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Comment prendre un coach a tout changé pour Vincent Bouillard

  • 30 juillet 2026
  • 7 minutes

La rédaction Outside.fr Sarah Wassner Flynn

Pendant plus de quinze ans, Vincent Bouillard, vainqueur de l’UTMB en 2024, s'est entraîné seul. En juin dernier, quelques heures après son record sur la Western States, il nous révélait avoir décidé de travailler avec un entraîneur, Mario Fraioli. Derrière ce choix, une histoire d'amitié, mais aussi une remise en question qui a conduit le Français jusqu'au podium du plus ancien 100 miles au monde, nous expliquent l'athlète et son coach.

Que manque-t-il à un athlète déjà capable de gagner l'UTMB pour franchir un nouveau cap ? Dans le cas de Vincent Bouillard, la réponse tient en une personne : un entraîneur. Pour le Français de 32 ans, tout commence bien sûr par un talent hors norme, une capacité aérobie exceptionnelle et une éthique de travail irréprochable. Mais après plus de quinze ans passés à s’entraîner seul, il a fini par identifier ce qui lui manquait encore, un entraîneur. Et pas n'importe lequel : Mario Fraioli, un ami qu'il connaissait depuis des années.

Le vieil adage recommande de ne pas mélanger affaires et amitié. Pourtant, l'alchimie entre Bouillard et Fraioli sautait aux yeux. Ils avaient des amis en commun, évoluaient depuis longtemps dans les mêmes cercles et leurs personnalités se complétaient naturellement. Malgré cela, avant de faire équipe, le Français n'avait pratiquement jamais travaillé avec un entraîneur au cours de sa carrière. De son côté, Fraioli n'était pas sûr de vouloir assumer la responsabilité d'entraîner un athlète qui avait déjà remporté l’UTMB en 2024. Mais ils ont finalement décidé de franchir le pas.

C'est son coach qui lui fait découvrir la scène trail américaine

La première rencontre de Bouillard avec son futur entraîneur s'est faite par l'intermédiaire de The Morning Shakeout, la célèbre newsletter de Mario Fraioli. À cette époque, Bouillard était, selon ses propres termes, « le Français de l'équipe » au siège californien de Hoka, où il travaillait comme concepteur de chaussures. Il connaissait parfaitement le milieu de la course en Europe, mais beaucoup moins la scène nord-américaine. The Morning Shakeout est rapidement devenue son principal lien avec cette culture de la course outre-Atlantique. Pas seulement pour ses comptes rendus de courses ou ses conseils d'entraînement « Ce qui m'a frappé, c'est la qualité de son écriture », raconte Bouillard. « Lire sa newsletter chaque semaine m'a permis de découvrir sa philosophie. »

Le hasard a voulu que le Français rencontre Fraioli en personne en 2018. Par la suite, leurs chemins se sont régulièrement croisés. Grâce à des amis communs, ils se retrouvaient lors de sorties d'entraînement ou autour d'un dîner. Puis, lorsque Fraioli a commencé à entraîner Kamilah Journét, l'épouse de Bouillard, celui-ci a pu observer d'encore plus près sa manière de travailler. Et peu à peu, une idée a commencé à germer dans un coin de son esprit : « Un jour, peut-être, je lui demanderai s'il accepterait de m'entraîner… », s’est-il dit.

L'arrivée d'un premier enfant chamboule son approche

Mais la vie en a décidé autrement. En 2025, Kamilah Journét attend leur premier enfant, dont la naissance est prévue en décembre. « Je savais que devenir père allait modifier mon emploi du temps et probablement aussi mon niveau d'énergie », explique Vincent Bouillard. « J'ai réalisé qu'il me fallait un entraîneur capable de m'empêcher d'en faire trop ou de continuer à forcer quand il serait préférable de lever le pied. » À l'issue d'une sortie d'entraînement commune, il soumet donc l'idée à Fraioli. À cette époque, ce dernier avait déjà accompagné plusieurs trailers de haut niveau, dont Tim Tollefson, cinquième de la Western States et troisième de l'UTMB. Mais aucun n'avait encore le niveau de Bouillard.

« Même avant sa victoire à l'UTMB, il était évident pour moi, et pour tous ceux qui le connaissaient, que Vincent était un athlète vraiment hors norme », explique Fraioli. « Ma principale responsabilité était donc de ne surtout pas gâcher ce qu'il avait construit. Et de ne pas compliquer inutilement les choses ni me mettre en travers de son chemin (…). J'ai d'abord connu Vincent en tant qu'homme », raconte Fraioli, qui avait également fait partie de son équipe d'assistance lors de sa première tentative sur la Western States en 2025. « J'observais sa manière de s'entraîner depuis des années. Je savais ce qui le motivait. »

Une collaboration fondée sur l'amitié et la confiance

En travaillant étroitement avec Fraioli tout au long de sa préparation pour la Western States, Bouillard a trouvé un interlocuteur de confiance avec lequel il pouvait discuter ouvertement de tout, du volume d'entraînement jusqu'à la stratégie de course.

« Je ne cours plus après les kilomètres. J'ai arrêté d'être obsédé par les chiffres et je fais confiance à Mario pour la progression d'ensemble », explique Bouillard. « Ironiquement, avant la Western States, je n'avais jamais autant couru, mais cela est venu de nos discussions et du fait que nous étions d'accord pour dire qu'augmenter le volume avait du sens. Cela a toujours été un échange dans les deux sens, jamais un plan que je suivais aveuglément. »

La préparation s'est déroulée avec une remarquable fluidité. Hormis une légère élongation au mollet qui a écourté une seule sortie longue, tout s'est quasiment passé comme prévu. Le bloc spécifique de douze semaines préparant la Western States, que Fraioli détaillera ensuite dans sa newsletter, représentait en moyenne 19 h 30 d'entraînement par semaine, avec un pic à 24 h 30 et 228 kilomètres hebdomadaires. Le programme reposait sur un volume très élevé, associé à une gestion extrêmement précise de la charge de travail.

Les lundis et jeudis étaient consacrés aux footings de récupération et au renforcement musculaire. Les mardis et vendredis étaient réservés à des sorties confortables de 90 à 180 minutes, agrémentées de lignes droites. Les mercredis combinaient une séance de côtes le matin et un travail au seuil l'après-midi. Les samedis étaient dédiés aux sorties longues spécifiques à la course, pouvant atteindre 6 h 30, avant une sortie vélo très tranquille le dimanche. Le travail d'acclimatation à la chaleur occupait également une place importante : sorties à vélo et en courant avec plusieurs couches de vêtements, puis séances dans un bain chaud à mesure que la course approchait.

La naissance de sa fille, Lola, en décembre, a également influencé cette préparation. Après son abandon au 80e mile de la Western States 2025, Bouillard devait repasser par la case qualification en décrochant un nouveau Golden Ticket, le précieux sésame qualificatif pour la Western States. Il a choisi de revenir sur la même course qualificative, le Chianti, en Italie, mais avec une approche différente. « Sur le plan de l'entraînement, j'ai compris que j'avais probablement atteint mon pic de forme trop tôt pour ma course qualificative en Italie », explique-t-il. « Cette année, nous avons volontairement levé un peu le pied pendant l'hiver, ce qui m'a permis de construire progressivement jusqu'à la Western States. Je suis même arrivé à Chianti volontairement un peu en dessous de ma meilleure forme, parce que le véritable objectif était la Western States. »

Deux jours après avoir décroché son Golden Ticket au printemps, Bouillard envoie à Fraioli une capture d'écran confirmant son inscription à la Western States, accompagnée d'un message aussi simple qu'ambitieux : « Allons gagner cette course. »

Fraioli avait déjà pris de l'avance. Quelques jours auparavant, il avait commencé à esquisser le plan d'entraînement. « Je pensais qu'il faudrait courir autour de 13 h 45 pour gagner, et j'étais sincèrement convaincu que Vincent était capable de réaliser un tel chrono », raconte-t-il.

Transformer un abandon en atout

La dynamique qui précédait la Western States 2026 n'avait rien à voir avec celle de 2025, lorsque Bouillard avait dû abandonner à cause de graves problèmes gastriques. Ensemble, Bouillard et Fraioli ont abordé cet abandon comme un problème supplémentaire à résoudre. « Ce qui est particulier, c'est tout ce que nous avons vécu ensemble », confie Bouillard. « Mario était là l'année dernière. Il a tout vu. Nous avons travaillé ensemble sur mes problèmes d'estomac et nous avons pu revenir cette année avec énormément d'optimisme. »

À l'approche de la course, Bouillard est dans une forme exceptionnelle. Mais ce qui impressionne le plus Fraioli le plaisir que son athlète a pris tout au long de cette préparation. La preuve ? Après les plus grosses journées d'entraînement, Kamilah Journét envoyait régulièrement un message à Fraioli pour lui dire que Vincent rentrait à la maison avec le sourire. « Cela m'a suffi pour comprendre que tout se passait exactement comme il fallait », conclut Fraioli.

Le jour où tout a fonctionné comme prévu

Lorsque la semaine de course arrive, des températures inhabituellement fraîches s'installent sur la Sierra Nevada, créant des conditions idéales pour réaliser un chrono exceptionnel. Malgré cela, rien ne permet de prédire l'issue de la course masculine. Avec Jim Walmsley, Ryan Montgomery, Francesco Puppi, Hans Troyer et un plateau international particulièrement relevé au départ, la victoire reviendra avant tout à celui qui saura le mieux gérer ses 100 miles.

À 2 h 30 du matin, autour d'un café, l'entraîneur et son athlète passent une dernière fois leur stratégie en revue. Ils appellent cette approche « steady pressure » : maintenir une pression constante sur la course, sans jamais se laisser entraîner par le rythme des autres. Il s'agit simplement de trouver un rythme que Bouillard sait pouvoir maintenir pendant des heures, avec la certitude que sa patience finira par payer. « C'est une compétence extrêmement difficile à maîtriser, surtout sur une course aussi longue », explique Fraioli. « Mais Vincent était incroyablement détendu et serein. »

À un moment de la course, Bouillard compte plus de dix minutes de retard sur le leader. Peu importe. Le plan ne change pas d'un iota. Dans le même temps, son équipe d'assistance fonctionne comme un stand de Formule 1 : chacun connaît exactement son rôle et personne ne fait un geste de trop. Chaque membre de la crew n'a qu'une seule mission : les flasques, l'alimentation, la crème solaire ou le matériel. Cette organisation permet à Bouillard de traverser chaque ravitaillement sans perdre de temps et de ne passer, au total, qu'environ cinq minutes à l'arrêt durant près de quatorze heures de course.

Kilomètre après kilomètre, l'écart fond. Peu après le 90e mile, Bouillard prend enfin la tête. Cinquante-cinq minutes plus tard, il franchit la ligne d'arrivée en 13 h 46 min 15 s, améliorant de plus de 23 minutes l'un des records de parcours les plus mythiques de l'ultra-trail.

Des souvenirs plus forts que les records

Fraioli n'aime pas s'attribuer le mérite de cette performance. Pourtant, il reconnaît volontiers qu'il s'agit de la victoire la plus gratifiante de toute sa carrière d'entraîneur… et peut-être aussi de la plus éprouvante. « Je plaisante souvent avec Vincent en lui disant que c'était lui qui avait eu le rôle le plus facile : il n'avait qu'à courir », raconte-t-il en riant. « Moi, j'étais réveillé depuis 2 h 30 du matin parce que j'étais tellement excité que je n'arrivais plus à dormir. En tant qu'entraîneur, tu es totalement investi dans chaque décision, chaque ravitaillement, chaque transition. »

Bouillard mesure parfaitement l'implication que cela représente. Interrogé sur la suite de son programme, il reste d'ailleurs très discret quant à sa prochaine course. Plutôt que de se projeter vers le défi suivant, il préfère savourer l'instant présent et apprécier pleinement ce qu'il vient de vivre.

Après la course, Fraioli a envoyé un message à Bouillard et à Kamilah Journét. Il leur a confié combien ce moment a compté pour lui et expliqué que, plus encore que le record, ce sont les instants qu'ils ont partagés ensemble qui resteront gravés dans sa mémoire. Le fait que leur fille ait fait partie de cette aventure rendait le tout encore plus précieux. Un message qui a profondément touché l’athlète.. Plusieurs semaines plus tard, il continue d'y repenser. « Il a raison », dit-il. « Au bout du compte, ce sont les souvenirs qui restent. Les records finissent toujours par être battus. Les expériences que nous avons vécues ensemble, c'est cela qui vous accompagne pour toujours. »

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