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Rachel Entrekin Cocodona 250
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  • Trail Running

En ultra-trail, pourquoi les femmes résistent-elles mieux à la fatigue ?

  • 17 juin 2026
  • 6 minutes

Alex Hutchinson Alex Hutchinson Physicien et coureur de fond de l’équipe nationale du Canada, récompensé pour son travail de journaliste, Alex écrit pour la rubrique science d'Outside.

Une nouvelle étude suggère que les femmes maintiendraient mieux leur niveau de performance sur de très longs efforts. Un avantage qui pourrait éclairer les résultat de certaines ultra-traileuses face aux meilleurs coureurs masculins, à l’image de la récente victoire de Rachel Entrekin sur la Cocodona 250. Mais en ultra-trail, tout ne se résume pas aux seules données physiologiques. Explications.

En 1992, deux physiologistes publiaient dans la prestigieuse revue Nature un article où ils prédisaient que l’écart entre les performances masculines et féminines en course à pied continuerait de se réduire, jusqu’à disparaître complètement. Selon eux, les femmes devaient progresser plus vite encore sur les épreuves les plus longues. À partir des tendances observées jusque-là, les meilleurs marathoniens et les meilleures marathoniennes auraient même dû finir par courir aussi vite en… 1998.

Cela ne s’est pas produit. On dispose aujourd’hui de nombreux éléments montrant que les différences physiologiques entre les sexes donnent aux athlètes masculins un avantage presque impossible à combler en force, en vitesse et en endurance dans la plupart des disciplines sportives. Mais l’idée que les femmes puissent disposer d’un avantage, ou du moins réduire l’écart, sur les très longues distances n’a jamais complètement disparu. Elle ressurgit à chaque fois qu’une athlète exceptionnelle devance ses concurrents masculins, comme l’ultra-traileuse Rachel Entrekin l’a récemment fait sur la Cocodona 250, en Arizona. Un phénomène qui semble d’ailleurs se produire de plus en plus souvent.

Pourquoi les femmes pourraient avoir un avantage

De nombreuses hypothèses ont été avancées pour expliquer pourquoi les femmes pourraient être meilleures, ou au moins se rapprocher des hommes, lorsque les distances s’allongent. Certaines relèvent de la physiologie. Les femmes ont par exemple tendance à utiliser davantage les graisses et moins les glucides que les hommes, ce qui pourrait les exposer moins vite à une panne de carburant. Elles possèdent aussi, en moyenne, une proportion plus importante de fibres musculaires lentes, plus résistantes à la fatigue que les fibres rapides.

L’explication pourrait aussi se trouver du côté du mental. Plus une course s’allonge, moins la performance dépend seulement de la puissance, de la vitesse ou des qualités physiologiques mesurées en laboratoire. La gestion de l’effort, la lucidité, la capacité à encaisser la fatigue et à continuer malgré l’inconfort prennent alors une place de plus en plus importante. De quoi, au minimum, réduire l’écart entre les hommes et les femmes, voire donner un avantage aux femmes dans certaines situations.

Une nouvelle étude publiée dans le Scandinavian Journal of Medicine & Science in Sports propose une autre piste : les femmes pourraient tout simplement mieux résister à la fatigue que les hommes.

La résistance à la fatigue est une notion relativement récente, devenue l’un des sujets les plus discutés en science de l’endurance depuis environ cinq ans. Jusqu’ici, on évaluait surtout le potentiel d’un coureur à partir de données mesurées en laboratoire, comme la VO2 max, l’économie de course ou le seuil lactique. Mais ces tests sont effectués lorsque l’athlète est frais. Si l’on répétait les mêmes mesures après une ou deux heures de course, les trois paramètres se seraient dégradés. Et cette dégradation est beaucoup plus marquée chez certains coureurs que chez d’autres. De plus en plus d’études suggèrent donc qu’au plus haut niveau, la performance ne dépend pas seulement de valeurs élevées lorsqu’on est frais, mais de la capacité à les maintenir malgré l’accumulation de la fatigue.

Cette résistance à la fatigue recouvre en réalité deux notions. La première, la « résilience physiologique », concerne l’évolution des grands paramètres internes, comme la VO2 max, au fil de l’effort. La seconde, la « durabilité », renvoie à la capacité à préserver concrètement son niveau de performance. Autrement dit, que reste-t-il de votre vitesse, de votre puissance ou de votre capacité à relancer après plusieurs heures de course ? Les scientifiques cherchent encore à comprendre précisément comment ces deux dimensions s’articulent.

Ce que montre la nouvelle étude

Des chercheurs de l’université d’Innsbruck, en Autriche, ont recruté onze traileuses et onze traileurs, tous expérimentés et très entraînés. Les deux groupes avaient été sélectionnés pour présenter un niveau comparable au sein de leur catégorie respective. Les hommes étaient donc plus rapides en valeur absolue, mais les femmes et les hommes occupaient globalement des places similaires dans les classements féminins et masculins. Un point important, sur lequel nous reviendrons.

Le test principal était construit autour de trois séquences identiques : une heure de course à intensité modérée, suivie d’un contre-la-montre de douze minutes en montée, sur une pente à 12 %, à réaliser au maximum de ses capacités. Au total, les participants couraient 3 h 36. Pendant toute la durée de l’effort, les chercheurs relevaient plusieurs données, dont la consommation d’oxygène, le taux de lactate et certains paramètres biomécaniques. L’objectif était de voir comment ces indicateurs évoluaient avec la fatigue, et si cette évolution différait entre les hommes et les femmes.

Plusieurs résultats peuvent être analysés, mais le plus parlant est aussi le plus simple. À quelle vitesse les coureurs étaient-ils encore capables d’aller lors des trois contre-la-montre en montée de douze minutes, par rapport au même test réalisé sans fatigue préalable ? Les données montrent le pourcentage de ralentissement après une, deux et trois heures de course modérée, avec les femmes en rouge et les hommes en bleu :

près trois heures de course, les hommes ont davantage ralenti que les femmes.
Après trois heures de course, les hommes ont davantage ralenti que les femmes. (Scandinavian Journal of Medicine & Science in Sports)
Les hommes brûlent d’abord davantage de glucides que les femmes, mais l’écart se réduit au fil du temps.
Les hommes brûlent d’abord davantage de glucides que les femmes, mais l’écart se réduit au fil du temps. (Scandinavian Journal of Medicine & Science in Sports)
Les hommes ont jugé l’épreuve plus difficile que les femmes, et l’écart s’est creusé au fil du temps.
Les hommes ont jugé l’épreuve plus difficile que les femmes, et l’écart s’est creusé au fil du temps. (Scandinavian Journal of Medicine & Science in Sports)

Les différences sont très nettes. Les femmes conservent beaucoup mieux leur niveau de performance. Elles ralentissent à peine lors des contre-la-montre en montée, tandis que les hommes perdent progressivement de la vitesse. Lors du dernier effort, les hommes sont en moyenne 10 % plus lents que lorsqu’ils étaient frais, alors que les femmes ne ralentissent que de 1 %.

Reste à comprendre pourquoi les femmes parviennent à mieux maintenir leur niveau de performance. Autrement dit, quels mécanismes physiologiques leur permettent de mieux résister à la fatigue. Dans l’étude, la force maximale des jambes diminue de 18 % chez les hommes, alors qu’elle reste stable chez les femmes, ce qui rejoint de précédents travaux montrant une fatigue musculaire moindre chez ces dernières. L’utilisation des glucides chute aussi beaucoup plus nettement chez les hommes, tandis qu’elle diminue plus progressivement chez les femmes. Des différences apparaissent également dans la fréquence cardiaque et dans la perception de l’effort.

Le problème de la comparaison à armes égales

L’explication la plus simple serait donc que les femmes puisent davantage dans les graisses que les hommes pour produire leur effort, peut-être parce qu’elles s’appuient plus largement sur les fibres musculaires lentes. Moins dépendantes des glucides, elles épuiseraient moins vite leurs réserves et seraient ainsi capables de maintenir plus longtemps leur niveau de performance initial.

Les données sur l’utilisation des glucides, ou « oxydation des glucides », vont dans ce sens. Sur les trois heures de course modérée, elles montrent une différence nette entre les deux groupes.

Les hommes sollicitent effectivement beaucoup plus les glucides au début de l’effort, avant de les utiliser de moins en moins au fil des heures. Chez les femmes, en revanche, cette utilisation reste presque stable du début à la fin.

Une limite demeure toutefois dans la manière dont les deux groupes ont été comparés. L’allure de la course modérée avait été fixée légèrement sous le seuil lactique de chaque participant. Mais chez des athlètes aux profils physiologiques différents, courir à une intensité équivalente par rapport au seuil lactique ne produit pas forcément les mêmes effets. Les données de perception de l’effort, ou RPE, semblent d’ailleurs aller dans ce sens.

Dès le départ, les hommes perçoivent l’allure comme plus difficile que les femmes, et l’écart se creuse ensuite au fil de la course. Mais les résultats auraient-ils été les mêmes si les deux groupes avaient couru à un niveau d’effort ressenti comparable ? Ou à une intensité entraînant une utilisation similaire des glucides et des graisses ?

En pratique, il est impossible de comparer parfaitement deux groupes aussi différents. La principale difficulté tient peut-être à la durée de l’effort. Comme tous les participants couraient pendant le même temps, les hommes ont parcouru une plus grande distance : 42,6 kilomètres au total, contre 35,6 kilomètres pour les femmes. Si l’accumulation des impacts au sol contribue à la fatigue musculaire, il n’est donc pas étonnant qu’ils aient davantage ralenti. Mais si les chercheurs avaient choisi une distance identique pour tous, les femmes auraient passé plus de temps à courir. Il n’existe donc pas de comparaison parfaite.

Malgré ces réserves, les différences observées entre les hommes et les femmes en matière de résistance à la fatigue restent intéressantes. Elles suggèrent que les femmes pourraient disposer de certains atouts physiologiques lorsque les distances s’allongent. Mais les performances remarquables signées ces dernières années par des coureuses comme Rachel Entrekin, Courtney Dauwalter ou Jasmin Paris ne peuvent pas être réduites à cette seule particularité.

De manière générale, les études montrent qu’il est très difficile de prédire la réussite en ultra à partir de tests réalisés en laboratoire. Quelle que soit la distance, une course met toujours à l’épreuve le corps et l’esprit. Mais plus elle s’allonge, plus le mental, la gestion de l’effort et la capacité à encaisser prennent de l’importance. Ces qualités restent difficiles à définir, et plus encore à mesurer. C’est ce qui rend hasardeuses les conclusions trop rapides sur celles et ceux qui « devraient » gagner un ultra. Et c’est sans doute l’une des forces de ce sport, pas une faiblesse.

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