Véritable visionnaire disparu il y a trente ans, Wolfgang Güllich a redéfini les frontières de ce qu’il était possible de faire en escalade, des voies les plus extrêmes aux fissures gelées de la Tour sans Nom (Karakoram) en passant par l’invention de méthodes d’entraînement révolutionnaires. A l'occasion de l'anniversaire de sa disparition, retour sur son palmarès que l’on ne peut résumer à l’ascension du premier 9a au monde, "Action Directe".
Une vision novatrice
1973. Âgé de treize ans, le jeune Wolfgang commence à grimper sur les falaises de grès de la région allemande du Südpfalz, non loin de la frontière française avec le Bas-Rhin. Très rapidement, il dédie sa vie à ce sport jusqu’à devenir l'un des meilleurs grimpeurs locaux. S’enchaînent alors divers voyages. En Allemagne d’abord. Puis aux Etats-Unis, où il va notamment réaliser la seconde ascension de "The Grand Illusion", considéré par certains comme le premier 8a+ au monde. Des périples formateurs qui lui permettent de rencontrer Kurt Albert, qui, en 1975, introduit la philosophie du "rotpunkt" (réaliser des voies après travail). Wolfgang et Kurt recevront d’ailleurs le "Silberne Lorbeerblat", la plus haute distinction décernée par l'État pour l'excellence du sport allemand.
À une époque où prime le à-vue (aller dans une voie une seule fois, sans la connaître) et la compétition, Wolfgang n’est absolument pas motivé par le désir d'être le meilleur. Ce qui l’anime est différent : lui veut ouvrir des voies et réaliser des premières. "Si l'on veut expliquer la fascination suscitée par l'escalade, il ne suffit pas de se référer à la vision conservatrice du sport recherchant uniquement la performance athlétique. En effet, la valeur particulière de l'escalade réside plutôt dans l’aventure, dans le style de vie" écrit-il. Une vision particulièrement novatrice pour l’époque qui le pousse à grimper dans le monde entier.
Un outil d’entraînement révolutionnaire
Années après années, Wolfgang construit la légende du Frankenjura, berceau allemand de l'escalade sportive, en équipant sur ce rocher austère, des voies courtes aux mouvements obligatoires et exigeants. En parallèle, ses réalisations contribuent à écrire l’histoire de l’escalade - premier 8b du monde ("Kanal im Rücken", Frankenjura) en 1984, premier 8b+ ("Punks in the Gym", Mt. Arapiles, Australie) en 1985, et deux ans plus tard, en 1987, premier 8c ("Wallstreet", Frankenjura). Il faudra attendre 1990 pour que son hégémonie soit bousculée par le Britannique Ben Moon qui inaugure, avec le voie "Hubble", le premier 8c+ au monde.
Pour réaliser ce genre d’exploits, Wolfgang est le premier à concevoir un entraînement hyper-spécifique en fonction d’objectifs très précis. Principalement pour des voies après travail à mouvements dynamiques sur monodoigt, typiques du Frankenjura. On lui doit notamment l’invention du pan Güllich, une planche munie de prises de bois permettant un travail musculaire intensif. Aujourd’hui présent dans la grande majorité des salles d’escalade, cet outil s’appuie sur la théorie du point mort d’après laquelle le plus important dans un jeté est d’arriver sur la prise visée avec une vitesse nulle, quand la trajectoire est à son apogée. L’idéal pour développer la puissance indispensable à la réalisation des voies extrêmes du Frankenjura.
Solo, haute montagne… Une extrême polyvalence
Si Wolfgang a brisé les frontières de ce que l’on pensait possible en escalade sportive, il a également marqué l’histoire du solo intégral, c’est-à-dire l’ascension d’une voie sans être sécurisé par une corde - on lui doit notamment la première de "Separate Reality", une fissure aérienne, sous un toit horizontal de 20 mètres, perchée à des centaines de mètres au-dessus du pied de la falaise, dans le parc national du Yosemite, aux Etats-Unis. "J'ai toutes les informations sur la voie. J’en connais tous les détails, je sais quelle force il me faudra déployer… Je l’ai d’ailleurs déjà enchaînée plusieurs fois sans erreur. Mais la pression de devoir tout exécuter parfaitement peut t’amener à te figer, peut entraver la précision de ta grimpe. Conséquence : l’ascension va te demander plus d’énergie que nécessaire. Ce qui signifie qu’à un moment, le cercle vicieux de la panique peut s’enclencher jusqu’à ce que tu sois terrifié, les mains bloquées dans la fissure" a-t-il écrit juste avant son ascension en 1986. Une soif de territoires inconnus qui ne s'est pas limitée aux falaises.
Toujours en quête d’exploration, Wolfgang va ensuite se frotter aux montagnes les plus reculées du globe, ce qui lui permet de prendre de la distance par rapport à la scène internationale de l’escalade, parfois oppressante, du Frankenjura. Ainsi, en 1988, il se rend au Pakistan, dans le Karakoram pour réaliser la première ascension de la Tour sans Nom (6251 m), l’un des sommets majeurs des Tours de Trango, via la voie des Slovènes. Pas encore rassasié, il reviendra l’année d’après, pour réaliser l’un des chefs d’oeuvre de l’escalade, la voie "Eternal Flame" (650 m, 7c+). Toujours fasciné par les big walls, Wolfgang se tourne, en 1991, du côté la Tour Centrale de Paine, en Patagonie, où il signe la première ascension de "Riders on the Storm" (1300 m, 7c+). Une expédition qui lui permet de recharger à bloc sa motivation.
"Action Directe", l’apogée
Plus fort que jamais, Wolfgang revient en Allemagne. À son retour, il confie à l’un de ses amis proches, Milan Sykora, très fort grimpeur lui aussi, ne pas avoir trouvé de futur projet sur lequel canaliser toute son énergie. C’est alors que Milan lui partage le sien, caché au plus profond de la forêt du Frankenjura. Un bloc massif, à l'écart des falaises les plus populaires, sur lequel il vient d’ouvrir une voie. Si Milan arrive à grimper la section supérieure, le bas lui est trop difficile. C’est pourquoi, il a créé un départ depuis la droite.
Invitant Wolfgang à venir essayer son projet, Milan lui suggère d’ouvrir un départ plus direct, et donc plus difficile. Ainsi naît le nom de la ligne - "Action Directe". Une voie que Wolfgang, en très grande forme, enchaîne après onze jours de travail. Encore une fois, l’Allemand vient de franchir un nouveau pallier de difficulté. Prudent, il côte cependant la voie 8c+/9a. Il s’avère qu’aujourd’hui "Action Directe" est un 9a de référence au niveau mondial, un passage obligatoire pour les meilleurs grimpeurs internationaux. À savoir qu’au moment où nous écrivons cet article, la première ascension féminine n’a pas encore été réalisée - bien que bon nombre d’athlètes s’y soient frottées.
Pionnier sur bien des plans, tant d’un point de vue de la performance que de l'entraînement, Wolfgang est à l’apogée de son art lorsqu’il enchaîne "Action Directe". Hélas, le 29 août 1992, tout s’arrête. Sur l’autoroute reliant Munich à Nuremberg, le grimpeur, âgé de 31 ans, s’assoupit au petit matin, fatigué sans doute par ses engagements médiatiques et ses obligations en cascade (notamment sur le film "Cliffhanger" où il double, avec le grimpeur américain Ron Kauk, les scènes de grimpe de Sylvester Stallone). S’en suit un grave accident de voiture. Deux jours plus tard, il meurt à l’hôpital, sans jamais avoir repris connaissance.
« Rotpunkt », un film hommage à Wolfgang Güllich
Le documentaire, paru en 2019, suit Alex Megos tout en retraçant l’histoire de la discipline, et notamment de Wolfgang Güllich. Alex Lowther, qui a réalisé le film, explique : « L’idée est de montrer ce que Güllich a fait pour l’escalade libre dans la Frankenjura. Alex, qui l’idolâtre, est issue de la même région et vu comme son héritier. Dans une certaine mesure, il s’est construit à l’image de cette figure tutélaire. »
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
