Elles ont appris à marcher, à lire, à se faire des amis et à grandir au rythme des glaces de l'Arctique. Léonie et Aurore, deux soeurs aujourd’hui âgées de 19 ans et 16 ans, ont passé l'essentiel de leur enfance et de leur adolescence à bord de Vagabond, le voilier polaire de leurs parents, le scientifique Éric Brossier et l'artiste France Pinczon du Sel. Du Spitsberg au Groenland, des villages inuits du Nunavut à Saint-Pierre-et-Miquelon, elles ont connu une vie dont beaucoup rêveraient. Mais qu'en reste-t-il quand vient le moment de poser son sac à terre ?
Une cour de récréation, une cabane, un jeu avec sa sœur. Pour Aurore Brossier, 16 ans aujourd’hui, l'un de ses plus beaux souvenirs d'enfance se déroule sur la banquise, quelque part dans le Grand Nord canadien. « Comme souvenir, souvenir [et pas un souvenir reconstitué, car la vie sur Vagabond a beaucoup été documentée], je pense à ce moment où je me cachais dans la cabane des chiens, avec ma sœur. On était en plein hivernage, habillées pour la banquise. Il y a nos balançoires et nous, on joue, juste à côté du bateau, tout simplement. » Une scène d'enfance ordinaire, à un détail près : le jardin familial est une étendue de glace, et la maison, un voilier immobilisé pendant de longs mois dans l'Arctique. Pour Léonie, sa sœur aînée, 19 ans maintenant, l'un des premiers souvenirs est lié à l’école qu'elle « adore » depuis toujours. Elle est dans le Nunavut canadien, lorsqu’une tempête de neige s'abat sur le village. Elle a alors quatre ou cinq ans et tient absolument à aller en classe. Sa mère finit par l'accompagner, elles avancent difficilement dans le vent et la neige pour découvrir que l'établissement est fermé. Si la fillette est aussi entêtée, c’est que pour elle l'école est bien davantage qu'un lieu d'apprentissage, c’est la possibilité de retrouver d'autres enfants, de sortir du bateau, de partager un quotidien qui ne soit pas exclusivement celui de la famille Brossier- Pinczon du Sel et son projet scientifique sur Vagabond, en mer depuis plus de 25 ans maintenant.

Un bateau, une famille et des scientifiques
En 1999, Éric Brossier acquiert un voilier de 15 mètres, Vagabond, conçu pour naviguer dans les hautes latitudes. Mis à l'eau en mars 2000, il effectue ses premières missions au Groenland avant de réaliser, entre 2002 et 2003, un tour de l'Arctique par les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest. Dès 2004, Éric et son épouse, France Pinczon du Sel, installent leur camp de base flottant au Spitsberg, dans l'archipel norvégien du Svalbard. Lui est ingénieur spécialisé en géophysique, elle est artiste, notamment aquarelliste. Ensemble, ils vont faire de Vagabond un outil au service de la recherche polaire, mais aussi un lieu unique de création, d'observation et de rencontres. Pendant cinq hivers consécutifs, le bateau participe ainsi à des programmes consacrés à la formation et à la déformation de la banquise, à la circulation des eaux océaniques et à l'évolution du climat arctique. Un projet ambitieux que ne va pas freiner l’arrivée de leur première fille, Léonie, née le 27 février 2007 à Tromsø, en Norvège. Trois semaines plus tard, elle rejoint le bateau ! Aurore, elle, voit le jour à Brest le 28 novembre 2009, mais reprend la mer très vite elle aussi. Car, dès leurs premiers pas, les deux filles partagent l'aventure familiale.
Après le Svalbard viennent les navigations au Groenland, dans les eaux canadiennes, au large des îles Devon, Ellesmere et Baffin. Les hivernages se succèdent près de Grise Fiord, puis à Qikiqtarjuaq et Arctic Bay. Pendant que leurs parents accueillent des équipes scientifiques, Léonie et Aurore fréquentent les écoles des communautés inuites, apprennent l'anglais, découvrent des gestes et des traditions qui n'ont rien à voir avec leur Bretagne familiale. À bord, on étudie la vie sous la glace, la floraison printanière du phytoplancton, l'évolution des fronts glaciaires ou encore la coralline, une algue calcaire dont la croissance permet de reconstituer certains paramètres climatiques du passé. Plus récemment, le voilier a servi de base logistique à des géophysiciens étudiant la structure profonde de la croûte terrestre au sud du Groenland. La recherche fait partie du décor familial, tout comme les histoires qu’on leur lit le soir, les parties de dames ou les sorties en traîneau sur la banquise. Mais grandir sur un bateau scientifique n’est pas toujours si idyllique. C'est aussi vivre dans un espace réduit, se séparer régulièrement de ses amis, de ses cousins, de ses grands-parents et s'adapter à un rythme scolaire à géométrie variable.

De la banquise aux salles de classe
À l'école du Nunavut, où elles sont inscrites pendant les hivernages dès l’âge de quatre ans, s'ajoute un enseignement français, organisé avec leurs parents et des enseignants des établissements bretons que les deux filles retrouvent quelques mois par an, quand elles rejoignent les classes de leur village. À ces longues incursions hivernales dans le Grand Nord s’ajoutera aussi une parenthèse d'environ dix-sept mois en Équateur, entre 2017 et 2019. En quête d'une certaine stabilité à l’heure du collège, la famille choisit en 2021 de passer trois années scolaires à Saint-Pierre-et-Miquelon. Léonie et Aurore peuvent enfin suivre des années complètes dans un même établissement. Quant aux missions à bord, elles continuent, mais essentiellement pendant leurs vacances. Aujourd'hui, les trajectoires se séparent un peu plus. Léonie, 19 ans, poursuit sa troisième année d'études scientifiques à Paris. Aurore, 16 ans, est en terminale à Brest. En 2025, la famille s'est retrouvée au Groenland pour la dernière campagne du programme géophysique Protero-Litho2, avant de ramener le bateau en Bretagne, où il est arrivé en août. Cette dernière aventure est au cœur de Groenland, les frissons de la Terre, le nouveau film de France Pinczon du Sel et d’Éric Brossier, présenté le 11 octobre 2026 au Festival Les Aventuriers de la mer, à Lorient. À l'heure où chacune cherche sa voie, quel regard portent-elles sur cette enfance si particulière ?
Léonie, 19 ans : « J'ai envie de tracer quelque chose qui m'appartient »
Étudiante en troisième année de CPES, en sciences de la matière, à Paris, Léonie garde un lien très fort avec la recherche et le terrain. Mais elle veut aussi exister autrement que comme la fille de deux explorateurs.
Tu es pratiquement née à bord de Vagabond…
Oui. En tout cas mes parents s’y préparaient, au cas où. Mais je suis née à Tromsø [en Norvège] pendant un hivernage que le bateau faisait au Spitsberg. [...] Il me semble, en tout cas, quelques semaines quand je suis retournée sur le bateau.
Comment se déroulait ta scolarité entre les villages inuits et l'enseignement français ?
J'ai toujours fait un peu une double école, dans le sens où dès qu'on était dans un village, j'allais à l'école pour avoir un rythme un peu scolaire, et puis pour côtoyer les gens de mon âge. En parallèle, j'ai toujours fait ce qu'on appelait « l'école française », c'est-à-dire français-maths. Et puis, quand je suis arrivée au niveau collège, je faisais un peu de toutes les matières. Au fil des années, j’ai appris à travailler de manière autonome, tout en continuant à fréquenter ponctuellement mon école bretonne.
Qu'as-tu appris au contact des Inuits ?
C’est un monde très, très silencieux, dans le sens où on apprend énormément de choses en observant. Pendant les cours de couture, de perles et de menuiserie où on s'exerçait à fabriquer des petits harpons, le prof ne disait rien du tout. Juste, il nous montrait. Et on apprenait en observant. Du coup, je me suis souvent rendue compte que, dans notre culture, on a tendance à poser beaucoup de questions très vite, alors qu'en fait, parfois, il suffit d'attendre deux minutes, la réponse arrive et on n'a pas besoin de trop se précipiter. J’ai aussi beaucoup d'admiration pour les Inuits et pour la façon dont ils habitent l'univers qui les entoure. Ils font partie du vivant. Ce sont des chasseurs, oui, mais ils participent vraiment à l'équilibre global. À mes yeux, c'est quelque chose qui peut être oublié quand tout d'un coup, on veut se battre contre la chasse aux phoques. Ce qu'il faut, c'est garder cet équilibre, savoir le faire évoluer.
En France, cette enfance différente a-t-elle parfois été difficile à vivre ?
Je me souviens que quand j'allais au collège en France (on rentrait quelques mois par an), je réalisais vraiment que j'étais à l'Ouest sur toutes les références, tous les trucs du jour, tout ce dont parlaient les gens qui avaient mon âge. Ça a été un peu difficile à ce moment-là pour moi. Mais au lycée, à Saint-Pierre-et-Miquelon, ça a changé. J'ai arrêté de le voir comme un poids. Du coup, quand je ne comprenais pas quelque chose, je posais les questions. C’est même devenu un running gag ! « Bon, Léonie, elle comprend pas, elle pose sa question ! » Mais tout le monde m'expliquait, parce qu'on savait : « Ah oui, t'as grandi sur un bateau ! » Je n’avais pas les références, mais ça ne me dérangeait plus du tout.
As-tu réussi à conserver des amitiés malgré tes nombreux départs ?
Oui, Aziliz, rencontrée en Bretagne, qui est vraiment restée une bonne amie malgré les années passées loin de France. On faisait des batailles navales en visio. Pour nous, ce n'était plus une histoire de distance ! Au Nunavut, j’ai aussi noué une amitié, à Qikiqtarjuaq.
Qu'est-ce que cette enfance t'a apporté ?
Un grand sens de l’adaptabilité. Cela a aussi développé en moi un besoin de nature, ça c'est sûr : un un besoin d'air. Par exemple, quand en France, on m’a dit « On peut faire du camping, il y a des campings et tout », je ne comprenais pas le concept : comment ça, il y a des zones précises pour planter sa tente ? Pour moi, le camping, le principe, c'était d'aller là où il n'y avait personne ! La nature prenait aussi une autre dimension. Ça me manque beaucoup. Maintenant, à Paris, j'en souffre un peu. J'ai du mal avec la ville, avec le manque d'air, d'espace.
Et les scientifiques qui passaient sur le bateau, quel rôle ont-ils joué pour toi ?
Moi, à chaque fois, je les attendais, j'adorais le moment où on embarquait des scientifiques, parce que justement, tu avais une ou plusieurs nouvelles personnes à rencontrer. J'adorais les protocoles, j'adorais les aider. Ça a amplifié, je pense, la curiosité que je devais déjà avoir un peu au départ, et ça m'a donné le goût du terrain.
Aujourd'hui, dans quel domaine aimerais-tu travailler ?
Quel domaine, précisément ? C'est compliqué. Je ne veux pas faire quelque chose de trop sédentaire, de trop dans un bureau. Ça, je ne supporterais pas, il me faut l'extérieur, il me faut le terrain. En ce moment, je suis un peu plus axée physique, mais j'ai toujours été attirée par la biologie. Moins la biologie à toute petite échelle, dans le sens biologie cellulaire, moléculaire, plutôt à l’échelle du naturaliste, des études de populations. Par exemple, j'admire pas mal les ornithologues, ou ce qui se fait dans le suivi des populations de mammifères marins. Je suis un peu tentée par l'aspect météo et l’océanographie. J'ai plein de petites pistes, je ne sais pas exactement comment je vais combiner tout ça, mais mon rêve, c’est l’Antarctique. J'aime beaucoup le Nord, mais je rêve du Grand Sud. Je n'y suis jamais allée. Après, c'est sûr que maintenant, on m'a transmis le goût de la navigation. Je suis un peu accro à la mer, c'est sûr. Et au froid aussi !
Est-ce difficile de se construire quand on est la fille d'Éric Brossier et de France Pinczon du Sel ?
Les gens ont tendance à me dire : « Donc, tu veux faire comme papa et maman, quoi ! » J’admire beaucoup mes parents, mais cette remarque m'énerve un petit peu, parce que c'est un peu vrai, mais j'ai envie de tracer quelque chose qui m'appartient. J'ai envie aussi d'être intégrée à des expéditions dans lesquelles mes parents n'ont rien à voir. Que ce ne soit pas parce que je suis la fille de… mais parce que maintenant j'ai acquis des compétences et que je vais pouvoir avoir un vrai rôle quelque part. Je me suis souvent dit que j'avais envie d'être plus dans la recherche. Sur le bateau, on accueille beaucoup de scientifiques, mais le fond des protocoles, ce n'est pas du tout nous qui le portons. Les parents font plein de relevés, mais la partie que j'aime, c’est d'aller plus loin, de finir ce qu'on a commencé avec le relevé.
De par ton expérience sur le terrain, justement, et face au changement climatique, quel regard portes-tu sur le bouleversement climatique ?
À mon échelle, j'ai plutôt remarqué des changements de village en village, vu qu'on a fait des hivernages dans trois lieux différents. Par exemple, les Inuits avaient tous très peur des mouches, parce qu'en fait, il y a dix ans, il n'y en avait pas du tout ! Quand on te dit ça, c'est parce que tout serait plus chaud et que les mouches arrivent maintenant dans le Nord. Ce sont des choses comme ça dont j'ai été témoin. Ou encore quand les chasseurs te disent que la bordure de la banquise est beaucoup plus proche que l'an dernier, tu n'as pas besoin de mesures scientifiques pour te dire que les choses changent. Clairement, je suis inquiète pour l'avenir. Je peux avoir de grandes phases de doute et d'incertitude. J'ai l'impression qu'il y a des choses qui sont déjà fichues, qu'il y a des paliers de réchauffement qu'on va forcément atteindre, mais il y a des choses qu'on peut encore limiter. Ma grande peur, c'est qu'on reste sur cette idée définitive : qu'il n'y a plus rien à faire. Alors qu'il y a toujours des choses à faire pour éviter le pire. Je n'ai pas envie que ça m'abatte. J'ai envie de me dire, bon, il va se passer ça, mais on peut encore jouer là-dessus et faire de petites actions. L'espoir, c'est peut-être quelque chose qui va paraître un peu idéaliste, mais en tout cas s'accrocher, je pense que c’est ma mère qui me l’a transmis.
Avec ton recul aujourd’hui, penses-tu que ton enfance a été idyllique ?
Je pense que dans toutes les enfances, les adolescences, il y a des choses qui sont super chouettes et des choses qui sont super moins chouettes. Il y a la distance de la famille et inversement la proximité avec mes parents et ma sœur. Ça aussi, parfois, ce n'est pas facile. On ne peut pas forcément s'isoler. Quand il y a un différend entre nous, malgré tout on a prévu de finir une navigation, on va finir la navigation. On ne va pas pouvoir débarquer comme ça, on est un peu coincés. Mais dans l'idée, c'est quelque chose qui a été très chouette, j'ai de très bons souvenirs. Ça a créé un peu qui je suis, forcément, ces hivernages, ces différentes missions. Je ne sais pas si j’aimerais reproduire ça, j'ai du mal à me projeter, mais là où je suis d'accord avec mes parents et avec les personnes qui continuent des choses en famille, c'est que quand je suis née, ils ne se sont pas dit, « Oh là là, on arrête tout et on rentre se poser dans une maison ! » Cela n'a pas arrêté leur élan ! Je ne sais pas quel sera mon élan à ce moment-là, mais je pense que je serai plutôt du genre à le faire perdurer et à y inclure la famille si un jour j'en ai une.






Aurore, 16 ans : « Moi, c'est beaucoup l'humain qui me tente »
En terminale à Brest, la cadette des deux sœurs a longtemps été plus discrète que Léonie. Son expérience des villages inuits, son rapport à l'école et ses envies professionnelles dessinent un parcours différent.
Le fait d'avoir une grande sœur à bord a-t-il changé ton enfance ?
Oui, car mes parents avaient déjà l'expérience d'un premier enfant sur le bateau, le premier bébé qui fait un peu sensation. Mais surtout, avec ma sœur, on a passé beaucoup de temps ensemble, beaucoup plus que si on avait été à l'école.
Qu'as-tu retenu de tes années dans les villages inuits ?
Moi, j'étais plutôt la petite sœur un peu timide, mais j'aimais beaucoup observer. Je me souviens qu’on avait une grand-mère de cœur, Laida, dans un des villages où on a hiverné. Elle nous a tous marqués, dans la famille. Pour elle, on était comme ses petites-filles, et ça, c'était trop chouette. Elle s'occupait des peaux de bêtes dans le salon et nous donnait des pâtes à manger. C'était très simple, en fait. Avec les Inuits, on observe plus qu'on ne se pose des questions. Ils apprennent comme ça, en observant, puis en faisant. Chez eux, on prend le temps avec douceur.
Les amitiés ont-elles été difficiles à construire ?
En étant petite, en primaire, honnêtement j'en voulais parfois un peu à mes parents. On revenait deux mois en France, j'avais des copines dans l'école, mais à chaque fois on partait et, puis on était quand même un peu bizarres : des extraterrestres. Après, au Nunavut, on jouait avec des enfants, mais je n'ai pas de souvenir d'une amitié, c’est peut-être mon côté timide. Aujourd'hui, au lycée, les choses ont changé, je me sens très bien, je me suis fait de très bonnes amies, donc c'est ce qu'il y a de plus important.
Comment as-tu vécu votre installation à Saint-Pierre-et-Miquelon ?
Au début, j'étais un peu soulagée de faire une pause, de voir des gens plus quotidiennement. Mais je ne me suis pas très bien intégrée, pas très rapidement. Puis, au bout de deux, trois ans, à la fin du collège, j'ai eu envie de repartir sur le bateau, son quotidien me manquait. C’est tellement différent sur le bateau. Tout est plus lent, on prend le temps d'apprécier chaque chose, de plus se parler. Quand on est tous sur le bateau, on a tous le même rythme de vie. Et ça c'est chouette, parce qu'on se rapproche vraiment.
Et les scientifiques qui embarquaient ?
Moi, j'ai beaucoup aimé quand même. Ils nous apprennent plein de choses sur des sujets qu'on n'étudie pas forcément à l'école. C'est hyper intéressant. Et après, on y repense souvent quand on est dehors, par exemple. Les programmes, la cartographie… tout ça revient quand on voit des colonies d'oiseaux.
Avec du recul, considères-tu ton enfance comme idéale ?
Je pense que c’est maintenant que je me rends complètement compte de la chance que j'ai eue, même s’il y a eu des périodes où j'en avais marre, comme au collège, par exemple, où j'ai vraiment eu besoin de faire une pause, de retrouver la famille, mes cousins, par exemple, la famille un peu plus éloignée, que j'apprécie beaucoup, mais que je ne voyais pas du tout, que je connaissais très mal. Donc, enfance idéale, oui, avec des bémols. Mais plus tard, j’aimerais revivre ça, sur un bateau, en itinérance.
Qu'aimerais-tu faire après le bac ?
J'ai du mal à me décider, parce qu'à chaque truc je me dis que je vais me sentir enfermée. Mes parents, je les ai vus choisir les programmes scientifiques, c'est eux qui décidaient de leur quotidien. La marine marchande m'intéresse, mais peut-être aussi les métiers de la santé, notamment celui d'infirmière, ou un engagement humanitaire, par exemple avec SOS Méditerranée. Pour moi ça aurait plus de sens d'avoir vraiment un contact très relationnel avec des gens, de sentir que je peux aider quelqu'un, alors qu'avec la science, ce sentiment est plus lointain. En fait, c'est beaucoup l'humain qui me tente.
Qu'est-ce que cette vie t'a appris ?
Surtout une forte adaptation à plein de milieux et à plein de quotidiens de gens différents. C’est un truc général qui va me servir toute ma vie. Et puis cela m’a donné la chance de voir toutes ces immensités vides de gens. C’est magique. C'est le grandiose, aussi grand qu'on le raconte. Moi, ce qui me marque, c'est toute cette glace qui paraît très solide, mais qui peut bouger, et l’eau turquoise dans les fjords, les colonies d'oiseaux dans des grandes falaises. Il n'y a personne, que la colonie d'oiseaux. Et puis toi, sur ton petit bateau, il n'y a pas plein de touristes qui passent par là en randonnée. C’est un peu fou d'avoir la chance d'avoir pu voir ça comme ça en VIP.
Face à l'évolution climatique, es-tu inquiète ?
Oui, et j'ai le sentiment qu'on nous a un peu laissé des restes. Ça fait quand même mal au cœur de voir que c'est en train de disparaître, mais j'ai envie qu'on fasse notre possible pour que ça se passe mieux, qu'on puisse améliorer un maximum de choses autour de nous, dans notre environnement ou dans notre société. Si on garde la joie de vivre quand même, on y arrivera !
Vagabond : vingt-six ans d'expéditions et une enfance au rythme des glaces

- 1999-2000 : Naissance du projet. Éric Brossier acquiert Vagabond le 28 octobre 1999. Le voilier est mis à l'eau le 13 mars 2000 et participe dès cette année-là à une mission géologique au Groenland.
- 2002-2003 : Tour de l'Arctique. Passage du Nord-Est par les côtes russes, hivernage au Kamtchatka, puis passage du Nord-Ouest par l'Arctique canadien. Retour en Bretagne en octobre 2003.
- 2004-2009 : Cinq hivernages au Spitsberg. France Pinczon du Sel et Éric Brossier installent leur base scientifique dans la baie d'Inglefield, notamment pour les programmes Brines, Osmar, Icedyn et DAMOCLES, consacrés aux glaces et à l'océan Arctique.
- 2007 et 2009 : Naissance des deux filles. Léonie naît le 27 février 2007 à Tromsø, en Norvège, et rejoint Vagabond trois semaines plus tard. Aurore naît le 28 novembre 2009 à Brest.
- 2011-2013 : Premiers hivernages dans le Grand Nord canadien. Deux hivernages près de Grise Fiord, dont le premier à une cinquantaine de kilomètres du village, bateau pris dans les glaces.
- 2013-2016 : Trois hivernages à Qikiqtarjuaq, sur l'île de Baffin. Participation au programme GreenEdge, consacré notamment à la floraison printanière du phytoplancton sous la glace. Les deux filles fréquentent les écoles inuites.
- 2017-2019 : Parenthèse en Équateur. Environ dix-sept mois de volontariat pour les parents, avec scolarisation des deux filles sur place.
- 2019-2022 : Retour dans le Nunavut. Hivernage à Arctic Bay, puis deux autres à Grise Fiord. Études de la coralline, des glaciers, de la banquise et des milieux marins. Les missions se poursuivent malgré les contraintes liées au Covid.
- 2021-2024 : Trois années scolaires à Saint-Pierre-et-Miquelon. La famille s'y installe progressivement pour permettre aux filles de suivre une scolarité plus régulière. Le bateau continue ses missions estivales et hiverne à Saint-Pierre en 2022-2023 et 2023-2024.
- 2023-2025 : Missions géophysiques au sud du Groenland. Programme Protero-Litho2 dans la région de Narsaq : étude des structures anciennes de la croûte terrestre, installation et récupération de stations sismiques. Vagabond hiverne à Narsaq en 2024-2025.
- Août 2025 : Retour en Bretagne. Après une dernière navigation familiale au Groenland, Vagabond retrouve la rade de Brest, qu'il n'avait pas revue depuis 2011.
- 2026 : Les filles sont à terre. Léonie, 19 ans, étudie les sciences à Paris. Aurore, 16 ans, est en terminale à Brest. Leurs parents poursuivent leurs activités scientifiques et artistiques liées au projet.
Sources principales : journal de bord de Vagabond et archives des campagnes scientifiques
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