En 1962, Brendon Grimshaw, journaliste britannique en quête de sens, achète une île sauvage dans l’archipel des Seychelles pour une bouchée de pain. Personne n’en veut, c’est un caillou aride. Il n’a aucun plan. Il ne suit que son instinct : cette île est faite pour lui, pense-t-il le jour où il la découvre. Cinquante ans plus tard, à force de planter et de défricher à la seule force de ses bras, l’île de Moyenne est devenue un sanctuaire de tortues géantes et d’espèces endémiques, un paradis luxuriant. Un pied de nez aux promoteurs immobiliers qui lui en offraient des millions de dollars.
Qui n’a pas un jour rêvé de s’offrir une île déserte ? Certainement pas Brendon Grimshaw. À ses débuts, sa passion à lui, c’est plutôt la presse et il n'a rien d'un milliardaire. Aussi, quand en 1962 le Britannique Brendon Grimshaw arrive aux Seychelles, c’est un peu par hasard. Il fait alors un break dans sa carrière de journaliste : « je ne connaissais pas encore ce coin-là », raconte-t-il dans le documentaire qui lui a été consacré en 2012. Il a 37 ans, et déjà de beaux postes de rédacteurs en chef derrière lui. Formé dans le Yorkshire, il est passé par la presse régionale britannique dont il a gravi tous les échelons. Depuis le plus bas, petite main à 15 ans pour les rédacteurs seniors, jusqu’aux plus hauts. Car s’il a toujours fui les bancs de l’école, il n’en a pas moins du talent et il sait saisir les opportunités. Propulsé à la tête de plusieurs journaux en Afrique de l’Est, notamment l’East African Standard basé à Nairobi, il a couvert les années charnières des indépendances. Huit ans au Kenya, des années au Moyen-Orient, des rencontres politiques de premier plan — dont Julius Nyerere en Tanzanie. De quoi combler un journaliste ambitieux.
"J'ai suivi mon instinct"
Mais Brendon Grimshaw sait que le vent tourne : les postes occupés par des expatriés britanniques vont revenir aux nationaux. Il lui faut imaginer autre chose. Il prend six mois de congés. Puis un mois supplémentaire aux Seychelles. À l’époque, l’archipel de 115 îles granitiques et coralliennes, posé dans l’océan Indien, vit encore loin du tourisme de masse. Quelques dizaines de visiteurs arrivent chaque jour par bateau et en repartent au soir. Pas lui. L’Anglais trouve facilement où se poser dans l’un des trois hôtels que compte alors l’archipel. Les étrangers de passage y sont rares, « à l’époque, de parfaits inconnus vous offraient volontiers une bière, histoire de discuter un peu, ou de partager une sortie en mer pour aller pêcher. Grimshaw se sent immédiatement dans son élément. Il dira plus tard qu’il avait « le sentiment des îles », sans pouvoir l’expliquer. Il croit à l’instinct. Il a toujours suivi le sien. Et l’idée d'acheter une île germe dans son esprit. Mais les rares terrains disponibles sont hors de prix.
Il en visite deux, mais « ne les sent pas ». Son séjour touche à sa fin quand, la veille de son départ, un homme l’aborde presque par hasard dans la capitale, Victoria. « J’étais penché à la fenêtre de ma chambre – à l’époque, il n’y avait même pas de vitre, raconte-t-il – quand un gars dans la rue me voit et me demande : « Vous voulez acheter une île ? ». Il saute sur l’occasion et embarque sur une petite embarcation pour Moyenne, à 4,5 kilomètres au large de Mahé, l’île principale de l’archipel. Un îlot mesurant à peine 400 mètres sur 300. Vingt-deux acres, environ 10 hectares recouverts d'une forêt impénétrable, dans laquelle surgissent des blocs de granit blanc. Pas un sentier, pas d'eau ni d'électricité. Grimshaw sait immédiatement que c’est là qu’il va se poser. Mais l’affaire pourtant bien engagée n’est pas si simple. La transaction manque d’échouer.
Le propriétaire, qui en a hérité de son parrain, hésite. Il parlait bien de vendre Moyenne, pour financer la construction de sa propre maison, c’est vrai, mais c’était des paroles en l’air. L’Anglais est déçu, mais n’en laisse rien paraître, et, beau perdant, invite le propriétaire à dîner avec son épouse. La bonne chère, le charme de la nuit tropicale font leur effet, le dîner va prendre fin quand, vers 23 heures, le propriétaire confie à Grimshaw qu’il a le sentiment que l'île lui destinée, qu'il saura en prendre soin. L’accord est signé à quelques minutes de minuit pour environ 8 000 livres sterling (9 200 euros), le dernier soir de ses vacances. De retour au Royaume-Uni, Grimshaw se demande bien ce qu’il vient de faire…
Embaucher du personnel pour défricher ? "Trop compliqué"
Quand il revient s’installer définitivement aux Seychelles, au début des années 1970, le Britannique a laissé tombé sa carte de presse, son bureau et son costume cravate. Il a sauté le pas, trouvé un nouveau sens à sa vie, plus proche de la nature. Moyenne, son île, est à l’abandon depuis un demi-siècle. Autrefois plantée de cocotiers, elle est redevenue un enchevêtrement sauvage. Les sous-bois sont étouffés par les broussailles. Les cocotiers d’origine ont presque tous disparu. On raconte que les noix de coco tombent sans toucher le sol tant la végétation est dense. Il n’y a quasiment pas d’oiseaux. Pas de tortues. Mais des rats, oui. Pour la défricher, et tout simplement imaginer pouvoir y vivre, le chantier est énorme.
Il ne sera pas seul pour le faire. À ses côtés, un jeune Seychellois de 19 ans, René Antoine Lafortune. Fils d’un pêcheur local, autodidacte habile de ses mains, passé par des emplois techniques, il va devenir son compagnon de chantier pendant quarante-quatre ans. Leur méthode est archaïque : défricher, tracer des sentiers, planter. Sans équipe salariée. « Trop compliqué », estime Grimshaw. « Sans abri sur place, il aurait fallu les y transporter chaque jour, les nourrir et… les payer ». Et il n’a pas les fonds nécessaires. Ils feront tout eux-mêmes. À la main. Le travail est rude, épuisant. « Très vite j'ai perdu du poids », raconte Grimshaw. « J'avais atteint la quarantaine, l'âge où on prend du bide et perd du muscle. Là, j'étais en pleine forme, pieds nus, en pleine nature, comme on doit vivre, en fait. »
Ses efforts sont payants. En quelques décennies, plus de 16 000 arbres et plantes sont introduits : acajous, palmiers, manguiers, papayers, espèces indigènes des Seychelles. Le Britannique tient des registres précis. Certaines zones sont reboisées densément, d’autres laissées ouvertes. Les deux hommes creusent des sentiers sur près de cinq kilomètres, installent une alimentation en eau, et, plus tard, l’électricité et une ligne téléphonique.
La faune suit. Les premiers oiseaux importés d’îles voisines repartent aussitôt, puis quelques-uns reviennent. Grimshaw et Lafortune les nourrissent. Les arbres fruitiers arrivent à maturité et aujourd’hui, environ 2 000 oiseaux nichent sur l’île. Les tortues géantes d’Aldabra constituent l’autre pilier du projet. Disparues de nombreuses îles de l’archipel, elles sont réintroduites progressivement. Grimshaw met en place un programme d’élevage, numérote les carapaces pour suivre les individus, protège les nouveau-nés. « Les bébés sont gardés dans ma chambre », expliquait-il au Financial Times en 2008. « Si vous les laissez partir, vous ne les reverrez jamais ! » Au fil des années, leur nombre dépasse la centaine. L’île devient un écosystème autonome. Certaines estimations suggèrent qu’elle concentre une densité exceptionnelle d’espèces végétales au mètre carré. Beaucoup pensaient que c’était le début de la transformation de l’île en une nouvelle destination touristique.
50 millions de dollars pour son île : "C'est non !"
Car, pendant ce temps, les Seychelles changent d’échelle. Le tourisme, et dans une moindre mesure, la pêche au thon, représentent plus de 80 % de l’économie nationale. Dans le parc marin de Sainte-Anne, qui englobe cinq îles, quatre accueillent déjà des complexes hôteliers. Forcément, les investisseurs lorgnent Moyenne, devenu un paradis luxuriant. Les offres se succèdent. Jusqu’à 24 millions de livres sterling (27 millions d'euros) selon certaines propositions. Un prince saoudien aurait même offert 50 millions de dollars pour mettre la main dessus. Mais Grimshaw refuse tout, il ne veut pas que l’île devienne une destination de vacances pour millionnaires, mais plutôt un parc national dont tout le monde pourrait profiter. « Que deviendront les tortues ? Où nicheront les oiseaux ? » dit-il. La réponse est vite trouvée. Pour lui, l’île n’est pas un investissement financier. C’est là qu’est sa maison, construite de ses propres mains, là qu’il vit depuis des décennies. Et il se sent investi d'un engagement moral envers les générations futures.
Reste que le temps joue contre lui. René Antoine Lafortune décède d'un cancer en 2007 et à mesure qu’il vieillit, Brendon Grimshaw s'inquiète : que se passera-t-il à sa mort ? Sans enfants pour poursuivre son oeuvre, il prend les devants. Avec des proches, il crée une fondation pérenne et obtient un accord officiel avec le gouvernement seychellois. A l'issue de longues années de lobbying, il obtient en 2009, que Moyenne devienne officiellement parc national - le plus petit au monde - tout en restant une propriété privée, un statut particulier au sein du parc marin de Sainte-Anne. Aucune nouvelle construction n’y est autorisée. Sur place, seuls un petit restaurant, un bar et un musée consacré à son histoire attendent les visiteurs autorisés à y aller. Pas d’hôtel, pas de marina. L’île a échappé à la spéculation. « Sa vision était de laisser une île intacte pour les générations futures de Seychellois et pour le monde », a expliqué Suketu Patel, un ami de Grimshaw, à la BBC. « Il voulait une mini-Seychelles. Il voulait essayer de recréer ce que les Seychelles et leurs îles étaient avant l’arrivée des touristes. »
« La vie sur Moyenne est ce que la vie devrait être »
Grimshaw a raconté son aventure dans un livre, « A Grain of Sand », publié dans les années 1990, enrichi plus tard de nouveaux chapitres et de photographies. Son histoire a donné lieu à plusieurs documentaires, dont un tourné peu avant sa mort en 2012, il avait alors 87 ans. Il est enterré sur l’île, aux côtés de son père — venu le rejoindre à la fin de sa vie, à 88 ans ! — et de deux tombes mystérieuses découvertes dans la forêt, portant l’inscription « Unhappily Unknown », que Grimshaw associait à des légendes de pirates des XVIIe et XVIIIe siècles.
Aujourd’hui, on accède à Moyenne en bateau depuis Mahé. Il n’y a pas de jetée : c'est volontaire, les visiteurs débarquent pieds nus dans l’eau peu profonde. Jamais plus de quelques dizaines à la fois. On traverse les sentiers ombragés, on croise les tortues en liberté, on longe la crique dite « Pirate’s Cove ». À l’horizon, les silhouettes des grands hôtels, dont le Shangri-La, rappellent ce que l’île aurait pu devenir.
« Il y a quelque chose qui vous saisit quand vous allez là-bas », explique Patel, l’ami de Brendon Grimshaw. « Si vous pensez avoir un gros problème, quand vous êtes sur l’île vous vous rendez compte que ce n’est finalement pas un problème. La vie sur Moyenne est ce que la vie devrait être. »
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