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Il est où l’alpinisme ? Avec les Jeux Olympiques, « le ski-alpinisme, c’est devenu du ski fitness ! »

  • 19 février 2026
  • 8 minutes

La rédaction Outside.fr Marina Abello Buyle

Pierre-Yves Krier, organisateur de la Pierra Menta, n’a pas mâché ses mots pour qualifier les épreuves de ski-alpinisme, actuellement en cours à Cortina jusqu’à samedi. Et il n’est pas le seul à tirer la sonnette d’alarme : cette année, plusieurs grands noms de la discipline sont aux abonnés absents. Parmi eux, deux grandes figures du ski-alpinisme : le Français William Bon Mardion et l’Italien Nadir Maguet. L’esprit du ski-alpinisme serait dénaturé, selon eux. Reste que les Jeux sont bel et bien là, et qu’on le veuille ou non, avant même leur clôture, Milan-Cortina 2026 a changé la donne pour le skimo.

Pour la première fois aux Jeux d’hiver, le ski-alpinisme, né dans des compétitions techniques en haute-montagne, est au programme à Milan-Cortina. Ce jeudi 19 février (Emily Harrop vient de remporter l’argent, et Thibault Anselmet le bronze), et samedi 21, les épreuves se déroulent à Bormio, sur les mêmes pistes que le ski alpin masculin. L’idée ? Simplifier la logistique et privilégier un spectacle dynamique pour un meilleur rendu télévisuel. Mais si l’olympisme offre une exposition inédite à la discipline du ski-alpinisme, la cohabitation entre l’esprit montagne et le cadre ultra-normé des Jeux n’a rien d’évident. Avec son entrée aux Jeux, certains redoutent une perte d’identité — voire une véritable dérive du sport qu’ils chérissent — contraint désormais de se plier au cahier des charges du Comité International Olympique. Combat d’arrière garde ou vrai débat sociétal ? Explications en cinq points.

1. Pourquoi parle-t-on de « ski fitness » aux Jeux ?

Pour comprendre les critiques, il faut avant tout regarder le choix des épreuves retenues. L’individuelle — l’épreuve reine, celle qui incarne historiquement le ski-alpinisme avec près de 1 800 mètres de dénivelé en terrain non damé — a été écartée du programme. À la place: le sprint (hommes et femmes) et le relais mixte. Un changement qui suscite de nombreuses critiques parmi les puristes. « On a un format qui s’est beaucoup rapproché des pistes et qui a modifié l’essence même de notre sport, regrette William Bon Mardion, champion en ski alpinisme en 2013 et 2025, considéré par beaucoup comme une légende du sport, qu’Outside a interviewé à la veille des premières épreuves olympiques. Le format sprint existe depuis une quinzaine d’années. Mais de là à ce qu’il devienne l’épreuve forte et olympique de notre discipline… c’était difficile à admettre au début. »  

Une opinion largement partagée par Pierre-Yves Krier, directeur et chef traceur de la mythique course de skimo, la Pierra Menta. « Ce qui est proposé aux Jeux ne ressemblent en rien à notre discipline, à ce que nous défendons à la Pierra Menta. Nous, on veut garder l’esprit du vrai ski-alpinisme, celui de l’endurance et de la découverte de la montagne. »

Pierra Menta 2024
Pierra Menta 2025. (Région Auvergne Rhône Alpes)

La comparaison parle d’elle-même. D’un côté, des sprints de trois à quatre minutes d’effort, sur environ 100 mètres de dénivelé, balisés et disputés intégralement sur piste. De l’autre, des étapes de haute montagne durant entre 2h30 et 5h, selon le niveau des participants. La différence est d’abord physique, sur la gestion de l’effort et de l’endurance. « On ne peut pas parler du même sport. C’est incomparable. C’est comme comparer un 100 mètres haies à un marathon», déplore Krier. Mais elle est aussi — et surtout — liée au terrain. En individuel, les athlètes évoluent hors-piste, sur des arêtes, dans des pentes raides, avec ce que cela implique d’engagement et d’adaptation aux conditions du jour. « La base de l’individuel, c’est qu’on s’adapte à la montagne, on n’a pas besoin d’artificialisation. On est libre d’aller où on veut », rappelle William Bon Mardion. « C’est plus esthétique, plus impressionnant que leurs planches de 20 cm qu’ils nous mettent par terre, leur montée en zigzag… , renchérit Kier. Dans cette version olympique, c’est devenu du ski de randonnée de compétition, ou du ski fitness, si vous voulez. Mais l’alpinisme, lui, il est où là-dedans ? »

C’est comme dans une compétition de planche à voile. Le jour où il n’y a pas de vent, on leur dit, prenez des pagaies et faites le tour de la bouée. On appelle plus ça de la planche à voile, on appelle ça du paddle.

William Bon Mardion

2. Beaucoup pensent tout bas ce que peu d’athlètes disent tout haut

William Bon Mardion n’a pourtant pas attendu les JO pour hausser le ton. Lors de la troisième étape de Coupe du monde disputée en Andorre, en janvier 2025, le Savoyard choisit de ne pas prendre le départ de l’épreuve individuelle. Il reste en bas, bras croisés. Un boycott assumé pour dénoncer ce qu’il considère comme une dénaturation de l’épreuve reine — celle censée incarner l’ADN du ski-alpinisme. « C’était avant tout un geste pour rappeler que l’olympisme ne doit pas effacer les racines de notre sport. Là, on partait sur un circuit quasiment 100 % sur piste, avec des filets, des marches taillées à la tronçonneuse…», nous dit-il.

Un geste soutenu par Nadir Maguet, athlète italien du team La Sportiva, double champion du monde ISMF en relais et détenteur de records d’ascension sur plusieurs sommets alpins. « Je respecte énormément les idées de personnes comme William, qui défendent le sport », insiste-t-il. Pour lui, « la Fédération (ISMF) n’a pas eu beaucoup de respect pour l’origine du sport, ni pour des athlètes comme William », qu’il qualifie de figure « parmi les plus symboliques du vrai ski-alpinisme ». Nadir souligne toutefois la rareté de telles prises de position: peu d’athlètes osent hausser le ton, tant est forte la pression des fédérations dont ils dépendent. Une réalité bien réelle, à en croire William, qui affirme que beaucoup de pros du ski-alpinisme partagent ses convictions… mais restent discrets.

J’ai vu que beaucoup d’athlètes de ma génération, ou plus âgés, défendent un sport plus libre, plus “sauvage”, si on peut le dire comme ça. Il faut toujours se rappeler l’origine de ce sport et pourquoi on fait du ski-alpinisme. Et ça, j’ai l’impression que c’est en train de se perdre.

Nadir Maguet

3. Pourquoi certains champions choisissent-ils de rester, malgré tout, hors Jeux ? 

« Je rêvais d’aller aux Jeux olympiques quand j’étais gamin», nous confie William Bon Mardion. Alors, que s’est-il passé? Pourquoi un rêve s’est-il transformé en refus ?« Quand on voit la nature même du sport complètement modifiée, on se dit qu’il s’est passé quelque chose. Mes valeurs, c’était de refuser d’aller aux JO sur un format qui ne correspondait plus au sport que je pratiquais. »

Un choix qui peut sembler radical, mais qui est loin d’être isolé. Nadir Maguet aurait, lui aussi, pu tenter sa chance pour les Jeux. L’Italien, 32 ans, ne s’en cache pas : même sans s’être spécifiquement entraîné pour le sprint et le relais— « parce que je n’aimais pas ça » — il possédait le profil pour briller sur ces formats courts.  « Le potentiel pour y aller, je l’avais. » Sur des Jeux organisés à domicile, il figurait même parmi les favoris pour représenter l’Italie. Mais comme William, ce n’était pas son objectif. « On m’a dit que j’étais fou de ne pas essayer. » Nadir n’en éprouve aucun regret. « C’est un choix de vie. Je l’ai fait pour continuer à faire ce que j’aime, monter des projets et participer à des courses qui me tiennent à cœur, pas pour pouvoir dire que je suis allé aux JO, ni pour la notoriété d’être un athlète olympique. » Ce constat l’avait déjà conduit à prendre du recul: il avait quitté l’armée, l’équipe nationale italienne et le circuit de Coupe du monde. Non pour tourner la page, mais pour redéfinir sa manière de vivre le sport et rester fidèle à ses valeurs.« Chacun est libre de faire ses choix, renchérit-il. Mais il faut avant tout être cohérent avec ses idées et ses valeurs. »

Nadir Maguet skimo La Sportiva
Nadir Maguet. (La Sportiva)

4. Avec ou sans William Bon et Nadir Maguet, les Jeux sont là : quel impact sur le ski-alpinisme ?

Les JO redéfinissent déjà les trajectoires des jeunes skieurs-alpinistes

Sprint ou longue distance ? Pour les jeunes compétiteurs, jongler entre ces deux formats impose des choix, car, comme le rappelle Krier, « ils ne peuvent pas être bons partout ». Contraints de choisir sur quel format orienter leur carrière, beaucoup de jeunes athlètes regardent vers les Jeux et se structurent en conséquences. Tous le constatent : « ils aiment la vitesse ». Mais derrière cet attrait se cache aussi une réalité très concrète: l’argent et les moyens. Avec l’attention et les budgets tournés vers les épreuves olympiques, sprint et relais deviennent les portes d’entrée vers le statut professionnel. Pour la nouvelle génération, le calcul est vite fait.

Un calendrier de courses chamboulé

L’entrée du ski-alpinisme aux Jeux ne s’est pas faite sans frictions, notamment dans la manière dont les fédérations ont redéfini leurs priorités. « Quand l’annonce olympique est tombée, beaucoup d’organisateurs ont immédiatement concentré leurs énergies sur les formats retenus, constate Nadir. En Italie, comme ailleurs, l’accent a été clairement mis sur le sprint et le relais. » Peu à peu, le paysage compétitif s’est aligné sur cette logique, au point de provoquer des collisions de calendrier. Résultat : certaines courses historiques se retrouvent privées d’une partie du plateau. Parmi elles, la Pierra Menta. « En 2025, plusieurs grands noms[dont les deux français Emily Harrop et Thibault Anselmet qualifiés aux JO, ndlr] ont manqué la Pierra, à cause de conflits de calendrier avec la Coupe du Monde, explique l’organisateur de l’épreuve. On sent qu’il y en a qui se focalisent sur les Jeux et qui laissent un peu de côté les longues distances, parce que ce n’est pas la même préparation physique ». Pourtant la course mythique, qui fêtera sa 40e édition du 11 au 14 mars, tient bon. Son directeur, Pierre-Yves Krier, l’affirme sans détour : il n’est pas question de modifier le format pour se plier aux standards olympiques. Une manière de rappeler que, malgré les mutations en cours, le ski-alpinisme de longue distance n’a pas dit son dernier mot.

Quand le ski devient un show, quels risques pour les pratiquants ? 

Même si les Jeux offrent une visibilité inédite au ski-alpinisme, cette exposition ne va pas sans dangers. L’organisateur de la Pierra Menta Pierre-Yves Krier insiste sur un point crucial : « Faire comprendre aux gens que c’est un spectacle, c’est important. C’est exceptionnel : on ne peut pas faire ça en temps normal sur les pistes, dit-il, en référence aux fait que les épreuves de skimo au JO se déroulent sur piste, là où le ski de randonnée est normalement interdit. Et c’est bien là le risque : en montrant ce format au grand public, certains spectateurs pourraient être tentés de reproduire ces gestes… sans en mesurer les dangers. « Physiquement, ils peuvent suivre », poursuit Krier, « mais connaître la neige, comprendre le terrain, la nivologie… c’est autre chose. » Traceur de la course et moniteur de ski expérimenté, il rappelle que le ski-alpinisme reste un sport de montagne exigeant  : prudence, expérience et connaissance du terrain sont indispensables. Le spectacle peut séduire et attirer de nouveaux pratiquants, mais il ne doit jamais faire oublier que l’alpinisme n’est pas un jeu . (trop sobre??)

5. Est-ce la fin du ski-alpinisme comme on le connaissait ?

Alors que les premières épreuves olympiques viennent de s’achever ce jeudi 19 février, une évidence se dégage: les conditions et l’esprit des Jeux sont loin de refléter le ski-alpinisme tel qu’on le pratique traditionnellement en haute montagne. Faut-il y voir la fin d’un certaine approche ? Pas nécessairement. Mais un moment charnière, assurément.

Pour Nadir Maguet, cette discipline traverse sans doute « le moment le plus difficile » de son histoire moderne, grisé par l’euphorie d’une première olympique. Sans attribuer aux Jeux l’entière responsabilité des tensions actuelles, il estime que la concentration des budgets, de la visibilité et de l’attention médiatique sur les seules épreuves olympiques a profondément influencé la trajectoire du ski-alpinisme. Mais tout sport évolue, admet-il, et cette transformation est en partie inévitable. Toutefois, il espère que les JO ne dicteront pas une seule voie possible aux athlètes.

Du côté de William Bon Mardion, le regard se veut plus stratégique que nostalgique : « Maintenant qu’on y est, il faut s’en servir. Les Jeux peuvent être une vitrine pour montrer que le ski de randonnée existe, et qu’il y a plein de belles courses associées à ce sport. »

Même tonalité nuancée chez Pierre-Yves Krier: « C’est une bonne chose que le ski-alpinisme apparaisse dans ces grands événements. Ça va nous apporter de la notoriété. » Mais il rappelle aussi que la discipline n’a pas attendu l’olympisme pour exister: « c’est un sport qui fonctionnait très bien sans les Jeux et qui peut continuer à vivre avec ses courses. Il faut que la Fédération travaille sur tous les formats, sans oublier l’individuel dans son authenticité.»

L’espoir pour le futur du ski-alpinisme ? Une cohabitation apaisée : une branche sprint, tournée vers la performance et le spectacle, et une branche longue distance, fidèle à la nature même du sport. Pour sa reconduite éventuelle aux Jeux de 2030, qui se tiendront dans les Alpes, la FFME souhaite qu’au moins une étape longue distance soit rajoutée, afin de mieux représenter l’esprit de la discipline, une approche qui rappelle ce qu’on a pu observer avec l’escalade lors de son entrée aux Jeux de Tokyo. Après quelques tâtonnements et ajustements, le format avait été retravaillé pour mieux refléter la diversité du sport. Lorsque l’effervescence olympique retombera, il restera la question essentielle : le ski-alpinisme saura-t-il grandir sans se renier ? La réponse ne viendra sans doute qu’après la flamme.

On veut évoluer, on veut aller aux Jeux. Mais, un sport doit-il être olympique pour être beau ? 

William Bon Mardion

Photo d'en-tête : William Bon-Mardion / Instagram
Thèmes :
Jeux Olympiques
Ski alpinisme
Société

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