Le week-end dernier, un "thru-hiker" a été poignardé à mort sur l'Appalachian Trail, le célèbre sentier de randonnée américain, lorsqu'un homme apparemment déséquilibré a attaqué un campement de plusieurs marcheurs. Il y a quelques semaines, Outside racontait l’histoire rocambolesque du tout premier meurtre perpétré sur chemin très populaire. Avec, au menu : un assassinat, un enlèvement et un miraculé.
Une rencontre dans les bois de l’État de Géorgie : deux jeunes hommes et une fille d’à peine 18 ans. Sur les trois, un seul a survécu. C’était il y a 44 ans et, jusque-là, cette personne n’avait raconté son aventure qu’à ses proches. Voici le récit des deux jours qui changèrent son destin.
Au départ, il y a une jeune fille. Une adolescente typique du Sud américain, au milieu des années 70. Avec un chien et plein d’amis. Des étés en pente douce à lire des romans policiers, à jouer aux cartes et à aller au ciné avec les garçons. À pagayer en canoë sur l’étang derrière la maison familiale à Sumter, en Caroline du Sud.
Une fille plus vive que la moyenne : Margaret McFaddin Harritt pouvait plonger si profondément dans un bouquin que le monde autour disparaissait et, au besoin, pouvait appliquer cette capacité de concentration à n’importe quelle tâche. Elle avait fini le lycée avec un an d’avance et faisait plus jeune que son âge.
En cet automne 1973, la Caroline du Sud n’est pas vraiment un haut lieu de la contre-culture, mais Margaret a déniché un petit noyau à quelques blocs de sa fac, dans le quartier de Five Points. Il y a des échoppes hippies, des bouis-bouis, et un nouveau magasin de matériel de plein air appelé The Backpacker.
Margaret se dégote un boulot sur place : serveuse dans un restaurant. C’est en y travaillant, un soir de mars 1974, qu’elle rencontre Joel Polson, grand gaillard aux cheveux longs. Un type élancé, musclé, portant des shorts en toute saison. Sa moustache assortie d’un bouc indique qu’il est plus âgé que Margaret - de neuf ans son aîné, apprendra-elle plus tard. Il semble être un chic type, candide, l’ami de tous.
A l’assaut du sentier
Dès cette première rencontre, Joel commence à parler de la grande aventure qu’il projette : il veut parcourir le célèbre Sentier des Appalaches, ses 3 540 kilomètres, de bout en bout. Ce qui prendra des mois. “Et tu sais quoi ? dit-il à Margaret. Tu devrais venir avec moi !”
Margaret lui rit gentiment au nez. Ils viennent juste de se rencontrer et elle n’est pas sportive pour un sou. Mais Joël revient à la charge, squattant son restaurant pour lui parler de ce grand voyage. Deux pensées commencent alors à germer dans l’esprit de Margaret. D’abord, Joel est sympa. Pas de quoi en faire un amoureux, mais l’intérêt passionné qu’il porte au monde la touche. Ensuite, elle vient de décider qu’elle ne reprendrait pas ses études à la rentrée : elle ne se sent pas à sa place à la fac, sans pour autant avoir de plan précis en vue. Une longue randonnée ne serait-elle pas exactement ce dont elle a besoin pour réfléchir à son avenir ?
Margaret finit par accepter la proposition de Joel. En 1974, s’enfiler le Sentier des Appalaches de bout en bout n’est pas si courant. L’année précédente, seulement 93 personnes l’ont parcouru d’une traite, et l’exploit ne nourrit pas encore l’imaginaire du grand public comme il le fait aujourd’hui.

En ce début de mai 1974, Margaret se retrouve donc à l’extrémité sud du sentier, en Géorgie, pour sa première journée de randonnée aux côtés de Joel. Leur voyage a en fait commencé la veille au soir, mais ils ont démarré tellement tard qu’ils ont à peine couvert cinq kilomètres. Au matin, Margaret se fait une idée plus précise de l’environnement. C’est le printemps, les forêts du sud des Appalaches baignent dans la lumière, les érables, chênes, et tulipiers commencent tout juste à bourgeonner, leurs pieds couverts de fleurs sauvages – renoncules, podophylles peltés, cardamines, trilles rouges, stellaires morgelines avec leurs corolles d’un blanc éclatant. Et des montagnes à perte de vue, comme des remparts bleu gris contre le ciel.
C’est magnifique. Mais le paysage a un prix : le sentier, escarpé, grimpe sans s’arrêter, sans merci. Sous le poids de leurs énormes sacs à dos, les débutants peinent à chaque pas. Au bout de deux kilomètres, ils décident de prendre leur pause déjeuner. Ils croisent alors des forestiers armés de leurs tronçonneuses et s’arrêtent pour discuter avec eux, avant de repartir.
En fin d’après-midi, ils sont soulagés d’atteindre enfin une longue descente. Tout au bout, un panneau indique “Refuge de Low Gap, 175 mètres”. Ils n’ont parcouru que dix kilomètres, mais le consensus est là : c’est bien assez pour la journée !
Le refuge, situé au milieu d’une clairière bordée par un ruisseau sinueux, est le même qu’aujourd’hui : une cabane minuscule perchée sur des pilotis en béton avec une toiture à deux pans. À leur arrivée, un autre randonneur est déjà installé sur le plancher rustique. Parfaitement banal, il semble un peu plus âgé que Joel, avec dix bons centimètres en moins, et bien plus menu. Il a une moustache fine, des lunettes à écaille, ses cheveux blonds mi-longs (du moins ce qu’il en reste) sont coiffés vers l’arrière.
L’autre randonneur
Margaret lui demande son prénom en même temps qu’elle enlève son sac. “Ralph”, répond-il. Ralph a le teint grisâtre d’un gros fumeur qui n’aurait pas pris de douche depuis un bon bout de temps, mais à part ça, il semble être un type inoffensif.
Après un bref échange, Margaret traverse la clairière pour aller se rafraîchir au ruisseau. Joel lui emboîte le pas et exprime son inquiétude : il ne le trouve pas très net ce Ralph, chuchote-t-il. Il ajoute que le mec n’a pas l’air d’un randonneur, avec ses bottines en daim avec une semelle en crêpe qui ressemblent à des Clarks, et pas le moindre équipement approprié. D’ailleurs, ce n’est pas très malin de l’avoir laissé seul avec leurs affaires… Il est peut-être en train de les dépouiller.
Ils regagnent à la hâte le refuge. Ralph n’a pas bougé et leurs sacs sont intacts. Ils font un feu, à dîner, lui proposent un bout, il décline. Pendant qu’ils mangent, Ralph s’aventure entre les arbres pour revenir avec une brassée de bois pour le feu. “Peut-être que c’est un mec bien”, se ravise Joel. Pourtant, dit-il à Margaret, il vaudrait mieux partir à l’aube. Il la réveillera et ils reprendront leur chemin de bonne heure. Margaret se glisse dans son sac de couchage et s’endort

Joel la réveille comme promis le lendemain, lui demandant de se dépêcher. Le jour est levé, il a déjà tout remballé et son gros sac attend, appuyé contre un arbre, sanglé et prêt à être chargé. Elle le regarde marcher jusqu’au ruisseau, s’asperger le visage d’eau et rebrousser chemin jusqu’au feu de camp. En même temps, Ralph sort du refuge. Margaret est en train de lacer sa botte lorsqu’elle entend un bruit sec - comme une détonation. Elle relève la tête et voit Joel dans une étrange position, à moitié accroupi, la tête pratiquement dans le feu. Qui ne bouge plus.
Avant qu’elle n’ait eu le temps de comprendre, Ralph se tient au-dessus d’elle, un revolver à la main.
“Tourne-toi, ordonne-t-il. Et pas un bruit”. Il lui attache les mains dans le dos avec une corde, la relève et l’entraîne vers un petit sentier qui mène aux toilettes et se perd ensuite dans la forêt. “Joel est mort ?” hasarde-t-elle. “Non, répond Ralph. Juste blessé.” “Est-ce que tu peux l’éloigner du feu, qu’il ne se brûle pas ?” Ralph acquiesce, puis s’arrête à côté d’un arbre assez fin et lui demande de s’asseoir avec les jambes autour du tronc. Il lui ligote les chevilles et lui bande les yeux, avant d’ajouter : “Est-ce que je dois te bâillonner ?”, “Non”, répond-elle. Qu’est-ce que tu vas faire de moi ?” “Je ne sais pas”.
Assise par terre au milieu des bruissements du feuillage et le chant des oiseaux, terrifiée, Margaret se dit que ça ne peut pas être réel. Elle entend Ralph s’éloigner et essaye de rester calme. Dix minutes s’écoulent, peut-être un peu plus.
Des pas. Ralph à nouveau. Il lui ôte le bandeau, la détache et la ramène au refuge. Pas de trace de Joel. Elle demande où est son ami. “Je m’en suis débarrassé”.

Margaret, sous le choc, est incapable de réagir. Joel est probablement mort. Ça n’a aucun sens, les deux hommes n’ont pas échangé un seul mot ce matin. Ralph lui dit de manger et boire pendant qu’il fouille le sac de sa victime. Il lui demande s’il avait de l’argent. Elle réussit à répondre qu’il n’avait que des chèques de voyage. Où donc ? Elle pointe du doigt la cachette dans le sac, et, comme elle a un peu de liquide dans sa poche, le lui donne.
“Remballe tes affaires”, ordonne-t-il. Ils s’enfoncent dans le bois, un peu plus loin cette fois-ci, à quelque 200 mètres du refuge. Margaret lui demande s’il va la tuer. “Tu n’as aucune raison, je ne t’ai rien fait, tente-t-elle d’argumenter. La réponse tombe : “Joel non plus ne m’avait rien fait”.
Pour la deuxième fois, il la fait s’asseoir face à un arbre, lui attache les jambes autour et lui ligote les mains dans le dos. Puis il couvre son sac à dos avec des feuilles et se sert de son propre sac pour lui caler le dos. “Je vais te laisser ici, annonce-t-il. Et je vais laisser un mot dans le refuge pour dire où tu es”. Ralph a pris avec lui le casque colonial de Joel : il le retourne pour le remplir d’eau et le laisse à côté d’elle. Il lui pose aussi un sac de muesli sur les genoux et vérifie qu’elle arrive à l’atteindre avec la bouche. “Peut-être que quelqu’un arrivera d’ici une heure, dit-il, mais peut-être que ce sera demain”.
Cette fois, il lui laisse les yeux dégagés et pose la montre de Joel en équilibre sur une bûche, de sorte qu’elle puisse voir le cadran. Et il disparaît entre les arbres.
Margaret se concentre sur l’aiguille des minutes, qui semble tourner avec une lenteur d’un autre monde. Le temps ne passe pas. Elle tend l’oreille, redoutant d’entendre un bruit de pas, convaincue que si Ralph revient, ce sera pour en finir avec elle. Et au bout d’un quart d’heure, il est de retour. Elle se dit alors que mourir ne lui fait pas peur. Ce qu’elle redoute, realise-t-elle, c’est la manière.
“Vous mourrez tous. Toi la première”
Ralph lui explique alors qu’il ne peut pas la laisser là, comme ça. Si par hasard personne ne passe avant plusieurs jours, elle risque de mourir, et ce n’était pas ce qu’il veut, explique-t-il. D’ailleurs, il ne voulait pas tuer Joel non plus, il voulait juste son matériel, mais Joel était si costaud qu’il n’avait pas pu faire autrement. En revanche, il n’avait jamais “buté une nana”.
“T’as le choix, poursuit-il. Tu restes ici si tu veux, ou bien tu viens avec moi dans les montagnes. Et quand on arrive près d’une grande route, je te laisse rentrer chez toi”. Margaret n’hésite pas une seule seconde. Hors de question de rester attachée au milieu des bois, elle veut s’éloigner du refuge et de la Géorgie, et tant pis si ça l’oblige à marcher aux côtés de l’assassin de Joel. Tout ce qu’elle veut c’est sortir de là.
“Détache-moi”, demande-t-elle.
Quelques minutes plus tard, leurs lourds sacs sur le dos, ils retournent vers le sentier principal. Margaret marche devant, suivie de près par Ralph, qui ne lâche pas son revolver. Arrivés au premier embranchement, ils ont la possibilité de repartir vers le sud pour rejoindre la route qui se trouve à environ huit kilomètres. Mais Ralph lui ordonne de prendre la direction opposée.
“Écoute, lui dit-il comme ils marchent, je vais te laisser partir. Mais si on rencontre quelqu’un avant d’arriver dans un lieu civilisé, et que tu dis quoi que ce soit – ou que tu fais quoi que ce soit pour faire comprendre ce qui se passe, vous mourrez tous. Toi la première.”
“C’est toi qui marque le pas, annonce-t-il ensuite. Si t’as besoin de te reposer, on s’arrête. On fera en fonction de toi.” Sa gentillesse glace Margaret. Elle sait qu’elle est la seule à pouvoir le relier au meurtre de Joel et elle est convaincue qu’il finira par la tuer. Mais pour le moment, elle est encore en vie, et la seule façon de le rester, c’est de faire tout ce qu’il dira. Gagner du temps, minute par minute.
Une rencontre inopportune
Pendant plus de six kilomètres après le refuge, la piste suit un remblai bordé de fougères. Margaret s’attend à tout moment à ce que Ralph la pousse dans le précipice ou lui tire dans le dos puis fasse dégringoler son corps sur le flanc de la montagne d’un coup de pied. Elle engage la conversation. Lui dit qu’elle a l’impression qu’il fuit quelque chose et lui demande ce que c’est. Il a fait de la taule, plus d’une fois, répond-il. Le FBI est probablement à ses trousses.
Il semble inquiet. Il porte le sac à dos de Joel, prévu pour un homme plus corpulent. Les sangles lui cisaillent les épaules et il n’arrive pas à placer convenablement la ceinture de portage pour mieux répartir le poids. Finalement, c’est lui, et non Margaret, qui a besoin de faire des pauses fréquentes.

Ils font d’ailleurs une pause, peu de temps après avoir commencé leur marche, lorsque deux hommes arrivent. Ils ont des tronçonneuses et Margaret reconnaît l’un des forestiers croisés la veille avec Joel. La peur s’empare d’elle. Si le forestier remarque que l’homme qui l’accompagne n’est pas le même, Ralph risque de se mettre à tirer sur tout le monde. D’ailleurs, un des types se souvient d’eux. “Ah, oui, dit-il, on s’est vu hier !” Elle retient son souffle. Mais l’homme explique juste qu’ils sont pressés: ils ont rendez-vous avec une voiture qui doit les ramasser. Ralph demande alors s’ils savent à quelle distance se trouve la prochaine grande route vers le nord. “ Assez loin, répond le forestier. Un sacré bout de chemin.”
Les deux hommes reprennent leur route d’un pas pressé, ignorant qu’ils ont frôlé la mort, laissant Margaret face à l’angoisse de passer la nuit avec Ralph au milieu de nulle part. La vieille route disparaît pour devenir un sentier de plus en plus étroit et accidenté, parsemé de rochers et de racines saillantes. Margaret, toujours en tête, continue d’alimenter la conversation alors qu’ils attaquent une série de montées courtes mais très raides. Ralph lui apprend qu’il s’est évadé de prison. Il veut retourner dans l’Ouest, et pour cela il doit voyager vite et léger - d’où le vol du matériel de Joel.
Au motel avec Ralph
Le soleil de l’après-midi est encore haut dans le ciel lorsqu’ils font une halte au refuge de Rocky Knob. Après avoir rempli sa gourde, Ralph sort une carte de randonnée du sac de Joel et constate avec surprise que le prochain embranchement se trouve à moins de cinq kilomètres. Même deux piètres marcheurs comme eux peuvent couvrir cette distance avant la tombée de la nuit.
Changement de plan, annonce-t-il à Margaret. Il ne la libérera pas en arrivant sur la route, il a besoin de réfléchir à ce qu’il va faire et préfère la garder avec lui. Ils feront du stop jusqu’à la ville la plus proche et se trouveront une chambre d’hôtel. Il la laissera partir au matin. C’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. L’aspect positif : Ralph ne la tue donc pas immédiatement. Le négatif, c’était qu’il finira par la tuer tout de même. Et que, d’abord, elle doit dormir avec lui dans un motel.
“Tu devrais écrire un livre sur tout ça, ajoute-t-il encore. Tu pourrais même te faire du fric.”
Ils sortent de la vallée en s’engageant sur un sentier en montée abrupte, pour ensuite s’aventurer dans une périlleuse descente de plus d’une heure. Le bruit des voitures se fait entendre bien avant qu’ils aperçoivent l’autoroute 75 à travers les arbres. Ralph répète alors sa mise en garde : “Si tu dis quoi que ce soit, il y aura des morts.”
Quelques minutes après leur arrivée sur le bas-côté, une jeune femme s’arrête et les prend en stop. Une fois dans la voiture, Ralph lui explique qu’ils possèdent des traveller chèques, mais qu’ils ont perdu leurs papiers d’identité. Est-ce qu’elle connaitrait un endroit où on ne sera pas trop à cheval sur les formalités ?
“Possible”, répond la conductrice, qui les dépose à la porte d’un restaurant dans un petit bourg appelé Helen. Le nom de l’établissement “The Wurst Haus” (La Maison de la saucisse, NDLR) résume la particularité de la bourgade. Confrontée au déclin de son industrie forestière, la ville s’est réinventée en attraction touristique et a pris des allures de village bavarois de conte : chaque bâtiment a été rénové avec des pignons, des auvents saillants et autres frises en bois.
En Bavière avec un tueur
C’est dans ce décor déboussolant que Margaret et Ralph font leur retour à la civilisation. Au restaurant, avec Ralph et son revolver dans le dos, Margaret demande si elle peut encaisser un traveller chèque de 20 dollars. “Bien sûr”, lui répondit-on. Et où passer la nuit ? “Un peu plus loin sur la route.”
Le Chattahoochee Motel est un petit établissement quelconque, dont les six chambres donnent sur la route. À l’arrière, la rivière éponyme court bruyamment. Cette fois-ci, c’est Ralph qui prend la parole à l’accueil. Il demande le tarif, paye dix dollars et signe dans le registre “M. et Mme Joel Polson”.
Quand Margaret entre dans la chambre, son cœur bat à tout rompre : elle est certaine qu’il va la violer. Et la tuer ensuite, évidemment. Mais une fois la porte fermée à double tour, Ralph n’a d’yeux que pour la télévision, il veut savoir si on a retrouvé le corps de Joel. Les infos locales sont muettes sur le sujet. Ralph se met alors à s’entraîner à copier la signature de Joel pour pouvoir encaisser ses chèques de voyage et propose à Margaret de regarder dans le sac de son ami, au cas où elle voudrait garder un souvenir. Elle décline et demande à prendre une douche, en quête de répit. Quand il la suit dans la salle de bains, elle craint le pire. Mais il ne la touche pas. À vrai dire, il ne la regarde même pas, il veut juste l’empêcher de s’échapper par la fenêtre.
“Tu sais, déclare-t-il soudain, j’ai senti que tu avais peur quand on marchait dans les montagnes. J’ai même failli te filer le revolver pour te rassurer. C’est dommage qu’on ne se soit pas rencontré dans d’autres circonstances. Si tout ça n’était pas arrivé, j’aurais même pu craquer pour toi.” La fatigue prend maintenant le pas sur la peur. Margaret va s’écrouler sur le lit tandis que Ralph, raide sur une chaise, monte la garde, le revolver à portée de main. Elle dort toute la nuit d’un seul trait.

Quand elle ouvre les yeux, il fait jour et Ralph n’a pas bougé. Ils reprennent leurs sacs et retournent au “Wurst Haus” changer d’autres chèques et prendre un café. Ralph lui répète qu’il compte la libérer, mais qu’il ne peut pas la laisser faire du stop seule jusqu’en Caroline du Sud – une jeune fille seule, elle risquait de faire une mauvaise rencontre… Ils iront donc trouver une gare routière et partiront alors chacun de leur côté. Ralph consulte une carte et opte pour Cleveland, située à quinze kilomètres. Ils iront en stop.
Un trajet sans fin
À la gare Trailways de Cleveland, Margaret demande un billet pour Columbia. Le guichetier lui explique alors qu’il faudra faire un changement à Atlanta. En revanche, si elle va jusqu’à Cornelia, un peu plus au sud-est, elle pourra prendre le car Greyhound qui fait le trajet directement. Ils repartent. Lèvent le pouce de nouveau. Ils finissent par arriver à la gare Greyhound mais elle est fermée. Sur la porte, un panneau: “Parti chez le docteur. Retour cet après-midi”.
Après un déjeuner sur le pouce dans un restaurant au coin de la rue, ils y retournent. Margaret paye 10 dollars son billet pour Columbia, et Ralph s’approche à son tour du comptoir. Comme il tient Margaret à portée de revolver, il ne peut pas lui cacher sa destination : Atlanta. Trois dollars.
Son bus, censé partir en premier, est en retard. Pendant qu’ils attendent, Ralph lui explique qu’il est conscient de la stupidité de la laisser en vie, car elle appellera la police et les flics se mettront tout de suite à la recherche d’un homme avec un grand sac à dos vert. Mais il espère s’en sortir grâce aux quelques heures d’avance qu’il aura. Puis, il la menace : si elle appelle les flics dès son départ, et qu’ils l’attendent à son arrivée à Atlanta, des innocents paieront. Il n’aura pas de scrupules à faire un massacre.
“Tu devrais écrire un livre sur tout ça, ajoute-t-il encore. Tu pourrais même te faire du fric.”
Puis son car arrive, le sac à dos est chargé dans la soute. Il monte à bord et Margaret regarde le car s’éloigner.
Assise dans la salle d’attente, sidérée d’être encore en vie et effrayée à l’idée qu’il revienne, elle n’a qu’une envie : rentrer à la maison pour retrouver sa mère. Elle ne bouge pas d’un pouce jusqu’à l’arrivée de son car, peu de temps après.
Il fait nuit quand le Greyhound arrive à Columbia. D’une cabine, Margaret appelle son frère aîné, qui ne décroche pas. Elle appelle ses parents à Sumter. Personne non plus.
Finalement, elle compose le numéro de la police de Columbia. “Un de mes amis a été tué en Géorgie, dit-elle. Il faut que je vous parle. Vous pouvez venir me chercher ?”
Un sac en plastique fixé autour du crâne
Le refuge de Low Gap se trouve dans le comté de White, en Géorgie. À 23 h 15, le bureau du shérif reçoit l’appel d’un capitaine de police de Caroline du Sud. L’officier lui explique qu’une adolescente avec deux tresses et des chaussures de randonnée vient de lui raconter ce qu’il qualifiera plus tard “d’histoire complètement farfelue” : un homicide aurait eu lieu au refuge de Low Gap et on devrait trouver un corps à proximité.
Le shérif Frank Baker appelle le Bureau d’Investigation de Géorgie. Au milieu de la nuit du samedi 11 mai 1974, on réveille l’agent spécial L. Stanley Thompson, pour l’envoyer dans le comté de White. Bien avant l’aube, Thompson rejoint Baker sur la scène du crime. Le shérif a déjà découvert Joel.
Le corps, recouvert de feuilles et de branches, se trouvait de l’autre côté du ruisseau près du refuge. Ses vêtements étaient en désordre, indiquant qu’il avait été traîné par les aisselles. “La tête du sujet était dans un sac en plastique fixé autour du crâne avec un bout de ficelle, écrit Thompson dans son rapport. Le but était probablement d’éviter de laisser des traces de sang sur la zone.

L’autopsie révèle qu’une balle de calibre 38 est entrée dans le crâne de Joel du côté gauche, à hauteur de l’oreille, qu’elle a traversé le cervelet et s’est arrêtée juste sous le cuir chevelu, derrière le bord supérieur de l’oreille droite. Deux jours plus tard, Margaret raconte son calvaire au cours d’un interrogatoire qui durera des heures. Elle est aussi confuse que ses auditeurs à propos d’un point précis de son récit : “Cet homme, alors qu’il savait sciemment qu’il risquait de se faire attraper à cause de moi, m’a tout de même laissé partir, dit-elle. Je n’ai aucune idée de ses raisons, mais il a été incroyablement gentil avec moi. Vraiment.”
Pendant que Margaret fait sa déposition, la famille et les proches de Joel célèbrent ses funérailles à Hartsville, sa ville natale. Sa mère, brisée, est hospitalisée.
Une semaine après les faits, le 16 mai, la Police d’Atlanta reçoit un tuyau : une femme prétend avoir rencontré un homme dont le signalement correspond à celui du suspect du meurtre du Sentier des Appalaches, diffusé par la presse. Elle connaît son adresse. La police l’identifie alors : Ralph Howard Fox, 31 ans, né à Detroit, Michigan, où il a grandi.

La soeur de Ralph, Corinne, aide les enquêteurs à replacer les pièces du puzzle. Son frère a commencé à poser problème très tôt. Alors qu’il est encore adolescent, il enlève une jeune fille au cours d’une fête. Il est arrêté à 17 ans pour vol de voiture, et l’année suivante pour effraction. En 1963, âgé de 20 ans, il s’enfuit au Mexique avec une adolescente : il est accusé de viol sur mineure et incitation à la délinquance. Elle s’appelle Ann et il l’épousera quelques mois plus tard.
En mars 1964, alors que sa femme de 16 ans est enceinte de leur fils, Ralph force une lycéenne de Detroit à monter dans sa voiture en la menaçant d’une arme. Il l’emmène dans les bois, dans un endroit discret où les jeunes couples du coin se garent pour batifoler. Une patrouille de police arrive sur les lieux au moment où il est en train d’attacher les mains de la jeune fille derrière son dos.
Ralph s’échappe du pénitencier
Ann demande le divorce et Ralph écope d’une peine de quinze ans, dont il ne purge qu’une fraction, avant de s’échapper du pénitencier de Jackson, dans l’État du Michigan. On ignore les détails de l’évasion et les responsables de l’établissement affirment que son dossier a été détruit il y a des années. Il s’installe ensuite un temps à la Nouvelle Orléans, puis à Atlanta. Il arrivera sur le Sentier des Appalaches cinq jours avant le meurtre de Joel.
Margaret le reconnaît lors d’une séance d’identification. Il admet posséder un revolver, et l’étude balistique confirme que c’est bien l’arme du crime. Ralph avoue le vol du sac à dos et confirme son périple avec Margaret, mais ne reconnaît pas le meurtre de façon explicite et ne donne aucune explication sur ce qui s’est passé ce matin-là au refuge. Lorsqu’il est inculpé pour meurtre au mois d’octobre suivant, il plaide coupable et est condamné à perpétuité dans une prison de l’État de Géorgie. Quelques années après, on lui diagnostique un cancer du poumon. Il mourra en juillet 2003.
Trois personnes dans les bois de Géorgie. Deux morts et une survivante. L’histoire se termine, comme elle a commencé, avec Margaret. Elle va avoir 63 ans. Plus de quarante années se sont écoulées avant qu’elle ne se décide à partager son aventure. Avant de se confier aujourd’hui à Outside, elle l’avait fait en 2015, pour l’Appalachian Trail Conservancy — association à but non lucratif dédiée à l’entretien du Sentier des Appalaches

On pourrait imaginer qu’après avoir vécu un tel cauchemar dans les bois, une personne censée ferait tout pour les éviter. Margaret, elle, a décroché un doctorat en Sciences Forestières au bout de plusieurs années de recherches dans les forêts tropicales du Brésil. Elle a ensuite rejoint l’Agence américaine pour le développement international, et dirigé des projets au Honduras, au Nicaragua et en Bolivie. Elle a passé pratiquement dix années au cœur de la jungle et a été deux fois en poste au Pakistan. Aujourd’hui à la retraite, elle continue son travail dans des “zones à risques” de la planète en tant que consultante pour son ancienne agence.
Margaret a une vision très terre à terre de sa trajectoire de vie : “Je ne pense pas avoir accompli quoi que ce soit d’extraordinaire, mais j’étais persuadée que, si j’avais été épargnée, c’était pour faire quelque chose qui en vaille la peine, et j’ai pris ça à cœur.”
Elle se réveille chaque jour entourée de beauté. Elle bêche dans son jardin, se balade dans la campagne autour de chez elle. Des randonnées apaisantes, ressourçantes. Une façon de relancer la machine. La lumière est différente dans le sud de l’Europe, où elle habite. Tout semble baigner dans un éclat doré. Les champs s’ouvrent, immenses, à perte de vue. Et rien n’est caché.
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