Un Canadien a avalé près de 1 300 km de sentiers en 15 jours et demi, parcourant quotidiennement plus de 80 kilomètres en autonomie totale, du Mexique à l'Utah. Soit l’équivalent de deux marathons par jour avec quatre heures de sommeil par nuit. Il nous raconte son périple et dévoile son entraînement et sa stratégie.
Jeff Garmire, 28 ans, a réalisé son exploit le long des sentiers de l’Arizona Trail (AZT), qui s'étend sur près de 1 287 kilomètres du Mexique à l'Utah. Au programme, déserts, montagnes, forêts et canyons, qui serpentent à une altitude comprise entre 520 et 2 790 m. Il est déjà difficile de finir l'AZT quelle que soit la vitesse, et il sera compliqué d’égaler le meilleur chrono, réalisé par Jeff Garmire en 15 jours, 13 heures et 10 minutes, record établi le 21 avril 2019.
Ce Canadien, consultant à Vancouver, est familier des grands sentiers américains. En 2016, il a complété la triple couronne, qui comprend le sentier des Appalaches, le Continental Divide Trail et le Pacific Crest Trail. Et en 2018, il a bouclé la Great Western Loop, qui relie des portions de cinq sentiers de randonnée et s'étend sur près de 11 270 kilomètres. Établir un record sur l'Arizona Trail était en haut de la liste de Jeff Garmire. “Je voulais voir si mon corps pouvait faire face à un défi totalement inédit”, explique-t-il.
Comment a-t-il fait pour réaliser cet exploit ?

L’entraînement de Jeff Garmire
“J'ai passé l'hiver au lac Tahoe (niché dans les montagnes de la Sierra Nevada et bordant la Californie et le Nevada, ndlr). Rien qu’en février, il est tombé plus de sept mètres de neige. Donc la plus grande partie de mon entraînement consistait à skier et à courir sur la neige avec des crampons”, raconte-t-il. Il avale habituellement les kilomètres pour tester sa forme physique, mais l’importante couche de neige au lac Tahoe l'a forcé à ajuster son entraînement. Il faut dire que courir avec des crampons dans la neige représentait déjà un défi en soi. Il s’est finalement rendu compte que le temps passé à marcher était tout aussi important que le nombre de kilomètres parcourus. Pendant plusieurs semaines, Jeff Garmire a couru jusqu'à 105 kilomètres par semaine et skié deux à trois heures par jour.
Une autre partie de la stratégie de l’Américain a consisté à tester l'Arizona Trail avant de tenter d’établir un record. L'an dernier, il en avait parcouru environ 800 kilomètres. Mais il voulait se faire une idée du reste du sentier. Il l'a donc parcouru “tranquillement” (à raison de 55 kilomètres par jour…) la semaine précédant le début de sa tentative. Le fait d’expérimenter l’Arizona Trail en amont l'a aidé à évaluer les conditions du parcours, à repérer les points d’eau et à tester sa forme physique.
La persévérance, clé du succès
1er jour. Jeff Garmire décale d’un jour sa date de départ après une nuit d’insomnie et d’angoisse à cause de fortes bourrasques. Il se dirige alors vers Sierra Vista, une ville près de la pointe sud du chemin, pour reprendre ses esprits et se recentrer. Selon lui, le timing a fait toute la différence. Il avale 76 km dès le premier jour. Puis il parcourt en moyenne entre 74 et 83 km quotidiennement. Au huitième jour, il commence à montrer des signes de faiblesse. Ses pieds souffrent à mesure que son énergie diminue. La marge d'erreur est quasi inexistante...
Il parcourt 93 kilomètres le 14e jour, ce qui en fait sa journée la plus longue et la plus épuisante. Comme il le raconte sur son site : “Ce n'était pas une bonne matinée. J'ai retardé mon réveil jusqu'à ce que je n'aie même plus besoin d'une lampe frontale pour sortir. Psychologiquement, j'étais à côté de la plaque et j'avais envie de jeter l'éponge. Mon corps était HS et j’avais juste envie de dormir... C'était assez violent et je me suis demandé pourquoi je m'étais mis dans cette situation. Mais malgré toutes ces pensées qui me passaient par la tête, j'ai poursuivi ma route. Ça a continué à être la galère tout au long de la nuit et j'ai commencé à devenir fou. Je ne pouvais pas m'arrêter mais je ne pouvais pas non plus stopper le flux de pensées étranges qui me traversaient l'esprit.”
"Psychologiquement, j'étais à côté de la plaque et j'avais envie de jeter l'éponge. Mon corps était HS et j’avais juste envie de dormir… "
Alors qu’il dort chaque nuit de moins en moins à mesure que son rythme ralentit, Jeff Garmire commence à avoir des hallucinations. Un bouquet d'arbres se transforme tout à coup en une sorcière sur son manche à balai. Mais il sait que son esprit lui joue des tours, il s'efforce de se rappeler l’effort et la tension qu'il s'auto-impose.
Malgré les épreuves, il trouve le moyen de garder une attitude positive, en recourant souvent à des mantras ou en écoutant de la musique à plein volume pour se remonter le moral. “Abandonner n’a jamais été une option”, affirme-t-il.
Néanmoins, son exploit a eu des conséquences sur son corps. “J'ai perdu plus de 5 kilos”, témoigne-t-il. Tout en perdant du poids à un rythme effréné, Jeff Garmire a aussi dû composer avec ses pieds en lambeaux… Il a fini par entourer ses orteils de ruban adhésif et créer ainsi sa propre “pédicure de randonneur”.
Nourrir son record
Jeff Garmire affirme que sa stratégie était de manger autant de vrais aliments que possible, même si les lignes qui suivent permettent d’en douter... Il explique avoir beaucoup consommé de wraps, agrémentés de salami et de fromage. Il a également créé son plat signature de randonneur, résultat de ses incursions dans les stations-service pour les étapes de longues distances. “La base de mon régime alimentaire ? Les pains à hot-dog, de la mayonnaise, de la moutarde, des bâtonnets de fromage et du bœuf séché”, écrit-il sur son site. Ce "Garmire Supreme” était parfois sa meilleure option.

Il s’est réapprovisionné localement, achetant des aliments au fur et à mesure, et s’est également fait livrer des colis de nourriture qui l'attendaient dans les bureaux de poste le long de la route. Il optait parfois pour le point de ravitaillement le plus pratique, préférant parcourir les allées d'une station-service bas de gamme plutôt que de perdre de précieuses minutes pour aller dans une vraie épicerie.
Créer sa propre randonnée
Tenter de définir et de classer les détenteurs de record sur un sentier n’est pas une mince affaire... Comment déterminer si l’on appartient à la catégorie des thru-hikers - les randonneurs longue distance - ou à celle des ultrarunners ? La stratégie choisie détermine-t-elle la catégorie ?
“Je suis un thru-hiker, un randonneur longue distance. Je cours aussi, mais je pense que les randonneurs sont des “badass” et déchirent tout autant. C'est un préjugé contre lequel j'ai beaucoup lutté. Si deux personnes s’attaquent au John Muir Trail et que l'une est un “ultrarunner” et l'autre un “randonneur”, elles auront les mêmes temps mais seront considérées différemment. Ça en jette plus de dire que vous avez couru le John Muir Trail”, note Jeff Garmire. Selon lui, la ligne qui sépare ces deux types d'athlètes d'endurance est relativement floue. Les détenteurs de records s’appuient sur leur puissance et leur rapidité pour explorer les limites humaines. Mais les stratégies pour faire le meilleur temps possible peuvent différer.
L’objectif personnel de Jeff Garmire ? Repousser ses propres limites, même si dans le même temps il affirme que la randonnée n'est pas forcément une affaire de vitesse. La satisfaction personnelle passe avant.
“Certains ne sont pas partisans de la vitesse sur un sentier. Mais au final, chacun doit définir sa propre pratique”, conclut-il.
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