Ados, ils avaient imaginé une aventure à la voile ponctuée de rencontres avec des agriculteurs, de découvertes et d’expérimentations low-tech. Après quatre années passées à restaurer le Toï, un voilier en acier de neuf mètres chargé d’histoire familiale, Paco Thouvenin et son ami d'enfance, Jules Gautier, ont traversé l’Atlantique. Mais leur projet s'est heurté à une réalité moins romantique : entretenir le bateau absorbait parfois toute leur énergie. De cette aventure, ils ont tiré De terreau et d’embruns, un documentaire de 62 minutes, imparfait techniquement, mais réjouissant. Présenté le 10 octobre au festival Les Aventuriers de la mer, à Lorient, et en compétition au FIFAV de La Rochelle, où il sera projeté le 20 novembre, ce film loin des clichés de l’aventure héroïque est porté par l’énergie communicative de deux copains qui, malgré les galères, n’ont rien perdu de leur enthousiasme.
« Vends voilier dériveur lesté acier 9 m – 12 000 € prêt à partir. » L'annonce est en ligne sur Leboncoin depuis un mois. Le bateau se trouve à la marina de Bas-du-Fort, en Guadeloupe. Son propriétaire, Paco Thouvenin, 30 ans, propose de livrer le Toï fin novembre ou début décembre, éventuellement à Saint-Martin ou Saint-Barthélemy. Il vit encore à bord et prévoit de naviguer dans les îles alentour pendant le mois de novembre. Le temps, peut-être, de se décider à couper le cordon. Car ce voilier, sur lequel Paco a fait ses premiers pas, n'est pas un bateau comme les autres. « Après 8 années de loyaux service, de la Turquie aux Antilles, je me sépare de mon fidèle compagnon, le Toï. C'est un voilier qui a une histoire : construit à la Rochelle dans les années 80, mon père l'achète, passe le canal du midi, et naviguera tout autour de la Méditerranée, passera la mer Rouge, jusqu'en Indonésie. Il sera revendu à mes 3 ans, à La Réunion. Des années plus tard, lors de mes études, je le retrouve par hasard sur leboncoin, en Grèce et l'achète. Je le ramène et le rénove en France, et repars en Méditerranée puis aux Antilles. C'est un bateau fiable, on peut vraiment le dire. »
Depuis son arrivée aux Antilles avec Jules, en mai 2024, Paco est resté en Guadeloupe tandis que son ami rentrait en métropole. Aujourd'hui compagnon paysan-boulanger et animateur nature à l'écovillage Grain&Sens, en Ardèche, Jules s'est formé à l'éducation physique puis à l'agroécologie. Paco, hydrogéologue de formation et ancien professeur de physique-chimie, a travaillé dans un bureau d'études en environnement, tout en poursuivant les réparations du bateau. Il a vécu une partie de ces derniers mois à bord, une autre à terre, notamment pendant la saison cyclonique. Quand nous lui parlons, la semaine dernière, il vient de quitter son emploi. Les deux amis préparent maintenant plusieurs mois en Amérique du Sud.
Mais vendre le Toï ne semble pas encore une décision irrévocable. « Mes sentiments sont très partagés », nous explique Paco. « En fait, il y a toute l’histoire familiale qui tourne autour, mon père y a fait pas mal d’images quand on était petits. Pour la famille, c’est un bateau un peu mythique, pour moi aussi d'ailleurs. Pour le moment, en tout cas, l'hypothèse qui prend le plus de place dans ma tête, c’est de m'en séparer début décembre pour être à 100 % disponible pour le voyage en Amérique du Sud. Mais je me garde une petite astérisque… une petite rétractation qui pourrait arriver durant novembre. Parce qu'en ce moment, je suis dans les bricolages, à la marina, pas vraiment l'atmosphère dans laquelle le bateau est le plus agréable. Donc, peut-être que je changerai d'avis quand je serai dans les îles Vierges et que je vivrai à nouveau le quotidien de navigateur et que je me dirai… “On pourrait quand même faire cette transatlantique retour. Ça serait beau. Et puis, c'est pas si terrible.” » Car le Toï a beau leur avoir coûté beaucoup d'huile de coude et quelques nuits blanches ces dernières années, c’est un bateau simplissime qui sait se faire aimer.
Un voilier retrouvé sur Leboncoin

Construit en amateur en 1980, à La Rochelle, par un soudeur nommé Lecardonnel, sur des plans de Michel Joubert, le Toïest un dériveur lesté en acier. Sa dérive pivotante permet de réduire son tirant d'eau pour accéder à des mouillages peu profonds. Paco souligne dans son annonce qu'elle se relève lorsqu'elle touche le fond et se manœuvre à l'aide d'un simple palan. Son père l’avait acheté dans les années 1980 avant de naviguer en Méditerranée, de franchir la mer Rouge et de rejoindre l'Indonésie. Le Toï avait ensuite été revendu à La Réunion, lorsque Paco était encore tout petit. « Je n’étais qu’un bébé, entre zéro et deux ans, mais j'ai l'impression d'avoir des souvenirs, grâce aux images que mon père a tournées pendant ce voyage en océan Indien. »
Paco a surtout grandi sur un autre voilier familial, le Tiloune, à bord duquel il a vécu quatre ans avec ses parents, naviguant des Antilles jusqu'à La Réunion en passant par le Pacifique. « C'est à cette période-là, durant tout mon collège et au début du lycée, que j'ai connu cette atmosphère de bateau. Et c'est ça qui m'a donné envie de repartir lorsque mes parents se sont installés pour quelques années à La Réunion. J'ai adoré le fait de voyager, de découvrir de nouveaux pays, des nouvelles façons de voir les choses. D'être tout le temps au contact de l'eau et de naviguer au rythme du vent. J'ai complètement adhéré à ce quotidien, à cette enfance-là. »
À La Réunion, il rencontre Jules Gautier, lycéen comme lui. Plus d'une décennie plus tard, leur amitié tient toujours. Tous deux rêvent alors d'un long voyage. Pour Paco, l’évidence, c’est de le faire par la mer. Il commence alors à chercher un voilier. « En fait, je rêvais, mais quand j'ai un rêve en tête, j'aime bien voir tout de suite s'il est crédible ou pas. Donc je regardais sur Leboncoin quel type de bateau il faudrait pour un voyage au long cours. » Au hasard de ses recherches, il reconnaît le Toï dans une annonce, mais il n'a pas encore les moyens de l'acheter. Il reste quand même en contact avec ses propriétaires pendant plusieurs années. Et en 2018, l'occasion se présente enfin. Pour 3 000 euros, il récupère le voilier en Méditerranée orientale, le ramène en France et entreprend sa restauration avec Jules : « Je suis très bricoleur depuis tout petit. Je fabriquais des maquettes de bateaux quand j'étais sur mon bateau », précise-t-il.

Un bateau qui sait se faire aimer
« À la différence des maisons, les voiliers ont un truc en plus, parce qu’ils bougent, ils se comportent différemment sous voile, ils ont vraiment une âme... Ça les personnifie encore plus. Une maison, on peut s'y sentir bien ou pas, c’est vrai, mais un bateau, on va vivre tant de choses fortes en plus. Bernard Moitessier parlait à son bateau. J’ai grandi avec ses livres. Moi, je ne parle pas vraiment à Toï, mais je ne suis pas loin de le faire ! Le Toï, c'est quelqu'un d'assez simple, d'assez fiable et puis de très gentil parce qu'il subit beaucoup de choses pas forcément chouettes. Des tempêtes, beaucoup de houle et parfois un abandon. Il a été abandonné pendant des années avant qu'on le récupère. Et moi-même, ici, pendant la période des cyclones, je l'ai un peu laissé dans une mangrove. Il y a des choses qui y ont un peu moisi. Mais il est très, très gentil parce qu'il se comporte toujours aussi bien malgré le manque de soins que ses propriétaires peuvent parfois lui donner. »
Il est vrai que ce neuf-mètres est rustique : pas de toilettes ni de douche intérieure. Paco utilise un seau et une douche de camping suspendue au portique. Les réserves d'eau douce sont de 110 litres. Pour la navigation hauturière, le Toï dispose notamment d'un régulateur d'allure ATOMS, d'un pilote automatique Simrad TP20 et d'un mouillage principal composé de 40 mètres de chaîne de 10 mm et d'une ancre Spade A100 de 12 kg. Depuis son arrivée aux Antilles, Paco a poursuivi l'entretien du bateau. La grand-voile est neuve de 2026, le génois date de 2023. L'étai a été remplacé en 2023, les haubans, bas-haubans et le pataras en 2020. La coque avait fait l'objet d'un sablage et d'un traitement époxy des œuvres vives en 2020 ; un nouveau carénage a été réalisé en mai 2026, assure-t-il. De quoi repartir en confiance pour une nouvelle transatlantique, cette fois vers l'Europe, avant de poursuivre avec Jules leur projet initial que ni l’un ni l’autre n’a enterré.

Partir pour faire des rencontres… et passer son temps à réparer
Inspirés notamment par les travaux de Corentin de Chatelperron et du Low-tech Lab, les deux amis veulent faire du Toï un terrain d'expérimentation autant qu'un moyen de transport. « Au départ, avant notre traversée, on voulait faire un film de sensibilisation écologique, mais pas moralisateur. C'est pour ça qu'on a essayé d'incorporer sur le bateau un maximum de petites initiatives écologiques pour montrer qu'on pouvait faire de la plaisance avec une dimension vraiment écolo. On voulait aussi beaucoup rencontrer les agriculteurs autour du monde. Mais au fil du voyage, ça n’a pas vraiment fonctionné comme on voulait. On a mis tant d'énergie à faire en sorte que le bateau continue de fonctionner - on a aussi manqué sans doute d'organisation et de temps - qu'on n'a pas pu mettre en œuvre ce volet du voyage comme on l'aurait voulu. »
Les réparations occupent une part importante des escales. « On aurait pu fiabiliser le bateau un peu mieux, c’est vrai, et faire plus de rencontres avec les gens. C'est vrai aussi qu'on s'est arrêtés peut-être deux mois en Corse pour bricoler. Et puis, après, il y a les saisons qui passent, donc on est obligés d'avancer. Les deux amis manquent notamment des rencontres prévues en Espagne. Leur choix de limiter l'utilisation d'un moteur thermique rend aussi certaines étapes plus dépendantes du vent. « C'est un petit regret, quand même. On se dit toujours qu'on aurait pu faire mieux. Mais on a fait de notre mieux et on n'a pas chômé non plus. Donc, ce n’est pas une grosse déception. » Car, sans prétendre avoir toujours innové, ils se sont montrés créatifs.
Pour limiter l'utilisation de carburant, Paco et Jules adaptent ainsi au voilier un moteur électrique récupéré sur un kart. « Ce n'est pas très low-tech », reconnaît Paco. « C'est plus du bricolage, de l'adaptation pour faire fonctionner quelque chose sur un voilier en étant plus écolo, sans dépendre du pétrole. » Aujourd'hui, l'annonce de vente mentionne toutefois un moteur diesel Yanmar 2GM20F, entièrement révisé en 2025. Son équipement électrique comprend également deux panneaux solaires installés en 2021, annoncés à 320 W chacun, qui alimentent les équipements du bord. Paco les utilise notamment pour les ordinateurs, les outils et le réfrigérateur. Installés sur un portique, ils procurent également de l'ombre au cockpit. Sur le pont, les deux amis cherchent à remplacer l'antidérapant conventionnel à base de peinture et de granulats, dont certaines formulations contiennent des résines synthétiques, par une solution à base de liège, moins polluante. « On a dû faire cinq petits tests sur une plaque en bois avant de trouver le bon dosage et la bonne façon de l’appliquer. » Une expérience concluante : le revêtement tient, mais la méthode n'a pas encore été publiée sur la plateforme collaborative low-tech, comme ils l'avaient envisagé.
D'autres expérimentations seront moins concluantes. Ils avaient notamment projeté de cultiver de la spiruline, une microalgue comestible riche en protéines. Mais le manque de place à bord les en a dissuadés. « Notre bateau n'est pas un catamaran, il y a vraiment beaucoup moins de place à bord que sur le Nomade des Mers, le bateau-laboratoire de Corentin de Chatelperron. Et puis, c'est un monocoque, donc il bouge beaucoup plus. On pouvait difficilement avoir beaucoup de plantes, hormis une petite jardinière avec vraiment quelques plantes aromatiques. Rien de fou. » Jules et Paco s’équipent néanmoins d'un four solaire tubulaire, acheté dans le commerce : « On le laisse au soleil, et ça cuit notre baguette en 45 minutes ! On l'a beaucoup utilisé au cours du voyage. Cela dit, je ne pense pas qu'on avait la prétention d'être différent de Corentin. On voulait simplement apporter notre pierre à l'édifice. »
« Des rêves, j'en avais deux au lycée »
Après leur départ de Méditerranée et leur traversée de l'Atlantique, le Toï atteint la Guadeloupe en mai 2024. Jules rentre en métropole, comme prévu. Paco reste aux Antilles. Les images rapportées du voyage ne correspondent pas au documentaire initialement imaginé. Faute d'avoir pu consacrer suffisamment de temps aux rencontres agricoles et aux expériences low-tech, les deux amis choisissent finalement de raconter leur propre aventure. Le montage est réalisé en trois ou quatre jours de travail intensif. Destiné initialement à leurs proches, il intéresse pourtant le festival du film d'aventure de La Réunion. D'autres festivals vont s’y intéresser, malgré toutes ses imperfections. « Je pense que les gens peuvent s'identifier à nous dans le sens où on est deux copains de lycée. On avait ce rêve-là et on l'a fait avec nos moyens, en galérant. On montre un peu nos galères, ce n'est pas un film de super-héros ! On voit la qualité des images au début du film : on n'avait vraiment pas les bons réglages, et pas du bon matos, et vers la fin, ça s'est un peu amélioré. Alors, oui, on sent que c'est fait main, mais peut-être que c'est ça que les gens aiment aussi ! Comment, malgré tout, on a réalisé notre rêve. »
« Des rêves, en fait, j’en avais deux au lycée », poursuit-il. « Partir en voyage en voilier et avoir un potager et concrétiser mes envies de bricolage. À l'époque, je ne savais pas qu'on appelait ça des low-tech, mais j'étais déjà à fond là-dedans. Il s'avère que, de façon un peu logique, et suite à la rencontre de Jules, le voyage en bateau s'est fait en premier. Mais les deux me tenaient autant à cœur. Et c’est encore vrai aujourd’hui. » Paco envisage désormais de cultiver un terrain, de planter des arbres fruitiers, d'installer des ruches et de poursuivre ses expérimentations. Les deux amis n'excluent pas de s'installer à proximité l'un de l'autre et de partager certains projets. Sans pour autant vivre en vase clos. « J'aimerais éviter d'être dans une petite bulle écolieu. Dans un monde idéal, j'aimerais avoir un pied dans la société. Ce qui me plairait beaucoup par exemple, c'est d'être professeur de physique à mi-temps auprès d'enfants de milieux différents. Et le reste du temps, je le passerais dans mes petits rêves. Je suis sur les réseaux ce qui se passe en France, et j'ai très envie de participer au monde de demain. »
En décembre, Paco et Jules prévoient de se retrouver en Amérique du Sud pour plusieurs mois. Ils veulent cette fois encore rencontrer des cultivateurs, notamment des producteurs de cacao en Équateur, où Jules dispose déjà de contacts. Jules aimerait bien ensuite ramener le Toï en métropole à la voile. Paco, lui, hésite toujours. « Je sais que si jamais je garde le bateau pour faire la transatlantique retour, il y aura à nouveau les soucis de date, de saison, de bricolage, de charge mentale », dit-il. « Dans tous les cas, on passera par l'Amérique latine en décembre, janvier, février, mars, avril. Après, on verra. »
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