pas les doigts, elle ne perd pas son matériel, elle ne perd pas ses compagnons. Avec Sophie, ça se passe bien. Alors, comment vous tenez en haleine, comment vous trouvez un fil de dramaturgie avec des gens qui maîtrisent et avec qui ça se passe bien ? En fait j’ai fait un fim sur toutes ces ambiguïtés-là. Ambiguïté du personnage, de mon regard vis-à-vis du personnage. Ambiguïté de ce qu’est l’himalayisme de très haute altitude. Et probablement de mes ambiguïtés vis-à-vis de l’himalayisme et de mon propre himalayisme. Chacun y trouvera ce qu’il a envie. Le grand public va certainement y admirer une héroïne qui va réussir son challenge. Les gens qui voudront s’attarder plus au discours y verront certainement d'autre chose.

Vous connaissez Sophie Lavaud depuis 12 ans. C’est une personne d'abord facile, aimable, mais qu’on a du mal à cerner, un peu sans aspérités, en tous cas en apparence. Mais on se dit que quelqu’un qui l’a fréquentée pendant aussi longtemps, va arriver à en cerner le personnage. Or on reste sur sa faim.
Je n’ai pas cette prétention là,mais je me suis buté à cette difficulté, bien sûr. Sophie est une personne extrêmement cloisonnée. Qui est sous hyper contrôle, qui exprime peu, voire pas d'émotions et qui n’est pas dans la mentalisation de sa pratique. Donc j’aurais tendance à dire que, sur le papier, c’est un super « mauvais client » de film, comme on dit dans le milieu. Et en même temps, c’est elle. C’est cette fille-là, qui est devenu le premier Français, et je dis bien « le » à avoir réussi les 14 x 8000. Et ce paradoxe-là, il est sacrément intéressant !
Qu’est-ce qui est symptomatique des himalayistes que je vais retrouver dans la personnalité de Sophie ? Et bien peut-être, ce cloisonnement, cette forme de détachement avec ce que j’appellerais « la vie d'en bas », Peut-être cette capacité à se couper émotionnellement de la vie pour se consacrer pleinement à son unique projet qui est de monter là-haut. Alors que tout vous rattache à en bas, tout vous donne envie de faire demi-tour. C’est une transgression fondamentale que d'aller au-dessus d'une certaine altitude puisque le corps humain ne peut pas y vivre au-delà de quelques heures. Donc si vous ne vous détachez pas de tout ce qui vous ramène à la vie d'en bas, vous ne montez pas là-haut. Chez les himalayistes il y a cette capacité-là qui relève à la fois de l’audace, de l’obsession, et tout ça tempéré d'une grande tempérance et d'une grande résilience. Après, Sophie est une « belle personne » comme on dit en Suisse. Mais ça fait un personnage assez paradoxal.
Effectivement, pour moi en tant que réalisateur il aurait été plus facile d'avoir un personnage extraverti, se racontant. Sophie, pas du tout ! Et en plus il y a quelque chose qui la retient dans son discours, c’est un fort complexe de légitimité. Parce qu’elle n’est pas issue du sérail ; elle occupe une place qui n’était pas déterminée pour elle. Et elle le fait sans respecter les codes de nos milieux. Que ce soit celui de la grimpe, de la montagne, que celui de l’aventure. Quand elle revendique que sans les Sherpas, elle ne pourrait pas monter là-haut, elle ne répond pas aux codes romantiques du milieu. Ca alimente son complexe de légitimité, et en même temps, elle l’a fait, elle. Et personne d'autre !
N’en n’avez-vous pas une ressenti une certaine frustration ?
La frustration elle est pendant le tournage. Elle est pendant le montage, parce que à un moment donné on se mord les doigts d'avoir l’impression de ne pas avoir réussi à trouver ce qu’on devine et qu’on cherche. Jusqu’à l’acceptation de la réalité. Je suis un documentariste, je ne suis pas là pour embellir son histoire, pour l’écrire à sa place. Je suis là pour apporter une forme de témoignage et mon regard. Alors à un moment donné, c’est peut-être ma chance que Sophie soit ce qu’elle est. Ca m’a forcé à aller chercher autre chose. D'autant que ce film était coproduit avec Canal + et que j’avais l’exigence de toucher un public le plus large possible. Ca m’a forcé à exprimer des choses de mon propre himalayisme. D'où cet espèce de discours qu’on peut entendre en parallèle. Entre la voix de Sophie, via ses interviews, et ce que j’essaie de faire passer par les commentaires.

Justement, en parlant d'interview, on pouvait espérer qu’une des voix possibles pour arriver à cerner le personnage soit la relation avec le Népalais Sangay Sherpa, son chef d'expédition, Sherpa qui règle tout pour elle depuis des années. Or en aucun moment on ne la voit échanger avec lui, c’est quelque chose que vous n’avez pas vu ? Que vous ne vouliez pas intégrer ? Qui ne vous intéressait pas ?
Cette relation entre Sangay et Sophie existe si vous regardez un certain nombre d'images. Après, la question est : comment traiter d'un côté l’information et le privé ? Comment le strictement privé éclaire-t-il l’information ? Et à quel moment on respecte une certaine forme d'intimité ? Donc effectivement il y a un certain nombre de choses auxquelles Sophie m’a refusé l’accès, de manière très claire. Je l’ai contourné par des images. Par un certain nombre de ressentis. Mais je pense que ce qu’on voit dans le film est aussi à l’image de leur relation. C’est-à-dire une relation extrêmement proche et à la fois peu dans l’échange verbalisé. Ne serait-ce que pour des questions de langue et puis de culture. Cette relation-là est aussi à l’image des déséquilibres que nous vivons avec nos partenaires pakistanais ou népalais quand on veut bien sortir d'une espèce d'idéalisation souvent survendue dans les récits d'aventure ou d'himalayisme. Mais pour répondre sans détours, j’ai mis dans le film tout ce que je pouvais y mettre. Il n’y a pas de censure de ma part. Et je souhaite bon courage au prochain réalisateur qui va s’attaquer à l’intimité de Sophie ! »
Sophie Lavaud, "Le Dernier Sommet", Nilaya Productions et Caravan Productions, un film de 90 minutes à voir en replay sur MyCanal.
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