Visionner « Beyond Prognosis », le documentaire réalisé par Almo Films, c’est se plonger dans l’univers mental de Yannis Pelé, 26 ans aujourd’hui, même pas 18 quand une violente chute en compétition met brusquement un terme à sa carrière de vététiste. Et, pire, à tout espoir de remarcher. Ce jour-là, son rêve d'enfant vole en éclats. Mais pas sa volonté. Mû par une inébranlable confiance dans sa bonne étoile, Yannis va braver tous les pronostics et entamer un long processus de guérison très personnel, formidable démonstration du pouvoir du mental sur le corps. Un parcours édifiant relaté en 52 minutes intenses qui a fait le plein de récompenses dans les festivals cet automne. Derniere en date, ce week-end, le Grand prix du public du Festival International du Film et du Livre d'Aventure de La Rochelle. A découvrir dès le 27 novembre en VOD.
« Je ne voulais pas faire un film où on dirait ‘ le pauvre’… », explique Yannis Pelé, à la sortie de la projection de « Beyond Prognosis », documentaire de 52 minutes de Silvalex et Morgan Le Faucheur relatant son incroyable retour sur les sentiers après le grave accident de VTT qui l’a laissé paraplégique en 2016. « Aucune envie d'invoquer la pitié, surtout pas ». Pari réussi. Car si le jeune rider, aujourd’hui sur ses deux jambes, vient de vivre une standing ovation du public de La Rochelle, pourtant réputé difficile, force est de reconnaître que c’est plus avec le smile aux lèvres que la larme à l’œil que les spectateurs sont sortis de la salle. Car l’énergie, la soif de vivre et l’optimisme de Yannis Pelé sont contagieux. Pourtant, il revient de loin. De très loin même.
Car l’histoire de Yannis Pelé, c’est celle d'un gosse béni des dieux – parents aimants, enfance libre et insouciante en pleine nature - auquel une méchante fée aurait lancé un sort, du genre dont on ne sort qu’en fauteuil roulant, au moment même où sa carrière s’envolait.
« L’accident, c’est une étape de ma vie, comme une fracture du poignet »
Depuis tout petit, le vélo pour Yannis, c’est sa passion, raconte sa grand-mère dans le film. En vivre, son rêve. Dans son petit village de Saint Dalmas le Selvage, un petit paradis perdu dans les Alpes-Maritimes, c’est sur son vélo qu’on le voit toujours. A 13 ans, direction le club de cyclisme de la vallée de la Vésubie. Très vite, il se prend de passion pour la descente et rejoint l'US Cagnes VTT. En 2013, c’est le début des compétitions, ce qui, par deux fois, le conduit à rouler en Coupe du monde catégorie junior. En 2016, il finit 19e sur plus de 80 participants. Tous les espoirs lui sont permis. 2016, c’est aussi l’année de l’accident.
Le 2 juin, en pleine ouverture de la Coupe de France de vélo de descente, il chute lourdement sur la tête : deux vertèbres fracturées, la moelle épinière touchée, il est héliporté à Grenoble, où il est opéré en urgence. Il subit une arthrodèse lombaire, intervention consistant à souder plusieurs vertèbres entre elles grâce à un matériel métallique. À son réveil en soins intensifs, il apprend que les médecins « sont très pessimistes à l'idée que je remarche un jour", dit-il. Quelques semaines plus tard, le 15 août, il fêtera son 18e anniversaire avec ses proches, « plutôt un bon souvenir », raconte-t-il. Apparemment, il en faut plus pour l’ébranler.
« L’accident, c’est une étape de ma vie, comme une fracture du poignet », poursuit-il. « Je pense, en fait, que ça a été beaucoup plus dur pour mes proches. Car quand j’ai un objectif, je suis à fond. Depuis tout petit, quand j’ai une idée, je m’y tiens. Et, avoir fait de la compet, m’a aidé, ça m’a forgé un mental de gagnant. Pas pour atteindre les podiums, cette fois, mais pour retrouver mon corps. Malgré le diagnostic, je n’ai pas eu un moment de mou. Sauf une fois peut-être. Après une journée passé très entouré, avec ma famille, mes proches, une douzaine de personnes, je me suis retrouvé tout seul. Là j’ai eu un moment de tristesse. Le lendemain, un cousin est resté dormir. Et c’est reparti. »





« Ne pas remarcher était inconcevable pour moi ! »
Car Yannis n’a jamais douté qu’il allait remarcher. Ce qu’il martèle dans sa tête et écrit inlassablement dans ses carnets : « J’ai confiance en la vie, j’ai confiance en moi. Je suis une personne chanceuse avec une bonne étoile. Je vais remarcher !!! Oui !!! Je vais remarcher !!! ». Un mantra fort qui fait partie d'un dispositif plus large. Dans le secret de sa chambre, le jeune rider a entamé un long processus de stimulation de ses jambes. Patiemment, il tente de réactiver toutes les cellules de son corps grâce à des exercices de visualisation mentale. Une approche qu’il ne connaissait pas, mais dont il a l’intuition, et qui en lui va trouver un terrain très favorable. « Ne pas remarcher était inconcevable pour moi ! », dit-il.
Cette énergie, Guillaume Néry, qui a lui aussi connu un grave accident d'apnée en 2015, va lui apprendre à la canaliser. C’est un ami de la famille depuis des années, il va expliquer à Yannis comment fonctionne le mental.
« J’ai découvert la sophrologie, le travail sur la respiration à faire en amont de ma routine mentale, indispensable pour pouvoir me concentrer », explique-t-il. Pour s’aider, le rider visualise une petite vidéo d'une de ses descentes, tournée alors qu’il est tout jeune, convaincu qu’un jour il va revivre de tels moments. Rentré dans sa bulle, il écoute Aloha Ke Akua de Nahko and Medicine for the People, en version longue de dix minutes. Une chanson conseillée par son oncle, « toujours la même », dont il ne comprend pas vraiment les paroles, mais qui sont lourdes de sens, le chanteur d'origine amérindienne y parle de « souffle de vie » de la « responsabilité de chaque individu dans l’univers ». La routine de Yannis est établie.
« Le plus compliqué ? Ressentir l’appui au sol, le vent... »
L’idée ? « Imaginer que le cerveau s’active et que l’énergie se transmet dans les muscles. Visualiser les muscles en train de se contracter. Sentir le chaud, le froid. Puis se visualiser en train de marcher, de courir et de faire du vélo. Au début, j’avais des idées qui me parasitaient », raconte Yannis. « Mais au bout de deux semaines, j’ai senti les premiers fourmillements, au niveau des orteils. Je ne connaissais rien à la méditation et au mental, mais je voulais mettre toutes les chances de mon côté. Le plus compliqué, ça a été de ressentir les sensations du vélo. L’appui au sol, le vent. Il faut se transcender, il ne faut pas que le corps oublie ces infos-là, m’a expliqué Guillaume Néry.»
« J’étais tellement motivé », poursuit-il. « Je ne connaissais rien au corps humain, au fonctionnement de la moelle épinière ou des vertèbres, alors j’ai fait des recherches, ça m’a aidé dans mes visualisations. Mais ça, je n’en parlais jamais à l’hôpital. Les médecins n’ont jamais été optimistes sur ma récupération, ils ne m’ont jamais félicité. Je me suis même fait engueuler parce que je m’étais levé seul. Mais moi, je voulais être normal, j’ai refusé les semelles et la carte de handicapé ! ».
Ce rituel, il va le répéter trois fois par jour, pendant plus de trois ans avant de retrouver progressivement sa mobilité, à plus de 80% aujourd’hui. Ce mental, il y aura à nouveau recours quelques années plus tard, en février 2023, pour récupérer d'une fracture du fémur, suite à une nouvelle grosse chute.

" J'ai reçu des tas de message de soutien de riders"
« C’est l’un des piliers de la guérison », poursuit l’athlète, avec la rééducation physique et l’alimentation. Une rééducation à laquelle il se dédie avec la même obstination qu’au niveau mental. « Je restais assez seul, dans ma bulle, concentré sur les exercices physiques que je faisais le matin, que je répétais l’après-midi avec le soutien de ses proches, et aussi le soir, seul dans ma chambre, autour de mon lit. L’autre pilier, l’alimentation, c’est grâce à sa famille qu’il peut l’assurer. « On a toujours mangé bio chez moi, des produits du jardin. Alors, après mon accident, mes parents ont arrêté de travailler, ils ont loué une maison près de l’hôpital, et ils ont préparé tous mes repas. Ils ont dû se battre avec le personnel hospitalier pour imposer des plats sans gluten, sans sucre, avec des produits frais.
Enfin, rien de tout cela n’aurait été possible sans le soutien de ma famille, de mes amis et de la communauté du vélo, parmi eux, Fabien Barel ou Kilian Bron qui ont été très présents. C’est comme une deuxième famille le vélo, même en coupe du monde. Tout le monde se connaît, j’ai reçu des tas de messages de soutien de riders après mon accident ; rien à voir avec le milieu du ski alpin, que je connais un peu. »
Une famille du vélo que, chaque année depuis 2021, il convie d'ailleurs à un Stand Up Enduro, sur les hauteurs de la station d'Auron, un événement sportif et festif organisé en soutien à la recherche sur la moelle épinière. Car Yannis « rêve que la médecine trouve un jour un remède, ou une solution pour permettre à toutes ces personnes en situation de handicap d'améliorer leur quotidien, retrouver leur mobilité et les aider à se relever. La médecine a encore beaucoup à apprendre sur ce sujet. », dit-il. Parmi les chercheurs, témoignant dans le documentaire, le professeur Aymeric Guillot, enseignant en neurosciences en STAPS. Spécialiste de la préparation mentale, il a entamé des recherches sur le cas du rider. Elles demandent à être développées, mais elles pourraient apporter beaucoup d'espoir aux patients souffrants de différentes pathologies.

Mais pour l’heure Yannis Pelé, s’il a dû interrompre la compétition et ses études, ne manque pas de perspectives. Marchant sur les traces de son ami Kilian Bron, on le voit s’épanouir dans la production de vidéos - on se souvient du très beau « Chronos », de « Playground », ou encore de « Light Player ». Et surtout prendre un réel plaisir à partager son film « Beyond Prognosis », réalisé en étroite collaboration avec Almo, société de production à laquelle on doit aussi l’excellent « Zabardast » ou, plus récemment « Sunny boy ». Plutôt de bons conseils, si l’on en juge par ce documentaire qui a su éviter les pièges faciles du pathos et du name dropping - aucune mention dans le film du rôle clef de Guillaume Néry ni de Fabien Barel - tirant ainsi de l’histoire de Yannis un témoignage bouleversant d'humanité et d'optimisme.
Le film est disponible en VOD sur les plateformes classiques, notamment Canal+ et Apple TV.
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