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Everest 1996 : 30 ans après, retour sur la tragédie qui a révélé les dérives des expéditions commerciales

  • 11 mai 2026
  • 8 minutes

La rédaction Outside.fr Marina Abello Buyle

Dans la nuit du 10 au 11 mai 1996, une tempête surprend une trentaine d'alpinistes sur le versant népalais de l'Everest. Huit d'entre eux ne rentreront jamais. Ce drame, immortalisé par le journaliste d'Outside US, Jon Krakauer, dans son livre Into Thin Air, reste l'un des épisodes les plus marquants de l'histoire de l'Himalaya.

L’effondrement d’un sérac dans la cascade de glace du Khumbu en 2014 à l'origine de la mort de 16 Sherpas, et l’avalanche déclenchée par le séisme népalais de 2015 qui emporta 19 personnes au camp de base restent les deux épisodes les plus meurtriers de l'histoire de l'Everest. Mais c'est sans doute la tragédie de 1996 qui a le plus profondément marqué la mémoire collective des alpinistes. 

Racontée de l'intérieur par Jon Krakauer, journaliste envoyé par la rédaction américaine d'Outside pour documenter les dérives des expéditions commerciales, la catastrophe du 10 mai 1996 marquera un tournant dans l'histoire de l'alpinisme himalayen. Son témoignage, publié d'abord en article puis en livre sous le titre Into Thin Air (Tragédie à l'Everest en français), devenu rapidement un best-seller aux États-Unis, a révélé au grand jour la cascade d'erreurs qui, bien avant que la tempête ne frappe, avait déjà signé l'issue de cette nuit.

L’essor des expéditions commerciales dans les années 90

Après l'âge d'or des grandes expéditions nationales britanniques, américaines ou japonaises qui ont ouvert les voies himalayennes au XXe siècle, les années 90 voient émerger un nouveau modèle de l'alpinisme. Fini le temps des ascensions financées par des États ou des clubs alpins, la nouvelle tendance est de conduire des clients amateurs au sommet de l'Everest.

Parmi les pionniers de ce marché, deux noms s'imposent rapidement. Rob Hall, guide néo-zélandais, fondateur de la société Adventure Consultants, référence du secteur pour avoir conduit, avant le printemps 1996, dix-neuf clients au sommet de l'Everest. L'expédition de mai 1996 en sera sa cinquième ascension. Face à lui, l'américain Scott Fischer, dirigeant de Mountain Madness, réputé pour ses ascensions sans oxygène supplémentaire et son style engagé. Deux entreprises rivales qui proposent à des clients fortunés une chance de fouler le toit du monde pour la somme de 65 000 dollars par personne. Dès le milieu des années 1990, la concurrence est vive, et la pression du succès commercial pèse déjà sur les décisions.

Au printemps 1996, les effets de cette effervescence sont déjà visibles, près de 300 tentes couvrent le camp de base à 5 365 mètres. Quatorze expéditions différentes attendent la même fenêtre météo, dont celles de Hall, de Fischer, et une expédition nationale taïwanaise conduite par Gau Ming-Ho.

L'équipe de Rob Hall compte dix-neuf membres, dont huit clients, parmi eux les guides Mike Groom et Andy Harris et le journaliste américain Jon Krakauer, 42 ans. Du côté de Fischer, dix-neuf membres également, dont les guides Anatoli Boukreev et Neal Beidleman, et Sandy Pittman, personnalité médiatique new-yorkaise, chargée de diffuser les premières dépêches en direct depuis 8 000 mètres.

Une cascade de mauvaises décisions

Au début du mois de mai, une courte fenêtre de beau temps est annoncée pour la deuxième semaine de mai, avant l’arrivée de la mousson. Rapidement, la plupart des expéditions choisissent ce même créneau pour tenter l’ascension. Rob Hall, conscient du risque d’embouteillage, tente d'organiser un calendrier coordonné entre les équipes. Mais le matin du 10 mai, emportés par la fièvre du sommet, trois expéditions différentes s’engagent simultanément dans la pente sommitale depuis le camp IV, à 7 900 mètres. 

Dès les premières heures de l'ascension, des problèmes de coordination entre groupes s'accumulent. Les cordes fixes ne sont pas en place au moment prévu au niveau du Balcon puis du ressaut Hillary, passage-clé de l’arête sud-est. Les grimpeurs s’entassent dans l’attente de leur tour pendant que leurs bouteilles d’oxygène se vident lentement. Mais surtout, la règle d'or, faire demi-tour à 14 heures, quelle que soit la distance restante pour atteindre le sommet, ne sera pas respectée. 

Ils ne seront que six à atteindre le sommet avant 14 heures. Jon Krakauer y parvient peu après 13 heures, aux côtés des guides Anatoli Boukreev et Andy Harris. Au sud, les nuages commencent déjà à envahir les vallées himalayennes. Dans son livre, il écrira plus tard : « Maintenant que j’étais enfin là, debout au sommet de l’Everest, je ne pouvais tout simplement plus rassembler l’énergie nécessaire pour m’en réjouir. Je n’avais pas dormi depuis cinquante-sept heures. À 8 848 mètres, si peu d’oxygène atteignait mon cerveau que mes capacités mentales étaient réduites à celles d’un enfant. Dans ces conditions, j’étais incapable de ressentir autre chose que le froid et l’épuisement. »

En redescendant vers le ressaut Hillary, il devra attendre près de 90 minutes sans oxygène pendant qu’une trentaine de grimpeurs montent encore vers le sommet.

Vers 15 heures, les premiers nuages recouvrent les pentes supérieures de l’Everest. La vraie tempête, elle, ne frappera qu'à 17 heures, alors que de nombreux alpinistes progressent encore lentement sur l'arrête sommitale. La neige se transforme en quelques minutes en un white-out complet, avec des vents dépassant les 100 km/h. La visibilité disparaît, les cordes fixes sont ensevelies. À quelques mètres, on ne s'entend plus.

Le drame au sommet

Vers 16 heures, Rob Hall attend encore son client Doug Hansen, un facteur américain qui tente, pour la deuxième fois, l'ascension de l'Everest. L'année précédente, Hall l'avait lui-même convaincu de faire demi-tour à 100 mètres du sommet. Qu'est-ce qui le pousse cette fois à rester, deux heures après la limite qu'il s'était lui-même fixée ? Nul ne le saura avec certitude. Beaucoup y verront, rétrospectivement, le poids d'une pression commerciale devenue impossible à ignorer.

Hansen atteint finalement le sommet à 16 heures, épuisé. Mais la descente tourne rapidement au drame : à court d'oxygène, il est incapable de progresser. Hall lance alors un appel radio au camp IV, réclamant de l'aide et des bouteilles supplémentaires. Il passera la nuit au sommet de l'Everest, par moins quarante degrés, sans oxygène. Dans les heures qui suivent, il parviendra à joindre par radio sa femme Jan Arnold, enceinte de sept mois, en Nouvelle-Zélande. Ce sont les derniers mots qu'ils échangeront. Rob Hall mourra au sommet, les mains gelées sur sa radio.

De son côté, Scott Fischer, épuisé et victime d'un début d'œdème cérébral, s'effondre sur l'arête. Il sera retrouvé mort le lendemain par une expédition russe. Andy Harris, lui, disparaît dans la tempête alors qu'il tente d'acheminer des bouteilles d'oxygène vers les grimpeurs bloqués en hauteur. Son corps ne sera jamais retrouvé.

Au col Sud, un groupe de onze perdu dans le blizzard

Au col sud, la tempête s'est renforcée à la tombée de la nuit. Un groupe de onze personnes se perd dans le blizzard, à seulement 300 mètres du camp IV. Le guide Neal Beidleman finit par les retrouver dans le noir, couchés dans la neige pour résister au vent, à vingt mètres d'un à-pic sur la face Kangshung.

Anatoli Boukreev, guide kazakh-russe de l'équipe Mountain Madness, redescendu seul au camp IV après son ascension sans oxygène supplémentaire, repart dans la tempête à trois reprises. Il parvient à ramener à l'abri Sandy Pittman, Charlotte Fox et Tim Madsen. Un acte héroïque, qui ne mettra pourtant pas fin à la polémique le concernant. Dans Into Thin Air, Krakauer lui reprochera d'avoir gravi la montagne sans oxygène supplémentaire et d'être redescendu sans ses clients, un geste qui aurait contribué, selon le journaliste, à accentuer l'ampleur du drame.

Parmi les disparus, Yasuko Namba, devenue quelques semaines plus tôt la plus vieille femme japonaise à avoir gravi les Seven Summits, meurt d'épuisement et d'hypothermie à quelques mètres du camp. Beck Weathers, client d'Adventure Consultants laissé pour mort deux fois dans la neige, se relève pourtant le lendemain matin et parvient à rentrer au camp. Il perdra les deux mains, une partie des pieds, et son nez.

Au même moment, sur le versant nord côté tibétain, trois membres d'une expédition indo-tibétaine de la police des frontières, Tsewang Smanla, Dorje Morup et Tsewang Paljor, sont pris dans la même tempête lors de leur descente. Le lendemain, une expédition japonaise les croise encore vivants, mais gravement atteints par le froid et l’altitude, avant de poursuivre sa progression vers le sommet. Les trois hommes mourront sur l’arête quelques heures plus tard. Cet épisode ouvrira l’un des débats éthiques les plus durables de l’histoire de l’himalayisme : jusqu’où s’étend le devoir d’assistance dans la zone de la mort ? Tsewang Paljor, reconnaissable à ses bottes vertes qui lui vaudront le surnom de « Green Boots », restera pendant des décennies allongé au bord de l’itinéraire menant au sommet.

Au total, huit personnes meurent dans cette nuit du 10 au 11 mai 1996. La saison s'achève avec douze morts.

Krakauer vs Boukreev, deux versions des faits qui s’opposent

Si la catastrophe de 1996 a laissé une empreinte aussi profonde dans l’histoire de l’Everest, c’est aussi parce que son récit s’est construit presque entièrement à travers les souvenirs fragmentés de survivants épuisés, déshydratés et parfois gravement hypoxiques. La reconstitution des événements de cette nuit tragique repose ainsi sur des témoignages humains souvent contradictoires, recueillis dans les jours qui suivirent la tempête.

Deux versions des faits s’opposeront, celle du journaliste Krakauer et du guide Anatalo Boulreev. 

Dans Into Thin Air, publié en 1997 et devenu numéro un du New York Times dès sa sortie, Jon Krakauer livre un témoignage lucide et dévastateur de la tragédie. Il critique ouvertement Anatoli Boukreev pour avoir gravi l'Everest sans oxygène supplémentaire, sans sac à dos, et être redescendu seul au camp IV pendant que les clients se trouvaient encore sur la montagne, un comportement qu'il juge incompatible avec les responsabilités d'un guide commercial.

Boukreev répondra à ses accusations dans son propre livre The Climb : Tragic Ambitions on Everest, publié la même année, en expliquant que sa descente avait été validée par Fischer pour lui permettre de conserver son énergie en vue d'une éventuelle opération de secours. Ce qu'il a fait, effectivement, en sauvant trois vies au cours de la nuit. Anatoli Boukreev mourra le 25 décembre 1997 sur l'Annapurna, emporté par une avalanche sur la face sud avec son compagnon de cordée Simone Moro.

À 72 ans, Krakauer porte encore le poids de ce printemps noir. La veille des 30 ans du drame, il se confiait à National Geographic : « J'ai honte d'avoir gravi l'Everest. Si personne n'était mort, je trouverais ça plutôt cool. Mais avoir fait partie de cette catastrophe... je ne ressens que de la honte et de la culpabilité. »

Il considère aujourd'hui que sa présence a directement influé sur le jugement de Rob Hall : « Je pense que ça a faussé ses décisions. Scott Fischer était là, son équipe était plus jeune et plus forte, et tous ses clients ont atteint le sommet. Rob a senti la pression d'en faire autant. Il n'a pas exigé à ses clients de faire demi-tour au moment où il aurait dû. »

Trente ans après, l'Everest statistiquement plus sûre mais toujours aussi meurtrier

Si en retranscrivant la catastrophe, Jon Krakauer pensait avoir stoppé l'essor des expéditions commerciales, son livre sera devenu, selon ses propres termes, « la meilleure publicité que l'industrie ait jamais eue ».

Les chiffres donnent le vertige. En 1996, Krakauer était le 631e homme à atteindre le sommet de l'Everest. Depuis, plus de 13 000 ascensions ont été enregistrées. De 1921 à 1996, une personne mourait pour cinq arrivées au sommet. Entre 1997 et 2025, ce ratio est tombé à un décès sur 68. L'an dernier, cinq grimpeurs ont péri pour 866 arrivées au sommet, soit un mort sur 173. Meilleures prévisions météorologiques, protocoles d'acclimatation affinés, cordes fixes du camp de base au sommet, ratio légalement imposé d'au moins un Sherpa par client, oxygène en quantité illimitée pour qui peut se le payer... les progrès sont bel et bien là, et ce qui était une aventure risquée repose aujourd'hui sur une logistique de masse.

Pourtant, en 2023, 18 personnes sont mortes sur l'Everest, le bilan le plus lourd jamais enregistré en une saison. Non pas à cause d'une tempête, mais à cause d'un manque de préparation et de défaillances dans l'encadrement. Des agences à bas coût ont conduit sur la montagne des grimpeurs techniquement et physiquement sous-préparés. Avec plus de 400 permis délivrés par saison (492 cette année), garantir un encadrement de qualité devient de plus en plus compliqué. « Ce qui m'inquiète, c'est que se produise un événement de masse, confie Krakauer. Un sérac pourrait s'effondrer et tuer 200 personnes... Cette année, la pose des cordes fixes a deux semaines de retard, ce qui signifie que tout le monde s'acclimatera plus tard et tentera sa chance dès la première fenêtre météo fin mai. On prévoit un millier d'ascensions cette année. »

Le Népal réfléchit désormais à imposer l'ascension préalable d'un sommet de plus de 7 000 mètres comme condition d'obtention d'un permis pour l'Everest. La mesure n'a pas encore force de loi, mais Krakauer estime que « c'est une très bonne idée. Ça aidera beaucoup ».

« Quand on me demande si je conseille de gravir l'Everest, je dis toujours non. On me dit que c'est plus sûr que jamais. Mais il y a encore beaucoup de gens là-haut qui n'ont rien à y faire. Il y a de vraies chances que vous croisiez quelqu'un en difficulté sans pouvoir l'aider. Êtes-vous prêt à affronter ce dilemme moral ? »

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