Extrêmement minimaliste, Romain Vandycke frôle souvent le dénuement complet. Depuis quinze ans, il vit dehors l’essentiel du temps, enchaîne les longues marches – déjà 11 000 km dans les jambes, à pied ou à vélo - les travaux saisonniers et les projets d’autonomie alimentaire dans les Pyrénées sur un petit terrain où, là aussi, il bivouaque, faute de disposer de plus de moyens. Le 3 mai, ce gars du sud de 34 ans partira de Barcelone pour l’Australie où l’attend son projet le plus ambitieux à ce jour, son plus beau aussi : 3 200 km dans les déserts, en autonomie entre les points d’eau, avec une charrette conçue pour tracter jusqu’à 220 kilos. Pas pour battre un record, ce n’est pas son truc, mais pour aller au bout de lui-même et à la rencontre des autres. Une étape décisive dans la trajectoire d’un voyageur qui a quitté les études à 19 ans pour suivre sa propre voie.
Il dit de lui-même qu’il est d’abord un voyageur, et c’est vrai. De ceux qui se lancent sans filet, se cassent un peu les dents dans l’affaire parfois, mais en sortent plus forts. Explorateur ? L’étiquette est usée jusqu’à la corde, et elle fait un peu sourire Romain Vandycke, car les étiquettes, il s’en fout un peu. Les rails, les conventions, il en est sorti depuis longtemps, à 19 ans, quand il a abandonné ses études de sociologie pour partir sur la route, en stop, avec peu de moyens mais beaucoup d'idées. Cela le conduira du Népal au Maroc et jusqu’en Laponie. En 2020, en pleine pandémie de Covid, il y passe six mois en avec l’idée de vivre « vraiment sans rien », nous dit-il. Son budget total se limitera à 1 000 euros. Freegan, il trouve à manger dans la nature et dans les poubelles des supermarchés qui regorgent d'invendus. Une expérience de dépouillement extrême dont il a tiré un film de 52 minute, tourné et monté avec les moyens du bord, mais aussi ses première connaissances en permaculture.

Ça le sert bien aujourd’hui, lui qui à coup de petits boulots a réussi à s’acheter un bout de terrain pas cher en montagne, dans la vallée de Barousse, dans les Hautes-Pyrénées, histoire de pouvoir un jour se poser quelque part et d'y vivre en totale autonomie alimentaire dès qu’il pourra y construire quelque chose. Il y a bien une grange et une petite casote de berger qu’il rénove, mais pour le moment, faute de mieux, c’est là qu’il pose son sac et sa tente. Le confort est minimal, des toilettes sèches, une serre, une cuve de récupération d’eau de pluie et un petit panneau solaire. Une cinquantaine d’arbres aussi qu’il a plantés lui-même. Vandycke qui dit se « réaliser à travers le mouvement », parle aussi de « projet de vie », d’autonomie, de nature, d’agroforesterie, de permaculture, de légumes à produire un jour. Pas d'opposition entre l’errance et l’installation dans son esprit. Plutôt deux manières de poursuivre la même idée : une vie simple, sobre, au plus près de la nature.

Mais pour l’heure il a la tête ailleurs. Le 3 mai, il doit quitter Barcelone pour l’Australie et 3 200 kilomètres à pied dans le désert. Départ depuis Alice Springs, direction l’océan Indien, qu’il devrait atteindre au bout de 5 à 6 mois de marche. Le tout en tirant sa charrette où il va entasser de quoi survivre en autonomie entre les points d’eau. Dans Mémoires du désert, le petit livre qu’il vient d’autoéditer après un test de 550 km dans le Sahara marocain, il décrit cette traversée à venir comme « le projet le plus grand, le plus beau et le plus engagé de toute [sa] vie de voyageur ».
Son billet pour l’Australie, il l’a gagné grâce aux saisons qu’il fait. « Des vendanges, surtout en Suisse, ça paye mieux qu’en France, des missions de cordiste, mais aussi des travaux de jardinage chez des particuliers ». Pas vraiment un plan de carrière, mais de quoi assurer le minimum « J’ai peu de besoins », dit-il, en attendant de pouvoir vivre de sa passion.

Une passion qui l’a conduit aux quatre coins de la planète, enchaînant les 5 000 mètres au Népal et les très longs parcours en Europe comme en Afrique du nord. Avec plus de 11 000 kilomètres en 15 ans à son actif, le voyage est devenu « l’épine dorsale » de sa vie. « Je vis dehors 70 % de l’année, alors, la forme je l’ai, question d'hygiène de vie. Avant l’Australie, je n’ai pas d'entraînement spécifique à la Mike Horn, « Je ne vais pas faire un Ironman, quand même », dit-il en riant.
Les études, les jobs à plein temps ? Aucun regret de ce côté-là, « J’ai fait les bons choix ; mes doutes portent moins sur sa trajectoire personnelle que sur la folie des hommes, la robotisation, les guerres, l’évolution du monde ». Son école aura été celle de la route et des sentiers, de l'aventure.
Des aventures de mieux en mieux préparées. C’est un peu à l’arrache qu’il partait au début. Comme au Népal où pendant trois mois, sans assurance ni moyen de communication, il a enchaîné une dizaine d'ascensions à 5 000 mètres. Même topo en 2016, lors d’un voyage à vélo sur la ligne de la Holgan Railway, en Australie. Aujourd’hui, ses projets sont bien étudiés, mieux équipés. Au point qu’en novembre dernier, avant l’Australie, il a testé son endurance et son équipement dans le désert marocain. Un test très concret : sa charrette Trinity 2000, construite de ses mains, pèse 42 kg ; chargée, elle monte à près d’un quart de tonne, avec 120 litres d’eau, 25 kg de nourriture et plus de 35 kg d’équipement. Impossible à tirer parfois quand le dénivelé est trop important ou le sable trop profond. Cette expérience le conduira à modifier son parcours australien. « Plutôt que de traverser le Simpson d’ouest en est, en affrontant un millier de dunes orientées nord-sud, j’ai jugé plus réaliste d’opter pour une progression nord-sud, parallèlement aux dunes », dit-il.

Derrière ce projet, aucune quête de record, mais l’idée de vivre une expérience, de « s’immerger dans la vastitude de ces espaces et de chercher un absolu d’immensité. Une quête du sauvage, mais aussi une recherche plus intérieure ».

Son projet vient après des itinéraires devenus classiques dans la littérature d’aventure. En 1977, Robyn Davidson relie Alice Springs à l’océan Indien sur environ 2 700 km avec quatre chameaux et son chien Diggity ; cette traversée, racontée plus tard dans Tracks, reste l’un des récits fondateurs du désert australien moderne. En 2008, le Belge Louis-Philippe Loncke réalise notamment une traversée nord-sud du Simpson Desert, qu’il présente comme une première mondiale de ce type, en passant par le centre du désert. Plus récemment, Michael Kozok, aventurier polono-australien a documenté une traversée non motorisée de l’Australie de 14 384 km, en plusieurs étapes et avec différents modes de déplacement, dont une « desert cart » dans plusieurs déserts. Damien, en contact avec lui, s'en inspirera beaucoup. Sarah Marquis, enfin, a elle aussi mené plusieurs expéditions australiennes de longue haleine, notamment dans le Great Victoria et le Gibson, en tirant une charrette et en portant une partie du poids sur le dos.
Le projet de Romain Vandycke se situe donc dans une lignée déjà riche, mais il est loin de faire doublon. Il ne prétend pas rééditer un itinéraire mythique exact. « Le Simpson seul me paraissait un peu court, alors j’ai voulu enchaîner et finir à l’océan, pour la symbolique : après le désert, l’eau », dit-il. Mais l’aventure ne devrait pas s’arrêter là : « je vais essayer de rentrer en France en stop, en passant par l’Asie centrale, si mon budget me le permet. Après ? C’est difficile à dire, tout dépendra des rencontres. Il y a pas mal de facteurs qui peuvent entrer en compte aussi dans l'équation, Quoi qu’il en soit, j’ai mon chemin de vie, et il est vraiment lié à la nature, à un mode de vie plus simple ».

Une longue histoire de traversées australiennes
Les déserts australiens ont déjà vu passer plusieurs expéditions marquantes.
Robyn Davidson
En 1977, l’Australienne part d’Alice Springs et rejoint l’océan Indien après plus de 2 700 km avec quatre chameaux et son chien Diggity. Son récit, Tracks, deviendra un classique.
Louis-Philippe Loncke
Le Belge réalise en 2008 une traversée nord-sud du Simpson Desert, via son centre, en autonomie avec une charrette spécialement conçue pour l’expédition. Une première mondiale. Son site documente aussi d’autres tentatives et retours dans le Simpson.
Michael Kozok
Autre figure moins connue mais importante dans ce domaine , l’aventurier polono-australien Michael Kozok. Il a réalisé une traversée non motorisée de l’Australie de 14 384 km, en plusieurs étapes, avec roller, vélo, marche et « desert cart ». Plusieurs sections concernent directement les déserts australiens. Sarah Marquis
La Suissesse a mené plusieurs expéditions au long cours en Australie. Notamment une traversée du Great Victoria Desert et du Gibson Desert pendant près de trois mois, avec 60 kg dans une charrette et 22 kg sur le dos ; elle a aussi raconté récemment une autre traversée australienne de trois mois.
Romain Vandycke connaît ces précédents qui l’ont inspiré, tout particulièrement l’approche de Michael Kozok. Son projet s’inscrit donc dans cette tradition, mais avec une ambition différente : une longue immersion dans les déserts australiens plutôt qu’une tentative de performance.
Pour suivre Romain Vandycke dans son périple australien, direction sa chaîne YouTube
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