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La silhouette de Stephen "Otter" Olshansky au loin
  • Aventure
  • Randonnée

Prisonnier des neiges

  • 21 février 2019
  • 18 minutes

Doug Robinson Doug Robinson Doug Robinson est journaliste et alpiniste professionnel.

En novembre 2015, Stephen Olshansky arpente le Continental Divide Trail, dans le nord du Nouveau-Mexique, lorsque des tempêtes de neige recouvrent la région de plusieurs dizaines de centimètres de poudreuse. Bloqué, ses réserves de nourriture s’amenuisant, le randonneur, réussit à s’abriter sommairement en priant pour l’arrivée des secours. Notre contributeur Doug Robinson, qui est aussi son ami, a accepté de raconter le calvaire de Stephen Olshansky. Il livre un récit haletant ponctué d’extraits du carnet de bord et de vidéos tournées par son camarade.

Alors que Stephen Olshansky marche vers le sud à travers les montagnes du Colorado, dans la beauté cuivrée de l’automne 2015, il sait qu’il tente le diable avec l’arrivée de l’hiver. Il a presque dépassé les sommets les plus hauts du Continental Divide Trail quand les tempêtes automnales déposent les premières couches de neige : pas assez pour le coincer, mais suffisamment pour le ralentir. “Pas arrêté de m’enfoncer, j’en avais jusqu’aux genoux, à plus de 2 700 mètres d’altitude”, écrit-il dans son journal.

Stephen Olshansky est ce que l’on appelle un “thru-hiker sobo” : il part au printemps de l’extrémité nord d’un long sentier, avant que la neige n’ait complètement fondu, pour avaler toute sa distance d’un coup vers le sud, plutôt que de le parcourir morceau par morceau. A 59 ans, celui qui se fait surnommer “la Loutre” fait partie des rares randonneurs à avoir bouclé les trois grands sentiers de la “Triple couronne” américaine : le sentier des Appalaches (3 510 kilomètres), le Pacific Crest Trail (4 240 kilomètres) et le Continental Divide Trail (5 000 kilomètres).

Ce dernier sentier traverse les Rocheuses du Nouveau-Mexique jusqu’au Montana et n’est à l’époque que balisé à 70 %, certains secteurs étant reliés par des coulées de gibier et des chemins d’exploitation forestière. Le Far West de la randonnée au long cours. Avant de repartir à son assaut, la Loutre m’avait appelé. Nous sommes amis. Nous nous étions rencontrés en l’an 2000 sur le Pacific Crest Trail (PCT), dans la neige, et nous étions restés en contact depuis. Au téléphone, il m’avait expliqué se préparer à des températures très froides et m’avait demandé de lui faire parvenir une de mes tentes, celle équipée d’un poêle à bois en titane. Je m’étais exécuté.

De la neige jusqu’à la taille

Le 14 novembre, un “trail angel” - ces locaux américain qui offrent le gîte et le couvert aux randonneurs - Ben Witting, déposait la Loutre au col de Cumbres Pass. La journée était claire, il faisait une dizaine de degrés. Le bon samaritain demanda à la Loutre de l’appeler quand il atteindrait Ghost Ranch, à 120 kilomètres au sud. Stephen emportait avec lui deux semaines de provisions achetées à l’épicerie - rien de lyophilisé. Quinze jours plus tard, Witting attendait toujours son appel.

Une journée a suffi pour que la Loutre comprenne qu’il était en difficulté. En plus de la météo difficile, il tombe malade. “J’ai immédiatement souffert d’une faiblesse terrible, écrit-il alors dans son journal de bord. Dès que je me levais, je me sentais mal”. Même après sa guérison, sa progression est difficile. “Par endroits, la neige m’arrivait à la taille, détaille-t-il. Je visais un bout de terre ferme, j’y posais le pied et je chancelais. Il s’est mis à neiger jusqu’à tard mardi [le 17 novembre], largement plus de trente centimètres”.

Ce jour-là, sur l’autoroute 17, non loin du point de départ de la Loutre, Troy Chambers prépare ses motoneiges pour un hiver de plus à jouer au guide et à balader des touristes. “Il y avait au moins 75 centimètres de neige, se rappelle-t-il. On n’avait jamais organisé d’excursion aussi tôt”. Malheureusement pour la Loutre, son itinéraire se trouve au-delà de la limite des excursions habituelles menées par Chambers. C’est un terrain en plateau : en été, on y suit irrésistiblement une myriade de petites arêtes montagneuses. Mais l’été est bien loin, et la neige s’accumule déjà sur le sentier, annihilant tout désir d’avaler les kilomètres.

Bientôt, la tempête se calme, mais les températures ont brutalement chuté : les maximales sont dans les moins cinq degrés, très loin de la température nécessaire à faire fondre ou à consolider la neige. “J’ai essayé de rebrousser chemin, mercredi, mais je n’ai pu faire qu’un kilomètre et demi sur les 18. Je suis revenu à mon campement, au prix de grands efforts, écrit la Loutre. J’étais malade, en plein dans la neige, et sans balise Spot”, continue-t-il, faisant référence au système de messagerie d’urgence prisé par les randonneurs. La Loutre prend alors son téléphone – dont il se sert pour stocker des cartes et appeler épisodiquement ses amis dans les rares occasions où il attrape du réseau – et se filme.

https://vimeo.com/318318287

“J’ai joué avec le feu”

Dans la vidéo, il n’a pas l’air d’aller trop mal, et sa voix est posée. “Je suis dans la merde, dit-il. J’ai tenté une sortie aujourd’hui”. Derrière sa tente – celle que je lui ai expédiée – on peut voir de profondes traces de pas dans la neige, vers les bois. La Loutre porte une doudoune, un pull polaire et un caleçon long : certains de ces vêtements sont élimés, et tous sont très légers. Fidèle à la philosophie du thru-hiking, il a des habits qui ne sont assez chauds que lorsque l’on avance vite, même s’il dispose tout de même d’un sac de couchage grand froid qui résiste à moins 20 degrés. Il porte aussi des baskets au lieu de ses chaussures de randonnée chaudes, mais lourdes, qui sont donc restées dans la cave de son frère dans le Connecticut. “Entre la neige à hauteur d’entrejambe et l’altitude… Impossible de me réchauffer les orteils, explique-t-il dans la vidéo. J’ai vraiment joué avec le feu, et j’ai perdu… Il me faudrait un miracle, maintenant”.

On est alors le 19 novembre, le sixième jour après son départ et, pour ajouter à ses problèmes, la Loutre souffre désormais d’engelures aux orteils. Le jour le plus court de l’année s’approche, et sur le CDT, les montagnes ont revêtu leur plus épais manteau d’hiver. Il reste là, coincé sous sa tente. Puis : “Le vent s’est levé et une grosse tempête a pété. Il a neigé et soufflé pendant toute une semaine, et pendant ce temps-là, j’ai essayé de me fabriquer des chaussures de neige, j’ai tracé un grand “Au secours” dans la neige, j’espérais que quelqu’un allait le survoler. J’ai vraiment cru que quelqu’un le verrait, je n’arrive pas à comprendre pourquoi ça n’est pas arrivé. Tellement déçu. Les jours passent, aucune motoneige, aucun avion.”

https://vimeo.com/318318252

La Loutre reste planté là pendant 17 jours, jusqu’au 1er décembre. On perd facilement la notion du temps dans la nature, et il est possible que les dates mentionnées dans son journal soient décalées de plusieurs jours. Ce qui est certain, c’est que par dizaines de centimètres, la neige s’accumule. Quelques skieurs hors-piste font des sorties dans la poudreuse près du col, mais il est rare que quiconque s’aventure aussi loin en hiver.

Les toilettes inespérées

Les secours n’arrivant toujours pas après ces deux premières semaines et demie, la Loutre est confronté à un choix : “la décision la plus importante de ma vie”, selon lui. Première possibilité : rester sur place et espérer qu’on vienne le chercher. Seconde possibilité : partir vers l’est ou l’ouest, même si ses raquettes, improvisées sur le terrain – des branches solides liées par des bandes de textile arrachées à sa maigre garde-robe –, ne tiendront probablement pas longtemps dans la poudreuse notoirement légère du CDT. Troisième possibilité : pousser vers le sud, pour redescendre en altitude et espérer qu’il y ait moins de neige. Il se rappelle avoir vu sur la carte un camping – Lagunitas – à moins de cinq kilomètres au sud, avant que son téléphone ne s’éteigne pour de bon. “Il y a des toilettes en dur, là-bas, j’y ai dormi une fois”, note-t-il

https://vimeo.com/318318227

Finalement, c’est la possibilité de s’abriter dans des latrines avec trois murs et une porte qui s’impose. Il refait son paquetage et s’élance péniblement vers le sud.

“Ça m’a demandé un sacré courage de tout remballer, ce jour-là… J’ai marché 200 mètres avant de m’écrouler, totalement épuisé, dans la neige, qui m’arrivait à la taille. Je me suis retourné sur l’endroit où je venais de passer 17 jours… Un endroit sûr, mais un tombeau… Encore quelques pas, je tombe ; ça m’a pris la journée entière. Je ne pouvais plus faire un pas et j’étais sur le point de m’endormir dans la neige quand j’ai tourné la tête vers la gauche et vu les toilettes… Je me suis glissé dans cette glacière, en frissonnant. Me suis fourré dans le sac de couchage, ai allumé le poêle pour me faire une boisson chaude.”

A la recherche de la Loutre

A cet instant, des inquiétudes au sujet de Stephen Olshansky commencent à poindre. La première alerte provient de Ben Witting, le “trail angel” qui n’a jamais reçu l’appel promis. Le 29 novembre, il se connecte sur CDT 15, une page Facebook de randonneurs. “Quelqu’un a eu des nouvelles de la Loutre depuis environ une semaine ? Il est parti d’ici (Chama) vers Ghost Ranch le 14 novembre”.

Lynn Udick et Art Rohr, des amis, commencent eux aussi à s’inquiéter. La communauté des randonneurs est soudée, et les meilleurs entretiennent de bonnes relations. Ils savent que la Loutre a une balise Spot, car Rohr l’a aidé à charger des cartes dans l’appareil. Mais ce qu’ils ignorent, c’est que la Loutre s’en est débarrassé il y a plusieurs mois, réinvestissant le maigre coût de l’abonnement dans de la nourriture et de la marijuana.

Ils hésitent à faire appel aux sauveteurs pour quelqu’un d’aussi expérimenté que la Loutre, mais s’y résolvent, au risque que, plus tard, il se fâche contre eux. Ils tombent sur Bob Rodgers, chef des sauveteurs de la police d’État du Nouveau-Mexique, à Albuquerque. Ce dernier diffuse immédiatement un avis de recherche pour ses collègues policiers, qui s’activent. Ils demandent à l’opérateur du téléphone de la Loutre une localisation, mais l’appareil ne renvoie aucun signal. La destination de Stephen était Ghost Ranch, à Abiquiú : quand la police appelle, on lui répond qu’un colis de provisions est arrivé pour la Loutre au début du mois de novembre, mais que, la nourriture ayant commencé à pourrir, on a dû l’ouvrir. Rodgers se rend à Ghost Ranch afin de vérifier l’information. Il appelle Udick dès qu’il a devant lui ce colis vide. “Il n’est jamais arrivé ici”, confirme-t-il.

Le 10 décembre

Bob Rodgers programme alors une recherche aérienne, pour le 10 décembre. Trois Cessna de la Civil Air Patrol affrontent des rafales de 60 kilomètres à l’heure et des températures en dessous de zéro en survolant une zone de près de 800 kilomètres carrés dans la forêt nationale Carson, entre Chama et Ghost Ranch. Le camping de Lagunitas est tout au nord de la zone de recherche, mais, du ciel, repérer quelqu’un au sein de cette variété de terrains est quasiment impossible. Les rafales de vent font tournoyer la poudreuse, créant des illusions de mouvement. Le soleil se reflète sur la neige. Selon les membres d’équipage des avions, la probabilité de détection se situait entre 25 % et 30 %. C’est sans doute optimiste. De fait, dans ces conditions météorologiques, l’avion chargé des recherches dans la zone la plus au nord n’a jamais remarqué qu’il était passé pile au-dessus de la Loutre.

"J’ai fabriqué une paire de skis pour rester sur la neige. Déterminé, je suis parti vers un ciel nuageux.”

Pour Stephen Olshansky, coincé depuis 27 jours, ce 10 décembre a mal commencé. Il décide d’essayer de partir à ski, bien qu’il ne soit pas monté sur des skis depuis l’enfance et qu’il ait toujours galéré sur les pistes damées. “J’ai abandonné l’idée d’être sauvé, écrit-il. J’ai fabriqué une paire de skis pour rester sur la neige. Déterminé, je suis parti vers un ciel nuageux.”

La Loutre a fabriqué ses skis avec des feuilles de tôle, sans doute récupérées sur le toit d’un abri en bois où les campeurs peuvent abreuver leurs chevaux. Il a mis le feu à l’abri pour attirer l’attention. Il a façonné deux longues bandes de métal en forme de skis et utilisé du fil de fer tortillé pour les attaches. Même si son journal ne précise pas quel était son objectif, il est probable qu’il se soit dirigé vers l’est. “J’ai fait une mauvaise chute. Je me suis retrouvé bloqué avec des skis métalliques aiguisés comme des lames de rasoir, j’aurais pu salement me blesser. Il m’a fallu plusieurs minutes très difficiles pour me relever dans la profondeur de la neige.”

Seule solution, faire demi-tour

Mais soudain, une possibilité de salut : “Alors que j’étais au bout du chemin d’entrée, un avion de recherche m’a survolé alors que j’étais à découvert. Il a survolé le camping et a peut-être vu l’abri que j’ai brûlé après la tempête, car il n’est pas recouvert de neige. Deux ou trois minutes plus tard, il a fait demi-tour et m’a survolé à nouveau ! Je lui ai fait des gestes, comme un dément. La visibilité était parfaite, j’étais vraiment à découvert. Ma seule chance, c’est qu’il m’ait vu.”

En attendant, la Loutre persévère dans son projet. Les conditions sont difficiles. La poudreuse des premières tempêtes est sèche et légère, et ses chaussures souples ne lui permettent que peu de contrôle avec leurs attaches bricolées. “J’ai skié quelques kilomètres, suis tombé dans la neige, ai établi un campement dans la poudreuse profonde et en plein vent. Pas dormi… Cette nuit-là j’ai compris que je n’y arriverais pas, alors j’ai pris la difficile décision de faire demi-tour. Je serais mort là-bas, sinon”, écrit-il.

La Loutre retourne alors dans les toilettes du camping, structure de quatre mètres carrés faite de blocs de ciment, avec une cuvette dans un coin. L’abri en bois, avant qu’il y mette le feu, n’a pas seulement fourni le métal pour ses skis, mais aussi une réserve de nourriture : environ dix kilos de grains pour chevaux. En écrasant l’avoine sur le sol en ciment des toilettes avec une pierre, il peut cuisiner du porridge. Il reste donc là, à manger et à espérer que l’avion l’ait repéré. “Je sens qu’ils ne m’ont pas vu… S’ils ne reviennent pas, je suis foutu. Depuis, il a neigé et le vent a soufflé trop fort pour qu’ils reviennent. Il a reneigé cette nuit. J’espère que le ciel va se dégager. J’espère… Allez, les sauveteurs… Cette journée est insoutenable. Voilà où j’en suis après tout ça.”

Une traque compliquée

Ce que La Loutre ignore, c’est qu’une fausse alerte a détourné l’attention générale bien loin du nord du Nouveau-Mexique. Un rapport est arrivé le 10 décembre – le jour du vol de reconnaissance – de Grants, à presque 300 kilomètres au sud-ouest du camping de Lagunitas. Des proches de la Loutre ont diffusé des photos de lui sur Facebook et dans tous les villages traversés par le sentier, de Chama jusqu’à la frontière mexicaine. Et voilà que quelqu’un vient de déclarer se souvenir d’un type barbu avec un sac à dos qui se serait montré à la station du Service des forêts de Grants.

Jusqu’ici, le cas de la Loutre était classé “mission de sauvetage”, le niveau utilisé quand on ignore où est la personne et qu’on la suppose en danger immédiat. A cet instant, il est rétrogradé comme un cas de personne disparue, quand le sujet est présumé vivant et que l’on ignore simplement l’endroit où il se trouve.

"L’avion chargé des recherches dans la zone la plus au nord n’a jamais remarqué qu’il était passé pile au-dessus de la Loutre."

Après la fausse alerte de Grants, l’attention se détourne de l’arrière-pays. Or il y a une très grande différence entre lancer des patrouilles dans la nature et distribuer des avis des recherche dans les zones urbaines. Il peut sembler déconcertant mais aussi rassurant d’abandonner le décryptage du mystère muet des grandes étendues immaculées pour passer au crible les bords de routes. Mais pour Rohr, Udick et les autres amis randonneurs de la Loutre, l’alerte de Grants n’a aucun sens. Rohr se rend sur place et discute avec le ranger qui a déclaré avoir vu le randonneur barbu. “Il a fallu à peine trois phrases pour que je comprenne qu’il ne pouvait absolument pas s’agir de lui, dit-il. Le ranger décrivait l’homme comme un peu fuyant. Mais la Loutre était un type sociable”.

“Trace ton propre chemin”

Juste après Noël, trois de ses amis randonneurs se rendent en voiture au col de Cumbres Pass. “On est arrivés là-bas, et on a marché quelques centaines de mètres sur le sentier et sur la route. Il y avait un mètre cinquante de neige, explique-t-il. Qu’il soit encore vivant là-dedans, ça me semblait tout bonnement impossible”.

Pendant ce temps, si la Loutre ne peut savoir avec certitude qu’il a été abandonné, il devient de plus en plus inquiet, les jours s’écoulant sans aucun signe d’une équipe de recherche. “Je me sens si mal en ce moment… Je suis impuissant… Plus aucune chance.” Ses pensées virent au suicide. Toute sa vie, il avait répété son mantra ”Trace ton propre chemin”, un avertissement visant à ne pas se laisser envahir par les pensées des autres. À présent, il se prépare à mourir à sa manière. Il reste très factuel dans ses descriptions : “Mon intention est de rentrer bientôt le poêle à l’intérieur, et de m’asphyxier. Ça marchera probablement pas. Rien de ce que j’ai tenté n’a marché. ☺ Je suis totalement en paix par rapport à ça, ça vaut tellement mieux que l’alternative. J’ai l’intention de profiter de ma dernière journée, de manger ce qui me reste de provisions, de rester au chaud, de me concentrer sur la beauté et les bonnes choses de ma vie, en particulier mes amis.”

Il en établit la liste dans son journal, rédigeant des adieux personnalisés pour chacun d’entre eux. D’abord, pour son ami le plus proche, Peter Gross : “Tu as été le meilleur ami qu’on puisse espérer avoir”. Puis il s’adresse à chacun de ses amis d’enfance, une bande soudée, ceux qui le surnomment “Beebers” : presque tous ont émigré en Floride et l’ont hébergé plusieurs fois entre ses randonnées. Puis, c’est au tour de son ami Chas Bolling, golfeur du PGA Tour qui employait chaque année la Loutre comme entraîneur et caddy : “Je t’ai tellement apprécié – je t’aime, merci pour tout – Désolé de ne plus pouvoir être ton caddy.” La Loutre a un message pour moi, aussi : “Qu’est-ce que je peux dire ? J’ai merdé. Tu as été tellement gentil avec moi, ces dernières années.” Puis il en arrive à ses copains randonneurs : “À VOUS TOUS – Tirez de ce qu’il vous reste à vivre autant de plaisir que possible.”

“Je pense à des pizzas toute la journée”

Après avoir fait ses adieux, la Loutre tente de s’asphyxier en allumant le poêle, en espérant que celui-ci consume tout l’oxygène à l’intérieur des toilettes. Un échec. Les latrines ne sont pas bien isolées, et des vents de force 8 y engouffrent des courants d’air réguliers.

“17 décembre. Esprit clair, mais frigorifié. Je suis encore là, je me bats. Je vais essayer de faire fondre de l’eau avec la chaleur de mon corps. Je me sens pas trop mal, en fait. Je dois rester dans le sac de couchage toute la journée, en mangeant un grain d’avoine à la fois. Je veux pas en gâcher un seul. Il doit m’en rester dix kilos. Je sais pas combien de temps je pourrai les faire durer.”

La neige continue à tomber, quelques centimètres à chaque fois, étouffant progressivement les toilettes. Entre les tempêtes, le froid est perçant, la température descend sous les -17°C. La Loutre ne quitte plus son sac de couchage, car il met trop de temps à se réchauffer à chaque fois qu’il s’y réinstalle. Il fait des rêves éveillés de bombance : “Je pense à des pizzas toute la journée”. Tout ce qu’il a, c’est sa réserve déclinante de grains d’avoine. Il décide qu’il se sent au mieux lorsqu’il s’autorise à manger trois fois par jour. “Combien de temps un humain peut-il survivre dans ces conditions ? se demande-t-il. J’ai entendu une fois que c’était trois à cinq jours sans H2O et un mois sans manger. Mais si on mange trois repas de grains d’avoine par jour ? Aucune idée.”

La Loutre est au campement depuis plus d’un mois, et porté disparu depuis six semaines. Il passe ses journées cloué au sol, à l’intérieur de cet abri de toilettes en parpaings. Il dort en diagonale sur le sol en ciment. Il n’y a qu’un seul équipement de luxe : la porte en acier, toujours mieux qu’un simple rabat de tente lorsque le blizzard se déchaîne.

“Si ça marche, ça change tout”

“Il n’y a eu qu’un ou deux jours de soleil en un mois. J’ai assuré à fond pour prolonger les choses, j’ai dépassé les six semaines maintenant, écrit-il. À part l’eau et l’avoine, mon plus gros problème, ce sont mes orteils… J’essaie de ne jamais les laisser prendre froid, parce qu’à chaque fois que ça se produit, c’est douloureux et les réchauffer me demande des heures.”

Pour la Loutre, la seule chance de survivre plus longtemps, c’est d’obtenir de la nourriture et de l’eau. Il jette son dévolu sur les deux lacs à proximité des toilettes, pensant aux poissons et à l’eau fraîche qui se cachent sous la glace. “J’ai gardé du bois, je vais essayer de percer un trou dans la glace avec un feu. J’ai du fil, je peux bricoler quelques hameçons. Peut-être qu’il n’y a pas de poisson, ou que ça mordra pas. Mais si ça marche, ça change tout.” Si je pouvais avaler quelques protéines, pense la Loutre, je pourrais monter sur les skis et retourner à Cumbres Pass”. Mais il est trop faible pour ne serait-ce que ramasser du bois, sans parler de se rendre en titubant vers l’un des deux lacs, de balayer la neige et d’essayer d’allumer un feu pour faire fondre la glace et y percer un trou.

"Combien de temps un humain peut-il survivre dans ces conditions ?"

Le mois de janvier charrie un lot supplémentaire de tempêtes. “La plus grosse à ce jour. Elle a déjà déposé plus de trente centimètres de neige, ça souffle très fort.” La neige s’accumule à hauteur de la porte. La Loutre passe la journée à écrire dans son journal, optimiste par moments, abattu à d’autres. “MA VIE EST FINIE ! couche-t-il à un moment. Zéro chance que les choses changent. Tellement triste.”

Il décide alors de faire une nouvelle tentative pour en finir. Il pose la lame de sa scie sur son poignet gauche et entaille la peau. Du sang coule de ses veines à chaque battement de son cœur. La Loutre calcule qu’il a perdu un litre avant que la blessure ne coagule. Il frissonne toute la nuit. Au matin, il recoud son poignet, sans doute avec du fil de pêche.

Déjà avril

Sa descente aux enfers continue pendant des semaines, si l’on en croit les entrées du journal. Il y note qu’il a encore de la nourriture en février. “Je vais essayer de continuer à récupérer de l’eau encore quelques jours, mais je sais que je pourrai pas”, écrit-il. Bien qu’il soit entouré de neige, il est trop faible pour se lever, sans même parler de s’aventurer dehors pour en récupérer. Il reste donc là, presque sans bouger, tandis que la neige s’accumule autour de lui.

Au cours de ses derniers jours, peut-être même de ses dernières heures, il se met à résumer sa vie dans son journal :

“JAMAIS PU m’intégrer ! De l’âge de quatre ans jusqu’à aujourd’hui. Nulle part, sauf peut-être dans la communauté des randonneurs”.

“En CM2 j’ai été harcelé, c’était horrible, ça m’a marqué à vie… Anéanti, au-delà des mots… Je me suis enfui pour faire du stop à travers le pays. J’ai découvert un autre monde, qui a changé ma vie à jamais… Me suis défoncé pour la première fois à 16 ans, le plus beau truc qui me soit arrivé, je me suis échappé de la douleur du réel pour la première fois. Suis parti en randonnée vers l’ouest sur le PCT ! J’ai baisé pour la première fois”.

“Je crois bien que je vais mourir de déshydratation, l’eau coule plus, je peux plus tenir. C’est tellement intense, tellement triste… Je suis impuissant, je m’affaiblis…Il fait presque – 45°C, je glande dans le sac de couchage… Je perds le fil des jours. Je rêve de bouffe toute la journée.” “Putain, j’ai tellement de regrets. “Putain, j’ai tellement de regrets".

Le porche d’entrée des toilettes recouvert de poussière séchée

Deux mois plus tard, le 7 avril 2016, Ian “DirtWolf” Crombie part de la frontière mexicaine, en direction du nord, sur le Continental Divide Trail. Dans le désert du Nouveau-Mexique, l’air est sec et brûlant. “Le point d’orgue de la journée, à part le paysage, c’était l’eau laissée sur le bord du sentier par quelque trail angel”, se rappelle-t-il. Comme la plupart des prétendants au CDT, Crombie est un randonneur expérimenté : il a déjà fini le Pacific Crest Trail. Près d’un mois après son départ, il trouve la neige, à 600 mètres d’altitude - à ce moment, il est encore à une cinquantaine de kilomètres au sud de Lagunitas. Il avance péniblement dans la neige fondue. Le 10 mai, Ian Crombie se réveille avant l’aube et arrive, piétinant la croûte de neige, au camping de Lagunitas.

Le porche d’entrée des toilettes est recouvert de poussière séchée et d’aiguilles de pin, déposées là par le dégel. Devant l’entrée, une paire de skis improvisés frappe Crombie de sa présence incongrue. Il se demande s’ils n’ont pas été bricolés par un randonneur l’année précédente. “Puis, j’ai vu la porte”, se remémore-t-il. Gravé dans le bois, le mot “ATTENTION”. et une note en papier, à l’encre délavée :

Le Corps d’un Homme Mort est Enfermé à l’intérieur des Toilettes.

C’est celui de

STEPHEN OLSHANSKY ALIAS

LA LOUTRE

Merci d’informer les autorités

Immédiatement

CECI N’EST PAS UNE BLAGUE

MERCI

Crombie a vu des affichettes avec le visage de la Loutre sur tout son trajet vers le nord, dans chaque ville traversée par le sentier. Il essaie d’ouvrir la porte des toilettes, en vain. Elle est fermée à clé. Il se précipite vers le nord pour transmettre l’information. Deux ou trois jours plus tard, il atteint Chama et alerte la police.

A la recherche de réponses

Plusieurs agents se regroupent, il y a même des inspecteurs de la criminelle et un ranger du Service des forêts, ils avancent de concert, sur des véhicules tout-terrain. Mais la neige est encore trop haute et ils doivent finir en marchant, avec de la neige jusqu’aux genoux, pour atteindre Lagunitas, où ils parviennent à entrebâiller la porte des toilettes.

À l’intérieur repose la Loutre, en état de décomposition avancée. Cet après-midi-là, le 15 mai, le corps du randonneur était enfin transporté jusqu’au bout de la route forestière 87, sur laquelle il avait essayé de partir à ski.

Quelques jours plus tard, les amis randonneurs de la Loutre, respectant ses volontés, ont organisé une célébration. Plus tard, le 2 juin, sa famille et ses plus vieux amis se sont rassemblés pour une cérémonie de souvenir. Je les ai rejoints, comme il me l’avait demandé. “Dernières Volontés “, le titre qu’il avait donné à son journal, avait été retrouvé, attaché à une rambarde, dans les toilettes du camping. La police l’avait remis au frère de la Loutre, qui l’avait retranscrit et me l’avait envoyé.

J’ai passé plus de deux ans à le lire et à discuter avec des experts du sauvetage, avec sa famille, ses amis randonneurs et ses vieux potes de Floride, à la recherche de réponses. Il est facile de trouver des responsables à blâmer pour la mort de la Loutre : les avions qui ne l’ont pas vu, la fausse alerte, la marijuana, le mauvais temps, l’organisation des recherches, et tant d’autres éléments.

J’ai abandonné mon ami trop vite, parce que je pensais qu’il était déjà mort. Il est facile pour moi de penser que j’aurais pu en faire davantage, j’étais parmi ceux qui connaissaient le mieux le milieu. La Loutre, quant à lui, n’avait absolument aucune forme de rancune. “La vie est une randonnée” - c’était sa signature habituelle à la fin de ses notes de blog - la randonnée était tout simplement terminée.

Dans son journal, parachevant l’expérience d’une longue vie en pleine nature, la Loutre s’en prend principalement à lui-même, soulignant ses actes et ses oublis. “Cette situation est de mon propre fait, elle découle de la vie que j’ai vécue”, y écrit-il. Il n’en voulait à personne, n’attendait rien de plus. Au lieu de ça, dans sa toute dernière note, il souhaite simplement qu’on se souvienne de lui tel qu’il a vécu, et non de la façon dont il est mort.

“Pour Stephen Beebers, un homme bon, une belle âme, un bon copain. J’aimerais qu’il soit là en ce moment avec nous.”

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