Comme beaucoup, Jérémy Bigé a fantasmé sur les lectures des écrivains voyageurs qui ont sillonné l’Asie Centrale au cours des siècles : Ella Maillart, Sylvain Tesson, Sven Hedin ou Nicolas Ducret. Sur leurs traces, le jeune moniteur de ski a entrepris de parcourir les sommets sauvages d’Asie Centrale du Kirghizistan au Tadjikistan. Seul, léger comme à son habitude, et en utilisant la cartographie soviétique pour créer son propre itinéraire. Un projet qui lui vaudra de recevoir la bourse Expé 2022 et celle de l'aventure délivrée par La Guilde, dont il a tiré un film à découvrir dès cet automne.
« Les monts Célestes sont une chaine de montagnes qui s’étend sur 2000 km depuis la Chine jusqu’en Ouzbékistan et qui culmine à plus de 7000 m d’altitude. Pourtant, elle reste très méconnue et à l’écart du tourisme moderne, à l’inverse de l’Himalaya népalais par exemple », explique Jérémy Bigé. Dans la continuité de ses traversées du Népal, des Pyrénées et des Balkans, il a entrepris en juillet 2022 de parcourir ces sommets sauvages d’Asie Centrale du Kirghizistan au Tadjikistan et donc de relier à pied les capitales Bishkek et Doushanbé.
Rien d’impossible pour ce marcheur passionné. Aussi le mardi 27 septembre 2022, passe-t-il les portes de Douchanbé, la capitale tadjike, après 3 mois de marche. « Tout ne s’est pas déroulé comme prévu et heureusement ! » dit-il. « Les conflits entre Kirghizistan et Tadjikistan m’ont obligé, dès le printemps 2022, à revoir mes plans. Le transit entre les deux pays d’ex-URSS est fermé et n’est pas près d’ouvrir. Problématique. Il modifie donc son lieu de départ à Karakol, beaucoup plus à l’est, afin de passer les 2/3 du temps au Kirghizistan. Une fois à la frontière, il n’ira pas sur les plateaux du Pamir comme il l’avait prévu mais visera la chaine du Pamir-Alaï plus au nord. « De cette façon », dit-il » j’avais la possibilité de faire un détour en bus par l’Ouzbékistan, neutre dans le conflit, et de reprendre la traversée de l’autre côté des lignes de contrôle.
Le marcheur prend donc la route le 1er juillet 2022 à Karakol. Faute de pouvoir y parvenir en train, suite au conflit ukrainien, c’est en avion qu’il y arrive. Lesté d’un sac à dos de 5 kg seulement, il enchaine doucement les premiers cols à plus de 3700 (Ala Kul 3920m, Teleti 3793m). « Le col de Djukuchak (4042m), emprunté par Ella Maillart en 1932, donne le ton de ma marche. Pas âme qui vive, une moraine gigantesque qui a avalé le sentier, un glacier à traverser. D’un œil, je cherche ma route, de l’autre je relis les extraits de « Des Sables rouges aux Monts célestes » : « Le glacier est atteint, interminable dos-d’âne qui monte jusqu’au ciel ; de longues fêlures, à peine des crevasses, effraient les bêtes. J’imagine l’exploratrice se frayant un passage entre les blocs comme je suis en train de le faire à cet instant. La même vue sur les falaises noires d’où s’échappent des glaciers verticaux. La même vue qui fait se sentir si petit. Il y a 90 ans.»
Durant deux jours, il erre sur les hauts plateaux d’Ara Bel, le regard aspiré par l’immensité. C’est seulement à partir de la vallée de Burkhan qu’il fait sa première rencontre avec les nomades. Beaucoup d’autres suivront. Comme tant de voyageurs avant lui, il connaitra leur fameuse hospitalité, ponctuée chaque fois de l’inévitable verre de Koumis, ce lait de jument fermenté dont ils raffolent. « Pas le choix dans les hautes prairies. Le piéton fait sensation. Toute tentative de passer incognito est vaine. Aucun répit pour le coureur des steppes : soit il marche, soit il boit, soit il mange ». Ces rencontres seront marquantes. Il passera environ une nuit sur deux chez les habitants, engloutissant des litres de thé et de koumis. A son départ d’un campement, il part souvent lesté pour la route : on ne laisse pas un voyageur partir sans vivres en ces contrées désolées où les chemins parfois se sont effacés au fil des ans.
Jéremy Bigé tombera ainsi sur le col de Bevet (4340m) sur une vieille carte dégotée à Osh. À l’écart de son fil rouge, il décide de faire le détour. « Quand il n’existe aucun témoignage et que personne ne connait une passe, il faut aller fouiner du côté de base de données des expéditions soviétiques sous l’URSS. Un premier rapport date de 2013. Un guide et son groupe se sont attaqués au col mais ont fait demi-tour à la vue des falaises sommitales. Le compte rendu fait référence à un certain Gorbun qui aurait documenté le col pour la première fois en 1971. Depuis, rien. Personne n’est allé s’y frotter en 50 ans. Je décide d’aller voir. Si ça passe, tant mieux et sinon, je tournerai bride. « Le col se révèlera plus rude qu’il n’y parait, mais « ça passera ». « Je suis surement la deuxième personne à l’emprunter depuis Gorbun en 1971. Je suis là où je me dois d’être. », conclut le marcheur.
Après deux mois de marche, il atteint le village de Karamyk qui clôt la plaine de l’Alaï au sud-ouest du Kirghizistan. "Depuis la fermeture de la frontière, la ville s’est éteinte. Passage de transit obligatoire il y a encore deux ans, le village souffre de la situation. Le bazar est mort, les rues sont vides. Quelques enfants jouent avec leur bicyclette trop grande ou trop petite. Là s’arrête ma marche kirghize. Comme je l’avais prévu, il m’est impossible d’aller plus loin. Je fais du stop (pratique très commune) pour rejoindre Osh, deuxième ville du pays. D'ici, je passe la frontière avec l’Ouzbékistan et j’embarque dans un train pour Tashkent puis pour Samarcande. Un dernier tronçon en taxi partagé me permet de rentrer au Tadjikistan par le poste de Panjakent. Mon subterfuge a fonctionné. 10 jours après avoir quitté Karamyk, je peux reprendre la marche de l’autre côté des lignes de contrôle au niveau du hameau de Sargaï. «
De l’autre côté de la frontière, Aubin, compagnon de route avec qui il avait déjà parcouru le Népal, le rejoint. Ensemble, ils vont enchaîner les cols à plus de 3800 m. Certains sont empruntés, d’autres ne sont pas répertoriés. « Un moyen d’apporter notre pierre à l’édifice du Pamir Trail en construction », explique Jérémy Bigé. Et c’est le mardi 27 septembre à la mi-journée que les deux marcheurs atteindront Douchanbé, la capitale tadjike, à l’issue de 2000 km.





Presque un an jour pour jour après son arrivée, Jeremy revient sur son périple
Tu parles d’une grande traversée inédite du Kirghizistan et du Tadjikistan. Cette zone, encore assez sauvage, commence à être bien connue aujourd’hui.
Oui, mais c’est le parcours que j’ai choisi, la façon dont je l’ai fait qui est inédit. Notamment le passage de certains cols et particulièrement celui du Bevet, plus pratiqué depuis 1971, d'après mes recherches.
A mi-parcours, à la frontière entre le Kirghizistan et le Tadjikistan, tu es arrêté par les conflits opposant les deux pays. 5 km seulement te restaient à faire. Tu décides alors de faire un détour de 1000 km pour entrer au Tadikistan. Penses-tu qu’une Ella Maillart parcourant la zone dans les années 30, période extrêmement troublée également, aurait fait ce choix ?
Ella Maillart à cette époque, comme Tesson lors de sa traversée en 1997, ont beaucoup d’audace, ce que peut-être je n’ai pas. Mais l’époque a changé, il y a plus de contrôles aujourd’hui, on est plus visible. Et surtout je n’ai pas envie de prendre ce risque-là. Ce n’est pas la dimension que je voulais donner à cette marche. Je suis très réaliste. Quand tu vois qu’au Tadjikistan je me suis fait contrôler quatre fois de suite, sans visa d’entrée, mon entreprise était vouée à l’échec. Et puis comment sortir du territoire ? Via l’aéroport cela aurait été impossible. Seule issue, la voie terrestre, mais ce n’était pas l’option que j’avais choisie.
Je vois une grosse différence entre l’audace qui ne dépend que de toi, comme quand nous avons dû faire face à un ours ou traverser une rivière en crue, des éléments naturels, et celle où tu dépends de l’humain, des militaires par exemple. Je suis très admiratif de ce qu’on fait une Ella Maillart ou un Tesson. Ils incarnent l’aventure telle que je la conçois, et je me régale en lisant leurs récits. Mais je ne suis pas sûr d’avoir envie de prendre ces risques-là. Il n’y a qu’à voir où s’est retrouvé ce gars en Iran (Benjamin Brière, ndlr), emprisonné pour l’usage d’un drone. Je suis très conscient des enjeux géopolitiques. C’est mon mode de fonctionnement, et ça me va bien. Et puis, j’ai un lien de confiance avec ma mère, elle sait que je ne vais pas faire n’importe quoi. Je n’ai pas envie de faire souffrir ceux qui attendent de mes nouvelles.

Tu dis dans ton rapport d’expédition, remis à La Guilde « Je suis presque certain qu’un tel itinéraire sans les nomades est voué à l’échec. » Qu’entends-tu par là ?
C’est par rapport au moral et pas à l’autonomie alimentaire. Quand tu traverses, seul, à pied, les grandes steppes du ktan, c’est moralement très dur. Pendant des jours, tu ne vois personne, j’en eu des montées de stress sans raison. Voir une yourte, c’est comment atteindre un refuge en montagne, c’est moralement très précieux.
« Nous enchainons les cols à plus de 3800m. Certains sont empruntés, d’autres ne sont pas répertoriés ! Un moyen d’apporter notre pierre à l’édifice du Pamir Trail en construction », écris-tu.
Oui, ce trail est en cours. Un semblant d’itinéraire est tracé, mais certaines sections sont encore théoriques. Jan Bakker, le gars qui le gère, est donc demandeur d’infos. Nous lui en avons fournies autant que possible, notamment sur le passage de certains cols.
Ton projet a été soutenu par deux bourses, qu’est-ce que ça t’a apporté ?
D’abord 3000 euros via La Guilde, j’étais fier de l’avoir obtenue comme Tesson en son temps. D’autant qu’en 2018 j’y avais postulé pour mon expédition au Népal mais je ne l’avais pas eue. Quant à l’autre, j’ai eu 1000 euros et du matériel, mais peu au final, car je suis plutôt sobre de ce côté-là. Mais dans le deux cas, savoir que de gens croient en toi, en ton projet , c’est très important.
Qu’envisages-tu après cette longue marche ?
De faire plus long encore peut-être. Au bout de 30 jours, tu atteins une sorte de détachement, une sorte de confiance dans la route. Tu te coupes de tous liens. Ca pourrait durer très longtemps ainsi. Je continue de fantasmer sur l’Himalaya, j’y ai laissé un morceau d’âme, ou sur l’Europe de l’Est. Mais, plus près cet été, j’ai traversé les Alpes, puis la Corse, et je pense revenir dans les Pyrénées et envisager d’autres itinéraires. Le Vercors me tente aussi, faire toutes les arêtes du Vercors, au-dessus de chez moi.





Et si vous preniez la route, vous aussi ?
1. Lire pour s’inspirer
Jérémy Bigé ne cache pas ses sources d’inspiration, ni l’admiration qu’il voue à ces grands noms de l’aventure :
- Nicolas Ducret : traversée de l’Asie Centrale jusqu’à Kaboul à cheval en 2007 et son livre "Cavalier des Steppes" aux éditions Transboréal.
- Sylvain Tesson et Priscillia Telmon avec "Carnets de Steppes" et "La Chevauchée des Steppes".
- Ella Maillart avec "Des Sables Rouges aux Monts Célestes".
- Plus récemment Hugo Subtil (France), Val Ismaili et Jenny Tough pour leurs traversées du Kirghizistan entre Bishkek et Karakol, un peu plus au Nord que mon tracé. « J’ai rencontré Hugo et il m’a donné beaucoup d’indications sur la logistique : à quoi m’attendre dans les commerces, la météo, le réseau cellulaire, et surtout le lien vers les cartes soviétiques en ligne. », explique Jérémy.
- Moins précisément mais plus pour leur côté « éclaireur/défricheur » de la zone de l’Asie Centrale : Sven Hedin et Nikolaï Prjevalski. « Je n’ai pas lu de livres d’eux, mais j’ai beaucoup lu sur internet à leur sujet. », dit Jeremy.
2. Faire ses recherches et trouver des cartes de la zone
- Les cartes soviétiques sont numérisées. Christian Bleuer, passionné de Tadjikistan et d’exploration est incontournable dans ce domaine « C’est par son intermédiaire que j’ai pu avoir accès aux bases de données des expéditions soviétiques car il parle très bien russe. Il tient un site internet spécialisé sur le Tadjikistan et met en avant ce qu’il faudrait « explorer », en particulier dans le nord du pays. Il ajoute beaucoup de sentiers sur les fonds de carte OSM. », explique Jérémy. Pour accéder à son site, c'est ici.
- Pour accéder aux cartes soviétiques en ligne, c’est ici :
- Autre source, les cartes satellites. Plus ou moins à jour suivant les zone. Pas toujours facile de voir les traces des sentiers.
- Très utile aussi dans son cas, les discussions avec le Français Hugo Subtil.
- Enfin, il ne faut pas négliger les sources locales et notamment les cartes papiers fournies au Kirghizistan par les Community Based Tourism." Mais attention, certaines comportent des erreurs de quotation, comme nous en avons fait la dure expérience sur un col", met en garde Jérémy.
3. S’organiser
« Durant le printemps, j’ai construit un fil rouge au format gpx à l’aide des cartes soviétiques, des vues satellites et des témoignages existants. Je le sais, il s’agit plus d’une main courante que d’un parcours à suivre à la lettre. Pendant les deux premiers mois, j’ai adapté ma route en fonction des informations engrangées sur le terrain. Suite aux discussions avec les locaux, de nouvelles possibilités apparaissaient : un col par ici, un chemin par là. Je me suis souvent écarté de l'itinéraire initial pour aller voir ce qu’il y avait à côté. Dès qu’une piste ou un sentier trop bien tracé survenait je prenais la tangente. L’inédit guide mes pas.
4. S’équiper
Champion du light packing, Jérémy est parti sur les sentiers avec un sac de 5 kg dont une grande partie attribué à son matériel vidéo. Pour découvrir la liste complète de son matériel, c’est ici.
5. Partir sur ses traces
Jérémy invite à partager son expérience. « J’ai retracé mon itinéraire avec des informations... si quelqu’un voudrait aller dans le coin ! C’est ici, dit-il. Un jeune tchèque, Jirka Atanasov, serait d’ailleurs en train de refaire cet itinéraire, il en aurait bientôt terminé avec le Kirghizistan ! « signale Jérémy.
6. Voir son film
Sélectionné dans plusieurs festival internationaux à venir, son film « Les fils du vent » circule d’ores et déjà en France. Pour connaître toutes les dates des projections en salles ou en festivals, c’est ici
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