Si Mathieu Blanchard était toujours en tête ce matin de la Yukon Arctic Ultra - 645 km à pied, seul et en quasi-totale autonomie dans le grand Nord canadien – il ne peut plus courir. C’est seulement en marchant qu’il poursuit désormais la course, suite à un sérieux souci aux poumons. Rien n’est joué à mi-course dans cet ultra dont il ne reste plus que 9 participants sur les 38 partis dimanche dernier, mais Alix Noblat, sa compagne et alliée précieuse sur l’UTMB comme sur la Diagonale, reste confiante, convaincue que quelle que soit l’issue de cette aventure, il en sortira plus fort.
Des températures entre -20°C et -50°C, un luge pesant au minimum 30 kg et 645 km devant lui dans le grand Nord canadien, c’est ce qui attendait Mathieu Blanchard au départ de l’Arctic Yukon Ultra le 2 février. Une épreuve nouvelle pour lui, qu’il appréhendait un peu, nous racontait-il quelques jours avant de s’envoler pour le Canada. « J’ai la forme. Je n’ai pas peur de la forme physique, mais du froid et de la gestion globale. Peur de cette rencontre avec moi-même et des risques de perte extrême de lucidité. Quand on ne dort pas pendant dix jours, tu vrilles, ça me fait peur. J’essaye de reproduire ces conditions, de tirer ma luge la nuit, quand les conditions sont mauvaises. Je travaille aussi le mental depuis quelques semaines. », nous confiait-il alors.
Des craintes fondées, après plusieurs jours de course, le vainqueur de la Diagonale des Fous 2024 a été rattrapé par le pire ennemi des coureurs de l’Arctic Yukon Ultra : le froid. « Avec cette nuit glaciale mes poumons se sont bloqués » raconte-t-il sur Instagram. « J'ai la sensation de ne plus pouvoir respirer correctement, comme si je n'avais que 1/4 de ma capacité, impossible de faire trois pas sans être extrêmement essoufflé ! Très dangereux quand tu comptes sur le mouvement pour survivre à -40°. Je m'inquiète.» Moment de panique. L’athlète lance alors un appel à sa communauté afin d'obtenir des conseils de professionnels de la santé. Une pause de 15 heures au check point à 293 km lui permettra cependant de « reprendre une respiration à peu près normale même si elle est encore limitée ». À 3 heures du matin, il décidera de reprendre la course. Prudemment. « Je verrai comment vont mes poumons. Si ça empire, j'abandonnerai. » Car au-delà de cette aventure, c’est sa saison 2025 que l’athlète pro ne veut pas mettre en péril, son gros objectif cette année étant la Hardrock.
Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres de là, dans le sud de la France, veille Alix Noblat, sa compagne. Coach sportive et nutritionniste, on l’a vue très impliquée sur la plupart des courses du traileur ces dernières années. Vrai pilier pour l’athlète, la jeune femme dort peu ses derniers jours, au rythme de l’avancée de Mathieu. Contactée ce matin, elle reste confiante dans les capacités d'un athlète qu’elle voit revenir aujourd’hui après un gros moment de panique bien compréhensible.
Comment va Mathieu, Alix?
Il va mieux, il va vraiment mieux. Je pense qu’il a traversé une phase de transition où il en a vraiment chié, et il a compris qu’il ne pouvait pas courir. En fait, sur ce début de course, il courait pour se réchauffer. Pas forcément avec quelque chose devant la bouche, parce qu’il ne se sentait pas obligé de le faire, et c’était une bonne manière pour lui d'avancer et de se réchauffer. Quand il a eu cette histoire de poumons, ça lui est arrivé loin d'un check point, et il m’a dit qu’il avait été tout de suite paniqué par la situation parce qu’il a pensé, non pas à sa course - car on ne peut pas considérer cette aventure comme une course - mais à la suite. 'Qu’est-ce qui va se passer après ça si je suis pris au niveau des poumons ? Est-ce que je n'ai pas un problème, est-ce que ça ne va pas rester ? '. Avec le manque de sommeil, l’intensité de la course, je pense que tout s’est emmêlé dans sa tête. Et il a connu une phase de panique, par rapport à cette sensation de ne plus pouvoir respirer. Moi je l’ai eu au téléphone, il crachait, il était très triste. J’ai vu qu’il était excessivement fatigué, ce qui est normal à ce stade de l’avancée. Mais aujourd’hui, ça va quand même beaucoup mieux. Mais par contre, il ne peut pas courir, il doit marcher, il ne peut pas avoir une activité plus intense par des températures si basses.
Qu’a-t-il pris comme traitement ?
Il n’en a pris aucun. Il n’est parti qu’avec une pharmacie de base pour les petits bobos et les problèmes gastriques, mais il n’a rien pris comme traitement. Il y a un médecin qui est venu le voir pour éloigner des pistes, surtout celle du pneumothorax. Il lui a juste dit de se reposer, de boire des boissons chaudes, et de mettre un buff ou un tissu en face de sa bouche. Et de ne pas se forcer à respirer fort.A-t-il ressenti alors une différence ?
A-t-il ressenti alors une différence ?
Oui, mais du coup, il ne peut pas courir, car protéger sa bouche limite l’appel d'air. Mais il m’a dit « je sens que ça réchauffe un peu l’air dans mes poumons, ça me fait du bien ».
Comment se fait-il, sur une course pareille qui a connu de graves accidents, que Mathieu ait fait appel à sa communauté pour avoir des conseils médicaux, lorsqu’il s’est retrouvé en souffrance ?
Il y a des médecins, mais il ne faut pas oublier qu’on est dans milieu reculé, et quand Mathieu est arrivé au check point, le médecin n’était pas encore disponible. Il y a eu un peu retard dans sa prise en charge et je pense qu’il a alors connu une phase de panique. Je l’ai eu au téléphone. Quand il est paniqué, tu ne l’entends pas dans sa voix, il garde beaucoup pour lui, mais j’ai compris. Dans les trois-quatre heures qui ont suivi, avec son agent, on a essayé d'avoir un urgentiste, le pneumologue ne pouvait rien faire à distance. Ca a été branle-bas de combat du moment où il a publié son post. Certains [sur les réseaux], lui ont reproché de « faire du pathos pour faire du pathos ». Mais c’est ne pas comprendre que Mathieu, c’est un athlète qui s’inquiétait de sa condition d'athlète. Et le truc peut-être, je pense, et c’est sans aucun jugement de valeur, c'est que les organisateurs ne sont pas habitués à avoir des athlètes professionnels. Ils ont beaucoup de personnes qui font de l’aventure, mais du point de vue performance, Mathieu va chercher loin dans sa capacité pulmonaire quand il fait de grosses courses de trail, loin dans sa capacité cardiaque. Là, c’est différent, il y a des éléments extérieurs qui viennent interférer. Alors, si derrière, tu n’as pas un soutien médical d'acier, ça peut faire peur. Je comprends qu’il ait paniqué et qu’il ait publié son post. Cela dit, il faut savoir que la seule chose sur laquelle les organisateurs sont extrêmement réactifs, c’est l’extraction des athlètes. S’il y a un pépin, un moto-neige arrive dans les deux heures. Selon le cas, tu peux être héliporté. Au niveau des secours, ils sont bons.
Toi, quand tu le vois ainsi en panique, comment gères-tu la situation, à distance ?
J’essaye de trouver des solutions. Je le rassure, c’est aussi dans le ton de voix, et je lui dis qu’on va trouver des médecins. La communauté a été extrêmement réactive et je les remercie mille fois. J’ai eu des urgentistes au téléphone. On a eu des réponses très rapidement. Ca c’est fait dans la hâte, mais pas dans la panique.
Malgré tout, il arrive à rester en tête ( dans la catégorie « marche »)
Oui, mais je t’avoue qu’à ce stade de la course, rien n’est fait. Là, actuellement, dans la catégorie marcheur, ils ne sont plus que neuf [sur 38 dans la catégorie « foot »]. A tout moment, il y en a un qui peut tomber et on ne sait pas pourquoi. Tu vois, il était devant tout le long, et ça lui a trotté dans la tête de penser : « si je n’y arrive pas, à cause de mes poumons, j’arrête ! ». Actuellement, il est une heure du matin pour lui, et il est en train de faire une pause, il dort. Il ne dort pas un check point mais dehors, à même le sol, avec une protection sur le sol, sans tente parce qu’il veut vite dormir et repartir. Avec une tente, il faut rester lucide à 200% pour la monter, la démonter et puis tu ne peux pas enlever tes gants là-bas.
Quelle est sa moyenne de sommeil depuis le début ?
On est au 5e jour, il a dû dormi entre 15 et 20 heures de sommeil depuis le départ, grand maximum. Il y a juste le dernier check point, le CP 5 où il s’est bien reposé, mais avant ça, il a dormi par tranches de deux heures. Pour lui, c’est vraiment une découverte, car avant le départ, il se posait la question de savoir comment il allait pouvoir gérer son sommeil, sans assistance. On le découvre, jour après jour.
Sans assistance, justement, cette course est une des rares où tu n’es pas à ses côtés, alors qu’on sait combien ton soutien a été précieux sur un UTMB par exemple.
Oui, mais déjà, sur cette course, on n’a pas le droit à l’assistance. Après, il y aurait la question de la logistique, c’est tellement loin de tout, qu’il aurait fallu que je me déplace ou que je fasse appel à un guide pour aller le voir, vite fait, aux check points, mais de loin seulement. Au niveau logistique, ça aurait été too much. Maintenant aussi, c’est le genre d'aventure qu’il doit vivre seul. Il va en ressortir de très belles introspections, de très belles histoires.
Avant son départ, Mathieu nous racontait qu’une équipe média allait le suivre dans la perspective d'un documentaire
Oui, son équipe a réussi à le croiser deux ou trois fois aux check points. Mais cette nuit par exemple, ils avaient beau être avec un guide, il n’y avait pas de réseau, et ils ont eu du mal à voir où était Mathieu. De mon côté j’assure le lien entre eux et Mathieu quand il pense à me donner sa position via inReach. (…) Mais il a pris une belle équipe de dégourdis, de l’agence Rising Story, ils sont habitués à travailler dans le froid, sur des aventures engagées et ils savent depuis le début, que c’est à eux de se débrouiller, Mathieu ne s’occupe pas de ça. Mais l’histoire va être belle qu’elle qu’en soit l’issue.
Es-tu étonnée, à ce stade, qu’il soit en tête ?
Alors, je le rappelle, la course n’est pas jouée, même si on en a dépassé la moitié. Mais s’il est devant, c’est qu’il se sent bien maintenant. Il n’a pas été devant tout le temps de la course. Il y a Guillaume [Grima] aussi, un très bon aventurier. Les premiers jours, ils étaient à peu près ensemble. Il ne pense même pas à être premier. Il pense : je marche, je dors, je pars. Mais là, il va rentrer dans une phase où il va commencer à vouloir en finir. Après la phase de panique, il va entrer dans la phase de « déter », genre : ‘ je vais au bout, on y va !’
Il s’était donné 10 jours et pour l’instant, il est dans ce temps. Mais ce n’est pas une course de trail, il faut qu’il prenne le temps aux ravitos, qu’il se repose. En réalité, Mathieu n’a jamais vécu ce qu’il est en train de vivre là. Il faut savoir qu’au deuxième jour, il m’a envoyé un message : « c’est terrible, je pleure beaucoup ». Moi, dans ma tête, je me suis dit… « ça va être long pour lui ! ». Là, maintenant, sa frustration, c’est que, pour le moment, dans son corps, il va super bien. Les jambes ça va, les pieds aussi. Et il a la chance de ne pas avoir d'engelures. Physiquement il se sent bien… sauf pour la respiration. Donc il n’a pas envie d'arrêter alors que son corps peut y aller.
Pour moi, c’est l’aventure la plus extrême qu’il ait faite à ce jour, oui, à 200% ! Des courses extrêmes, il en a déjà fait, mais l’introspection qu’il va sortir de cette aventure. Le dépassement de soi qu’il va devoir mettre en place n’a jamais été aussi haut. On est au jour 5. Il ne lui reste que trois check points et il avance, piano, piano. Il faut juste qu’il soit être hyper patient. Or, c’est quelque chose que les ultra athlètes en trail ne font pas forcément. Et là, il est sur des portions de 80 bornes avec une luge à tirer ! C’est extrême dans sa tête, extrême de par les conditions, mais il va ensortir tellement fort !
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