Porte-parole de la cause des glaciers en France et lauréate 2022 de la première médaille Shackleton pour la protection des régions polaires, l’Annécienne Heïdi Sevestre est le genre de glaciologue qui passe le plus clair de son temps hors de son labo. Son leitmotiv ? Sensibiliser le plus grand nombre au changement climatique. Ce qu’elle fait notamment aux côtés d’Alex Honnold et de son équipe, dans « Arctic Ascent » une série documentaire en trois parties, diffusée sur National Geographic le 4 février prochain – et sur Disney+ le 5 février. Elle est revenue pour Outside sur cette expédition.
Été 2022. Alex Honnold se lance dans une nouvelle expédition. Après avoir grimpé dans la jungle amazonienne, il décide de se rendre dans l'un des coins les plus reculés du Groenland, un pays en première ligne de la crise climatique. Son objectif ? Tenter de gravir l'un des plus hauts monolithes naturels non grimpés au monde, un big wall de 1 140 mètres menant au sommet de l'Ingmikortilaq.
À ses côtés, des athlètes de renommée internationale dont la Britannique Hazel Findlay, le guide groenlandais Adam Kjeldsen ou l'aventurier écossais Aldo Kane. Sans oublier le réalisateur américain Mikey Schaefer et la glaciologue Heïdi Sevestre. En résulte « Arctic Ascent », un documentaire mélangeant défi physique et apport à la science, produit par National Geographic qui sera diffusé début février sur Disney+ notamment. Afin d’en savoir plus, nous avons échangé avec Heïdi Sevestre sur son rôle au cours de cette expédition. L’occasion de revenir sur son parcours et sur son engagement pour la cause des glaciers.
Pourquoi as-tu décidé de faire partie de cette expédition ?
C’était assez fou en fait. Alex Honnold a eu l’idée de monter cette expédition en Arctique. Il revenait tout juste de son projet « Explorer, le dernier tepui » durant lequel il était parti dans la forêt amazonienne pour grimper. Et tout au long de son expédition, il avait amené un biologiste. Ainsi, lorsqu’il s’est mis à préparer cette nouvelle expédition dans l’Ouest du Groenland, il a proposé d’emmener un ou une scientifique. Et j’ai eu la chance que ce soit moi. L’idée ? Récolter un maximum de données pendant qu’eux, les grimpeurs, gravissaient des monolithes qui n’avaient jamais été tentés auparavant.
Sur place, qu’as-tu fait concrètement ?
Ça a déjà été un énorme travail en amont, l’étape nécessaire avant de partir en expédition. On a contacté tous les instituts de recherche, toutes les universités, les labos intéressés par des données dans cette partie-là de l’Arctique. Et on en est ressortis avec 16 projets scientifiques pour une dizaine d’institutions différentes – la NASA, l’université de Liverpool, et pas mal d’instituts de recherche au Danemark notamment. c’était assez génial. Parce qu’il y avait non seulement de la glaciologie, mon domaine d’expertise. Mais on a aussi fait beaucoup de géologie, d’océanographie etc.
J’ai eu l’impression que l’on m’avait envoyée dans la station spatiale internationale et que c’était à moi de mettre en place tous ces protocoles scientifiques. […] Et malgré toute cette expédition et tout ce tournage à faire, on a quand-même réussi à faire quinze protocoles scientifiques. Ce qui est énormément. Là, tous les échantillons, et toutes les données, sont en train d’être analysés par les différents labos de recherche.

Quelles données as-tu récoltées par exemple ?
La NASA nous a donné une sorte de robot indépendant permettant de mieux comprendre ce qu’il se passe dans les fjords du Groenland. Ils font des kilomètres de profondeur. Ce petit robot scannait toute la colonne d’eau. De la surface jusqu’au fond du fjord dans le but de comprendre à quel point ces fjords sont en train de changer. C’est super important de mesurer la température de l’eau, sa salinité aussi. Parce qu’en fait, si les fjords se réchauffent, ils peuvent venir grignoter la calotte polaire par-dessus. Et plus l’eau se réchauffe, plus ces glaciers qui arrivent jusqu’au niveau de l’océan vont fondre.
Sur cette expédition, j’avais la chance d’être entourée par les meilleurs grimpeurs de la planète. Ils m’ont aidé à récolter des échantillons. J’avais notamment besoin de roches sur une des parois qu’ils ont gravie. Grâce à eux, et leur expertise en termes de sécurité notamment, j’ai pu aller sur ces falaises, avec ma perceuse, et récolter mes propres échantillons. Je n’aurais jamais pu ça faire toute seule. Ou en étant seulement avec des scientifiques. Ça a été une révélation de comprendre que ces partenariats entre athlètes et scientifiques peuvent vraiment nous permettre de faire avancer la science et récolter les meilleures données possibles.
C’était la première fois que tu partais avec des athlètes à des fins scientifiques ?
Oui, la première fois. Et ce qui était très chouette, c’est qu’Alex est vraiment ultra passionné par la science. […] Il était toujours très motivé pour m’aider à récolter des données. Je n’avais jamais l’impression d’être toute seule à prélever mes petits échantillons. J’avais vraiment une équipe extraordinaire autour de moi. Je pense que cette expédition a été un moment déterminant dans ma carrière. Je me suis dit que tous ces grimpeurs, tous ces athlètes, qui parcourent la terre entière pour certains, on pourrait leur apprendre des protocoles. Afin qu’ils puissent récolter des données pour nous, les scientifiques. J’espère que ce projet donnera des idées, et inspirera d’autres scientifiques de s’ouvrir à des partenariats avec des athlètes.

Outre l’aspect recherche scientifique, ce documentaire, c’est aussi un moyen de parler de changement climatique à un public plus large…
Totalement ! C’est aussi ce qui m’a plu. Parce que sur le papier, cette expédition, ça n’allait pas être du gâteau pour moi. Je savais que j’allais être la seule scientifique. Mais en fait, avant d’y aller, je me suis dit : « Si l’on parle du changement climatique pendant une minute, l’impact peut être énorme ».
En réalité, c’est que l’on en parle plus que ça. C’est vraiment une opportunité extraordinaire. Car ce n’est pas une série documentaire sur le changement climatique. Mais ça nous permet d’en parler d’une autre façon, en étant vraiment sur le terrain, sur les glaciers, sur ces parois. Et on en parle vraiment avec nos trippes. C’est avant tout du ressenti. Je trouve super inspirant de voir les meilleurs athlètes de la planète parler du changement climatique. Et j’espère que ça permettra de toucher un autre public. Parler avec passion et avec curiosité de changement climatique, ça peut aider à faire bouger les choses.
On te voit beaucoup dans des documentaires, ainsi qu'à la télévision, en plateau. La vulgarisation scientifique, c’est important pour toi ?
Oui. C’est vraiment devenu mon plus grand cheval de bataille. J’ai de plus en plus conscience que notre science n’a pas d’impact si elle n’est pas communiquée. Et en France, on a la chance d’avoir des exemples de fou, comme Valérie Masson-Delmotte ou Christophe Cassou par exemple. Ils ont compris qu’il faut que l’on aille à la rencontre de tout le monde. Qu’il faut que l’on démocratise cette science du climat. Et qu’on le fasse de façon très concrète.
Dans la série documentaire, on ne cache rien. Mais on n’est pas là non plus pour pointer du doigt. On a envie d’embarquer tout le monde et de montrer qu’on est tous plus légitimes les uns que les autres pour s’emparer de ce sujet. Et que l’on aura besoin de tout le monde pour y arriver. J’ai donc cette chance aujourd’hui, sachant que je travaille pour AMAP [le programme de surveillance et d'évaluation de l'Arctique, groupe de travail du Conseil de l'Arctique, ndlr], de pouvoir libérer beaucoup de temps pour faire cette communication scientifique. Et d’avoir vraiment la confiance de toute mon équipe pour pouvoir le faire dans les meilleures conditions possibles.

Tu participes aussi à des événements, tels que récemment le One Polar Planet Summit…
Oui, j’étais au One Polar Planet Summit, puis à la COP28. Diffuser cette science auprès des décideurs, des négociateurs du climat, c’est la majeure partie de mon travail. Je suis très heureuse que le One Polar Planet Summit ait eu lieu en France. […] Je pense que c’est important de rapprocher ces régions polaires de notre quotidien. Des événements fédérateurs comme le One Polar Planet Summit, ou comme cette sortie de documentaire, c’est une façon, je pense, d’arriver à tisser des liens. D’expliquer, du moins c’est ce que l’on essaie de faire, que tout ce qui se passe dans l’Arctique ne reste pas dans l’Arctique. Et que notre quotidien, mais aussi notre futur, sont intimement liés à la santé de ces écosystèmes. Pour cela, il faut que l’on travaille avec tout le monde, les opérateurs dans les régions polaires, les athlètes, les artistes, les décideurs, les aventuriers…
On te définit souvent comme une lanceuse d’alerte. Ça te convient ?
Je n’ai pas vraiment l’impression d’être une lanceuse d’alerte. Tout ce que j’essaie de faire, c’est relayer les connaissances produites par d’autres scientifiques sur ce qui se passe au niveau de la cryosphère, de toutes ces régions de neige et de glace. Mais parfois, ces connaissances sont tellement obscures… On peut avoir l’impression que je suis lanceuse d’alerte. J’essaie juste du mieux possible, à mon petit niveau, de mettre en lumière, en valeur, le travail extraordinaire réalisé par le reste de la communauté scientifique. On a la chance, en France, d’avoir parmi les meilleurs scientifiques au monde qui travaillent sur ces sujets-là. C’est un gros travail d’équipe. Et j’espère en tout cas que ça aura son impact.

D’où t’est venue cette passion pour la glaciologie ?
Je suis née dans les Alpes, à Annecy. Alors lorsque tu grandis dans les montagnes, dans un petit village, tu ne peux qu’être frappée par ces environnements merveilleux, hypnotiques, d’une pureté infinie. Mes parents adoraient la montagne, et m’y ont emmenée souvent. Et ensuite, quand j’avais 17 ans, j’ai rencontré un guide de haute montagne. Il m’a dit : « Tu sais Heïdi, y’a des gens que l’on paye pour étudier les glaciers, pourquoi est-ce que tu ne ferais pas ça ? ». C’est à partir de là que j’ai rêvé de devenir glaciologue. Aujourd’hui, je ne conçois pas cette profession comme un métier où on ne fait que publier des rapports, des publications pour notre propre communauté. Pour moi, être scientifique, c’est aussi essayer, et ce n’est vraiment pas facile, de dégager du temps pour faire de la communication et à alerter le plus grand nombre.
Et justement, en parlant d’alerter, en 2020, une tribune au Monde a été signée par 1000 scientifiques, « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire ». Et on a vu ces dernières années, les militants être qualifiés d’écoterroristes. Tu penses quoi de tout ça ?
C’est vrai que ça a été particulièrement compliqué. Je trouve ça terrible de voir des personnes, voire même des scientifiques, qui parfois mettent leur vie en danger, qui descendent dans les rues pour défendre des écosystèmes dont on a sacrément besoin, se faire traiter d’écoterroristes. Ce n’est vraiment pas évident. Mais l’histoire nous donnera raison, il n’y a aucun doute là-dessus. J’espère que l’on arrivera un jour à comprendre que les scientifiques qui parlent du changement climatique, ou les personnes qui parlent de la biodiversité aujourd’hui, c’est qu’il faut défendre le vivant.
Tu vois, nous, si on étudie les glaciers, si l’on veut les protéger, ce n’est pas juste pour les glaciers. Mais parce que l’on sait que derrière eux, ce sont les meilleurs châteaux d’eau de notre planète. Qu’il y a presque 2 milliards de personnes sur terre qui ont besoin de l’eau des glaciers. Si le Groenland fond, c’est plus 7 mètres d’élévation du niveau des mers. C’est pour ça qu’on se bat. Et je pense qu’il faut arriver à se serrer les coudes. Ce n’est vraiment pas facile. En tant que scientifiques, on s’en prend plein la tronche sur les réseaux sociaux. Matin, midi et soir. Mais mine de rien, je suis convaincue qu’il faut continuer à se battre pour rendre ces connaissances accessibles au plus grand nombre. […] Si on n’explique pas pourquoi il faut changer, et bien, on ne changera pas. J'en suis convaincue : la fondation du changement passera par la connaissance.

Quand on lit les rapports, on est quand-même allés très loin dans le processus du changement climatique. Et c’est difficile, quand on a les connaissances scientifiques, de ne pas être pessimiste non ?
C’est sûr. Quand on étudie les glaciers, il n’y a pas une bonne nouvelle. Pas plus tard que la semaine dernière, on a appris que le Groenland perdait 30 millions de tonnes de glace par heure. C’est vrai qu’il n’y a pas de bonnes nouvelles. Mais en fait, ce qui est crucial, c’est qu’il faut se battre pour chaque dixième de degré de réchauffement que l’on peut éviter. Ça se joue vraiment à ça.
Il y a des choses que l’on ne peut pas négocier dans la nature. Et on ne peut pas négocier le fait que l’on s’approche très vite du point de bascule, le dépassement d’un seuil de température qui va avoir des conséquences irréversibles. Donc quoi que l’on fasse ensuite, on ne pourra pas ralentir. Et on sait que le Groenland risque de commencer à s’effondrer si l’on dépasse aux alentours des deux degrés d’augmentation. […] L’espoir est là. On le voit, en cinq ans, il s’est passé énormément de choses. Ça ne va toujours pas assez vite. Mais il faut vraiment saluer le changement, l’encourager. Et ce n’est pas en se pointant du doigt que l’on y arrivera. Il faut vraiment que l’on arrive à avancer tous ensemble.
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