Deux ans après la création de son team, le vainqueur de la dernière édition de la Mountain of Hell semble avoir atteint la maturité. A 27 ans, Kilian est serein et en pleine possession de ses moyens. Notre journaliste l'a rencontré à Annecy : entre deux rides, il raconte comment il a décidé de vivre son sport au quotidien, à sa façon. Créative et atypique.
Mercredi, 9h45. Mon téléphone tressaute : « Je pars rouler. Te presse pas trop pour le rendez-vous. Je sais jamais trop pour combien de temps je pars... » Aux alentours de 13h, Kilian déboule sur son vélo, tout sourire, devant sa boulangerie favorite. Il a déjà 3 bonnes heures de ride intensif dans les pattes. « Je voulais montrer le secteur à un pote de passage » glisse-t-il en guise d’explication. « J’ai la dalle ! » Il commande un menu complet (« je mange plus que l’autre Kilian » rigole-t-il) et nous mettons le cap sur la plage.

Pas facile de mettre la main sur ce jeune athlète annécien, en vadrouille six mois par an. « J’aime rester en mouvement. Quand je ne voyage pas physiquement, c’est mon cerveau qui voyage » analyse celui qui a passé une bonne partie du printemps au Chili puis au Pérou pour préparer le prochain épisode de sa web série et qui déboule tout juste du Vélo Vert Festival, en y signant au passage un run d’anthologie (4ede la mass start au prix d’une remontée fantastique suite à un crash collectif au départ). « C’était un coup de folie cette remontée. J’avais peur au départ : les mass starts, c’est toujours houleux. J’avais pris l’option de me placer au milieu mais je n’ai pas pu m’extirper assez vite du peloton. Au premier virage qui se resserrait sévère, personne n’a voulu freiner, évidemment (rires). Je me suis fait compacter menu. »
On évoquera souvent la peur, à travers plusieurs nuances, au cours de notre rencontre. Une peur du lendemain parfois, de l’inconnu, mais une peur toujours dominée et jamais paralysante. De celles qui poussent de l’avant. « Après le crash, ma peur n’avait plus de raison d’être. J’étais pure adrénaline. » Et quand on lui fait remarquer que tout cela était tout de même très impressionnant : « C’est beaucoup moins dangereux que ce que je faisais plus jeune, quand je ne maîtrisais pas le risque. Ici, c’est très préparé, j’ai repéré le trail avec minutie, je n’ai rien laissé au hasard. »
L’âge et l’expérience (des blessures) sont passés par là. Les voyages, des résultats, une team « maison », une indépendance financière, encore rare sur le circuit… On se doute que tout n’est pas arrivé d’un coup.
L’apprentissage, c’est la patience
« Je suis un autodidacte. » La voix est fluette, presque timide, le débit, parfois rapide, peut faire place à de longs silences. Un silence intranquille. De celui qui cherche, dont la quête n’est pas achevée. « J’avais donc plein de lacunes, il fallait les rattraper. » Mais cette gravité reste furtive. Ce qui domine, c’est une joie presque enfantine, un étonnement d’en être arrivé là.
« Tout a commencé lorsque j’avais 12, 13 ans. J’habitais alors Bourg Saint Maurice, à côté du funiculaire. Mes potes m’ont proposé d’essayer le DH. J’ai tout de suite eu un bon feeling avec le vélo. Il m’a pas fallu bien longtemps pour les laisser derrière ! » Il ne néglige pas les études pour autant, tout en scrutant les vidéos de VTT image par image pour apprendre les secrets de son sport et progresser et se remettre en question. Une démarche qui l’occupe encore aujourd’hui.
Bac génie civil en poche, il enchaîne avec un BTS conception produits puis une licence en gestion de projet. Le stage en entreprise donnant satisfaction au patron, on lui propose une embauche. « J’ai été saisi d’un vertige presque existentiel. Je me suis vu employé, dans une routine... J’ai eu peur. J’ai refusé. »
Il décide alors de se consacrer au vélo, sans plan bien défini. Il concède : « J’ai galéré, pendant 3 ans. J’étais pion dans un collège, je bossais de nuit. Mon père m’aidait un peu. » Et puis il se fait enfin repérer. Mais les galères ne s’arrêtent pas là. Je me suis entraîné comme jamais pour aborder la saison de DH (downhill ndlr) en 2012. Mais, dès les premières courses, rien ne fonctionnait. » Il découvre alors qu’il est atteint du syndrome des loges. Il subit plusieurs opérations. Puis se réoriente vers l’enduro, jugé moins traumatisant et plus propice à libérer sa créativité. « Ce qui définit ma pratique aujourd’hui, c’est la passion, le lien avec les paysages grâce auxquels je m’exprime, et le partage. »
Le business, c’est la confiance
Après trois années dans le Team Sunn, il décide de tourner la page et d’avancer. Peut-être le confort l’effraie-t-il plus que l’avenir ? Il décide de créer son équipe, qu’il appellera « collectif » , pour se démarquer et affirmer un état d’esprit différent : The Enduro Collective était né. Une petite structure, organisée en association, deux riders - Isabeau Courdurier et lui - et un team manager, Cédric Carrez. « On occupe la 7eplace des World Series, c’est beau ! » Encore une fois, c’est l’étonnement qui l’emporte.
Pourtant, il n’y pas de secret. Kilian est un bourreau de travail, un perfectionniste, habité par le doute. « Le vélo me permet de m’exprimer, et de les oublier. » S’il a un agent, qui s’occupe de dénicher les opportunités du marché, il préfère ensuite traiter directement avec ses sponsors, pour établir un lien humain, fait de confiance et de réciprocité. « Si le lien est fort, la motivation suit. C’est un cercle vertueux. » Lui qui vit enfin correctement de son activité depuis deux ans, quittera prochainement sa colocation pour s’installer avec sa copine. « On a acheté un truc » explique-t-il, non sans fierté.
Il se définit désormais avec une double casquette, celle de rider enduro pro, spécialisé dans les formats marathon (« Je rêve d’un podium sur la Megavalanche ») et celle de media manager, qui raconte des histoires « qui parlent aux passionnés de ce sport mais pas seulement. » C’est l’objet de son projet de web série intitulé Mission, dont le 5eépisode sortira fin juin et des nombreux partages qu’il effectue sur les réseaux sociaux.
On discute depuis deux bonnes heures. Kilian n’a pas quitté son casque. Il ne le quittera pas de l’après-midi. « Viens, on va faire un tour. »
Terrain de jeu maison
On se dirige vers « ses trails » à une encablure du lac d'Annecy. Après quelques minutes de montée, il s’arrête soudain. « Viens, je vais te montrer un truc. » Et, après une brève escalade : « Je te présente le premier road gap. » Presque impossible à repérer, (il n’a pas trouvé encore d’accord avec les autorités locales pour développer ses sentiers) il est impressionnant et ne laisse par le droit à l’erreur. On remonte un peu plus haut, pour admirer le travail. « « J’ai reshapé tout le virage hier, pour l’approche. » Une après-midi de labeur, seul, dans la forêt, à brasser des tonnes de terre et de branches, pour créer sa trace. Un peu plus haut, un deuxième road gap. Il ne résiste pas. « Je le ride et on se retrouve plus bas. » Deux jeunes riders passent par là. Ils le saluent, plein de respect, demandent des nouvelles de Pedro (une petite mascotte attachée à l’avant de son vélo depuis le trip au Pérou, devenu une star de son Instagram, ndlr). Les gamins filment son saut, ébahis. En quelques bonds précis, Kilian est en bas du trail. « Souvent, j’ai peur qu’ils essaient et qu’ils se fassent mal. Je me sentirais responsable. »
Le tour du propriétaire continue. Les sentiers empruntés sont techniques, raides, joueurs, aériens. Kilian s’y balade, fluide et sans bavure, tout en maîtrise. Il prend un plaisir évident, distille quelques conseils de placement et de pédalage avant d’enchaîner sur un nose turn monstrueux et expo réussi au millimètre. Du grand art.
On retourne vers le lac. Un genou douloureux le tracasse. On le sent inquiet. La pensée que tout cela pourrait s’arrêter soudainement si son corps ou un sponsor le lâchait, le hante. Mais il ajoute : « Je suis attiré par ce qui me fait peur. » On sirote une bière qui lui monte vite à la tête après cette journée passée en selle. « Je bois presque pas. Une bière par semaine maximum. Le niveau des riders est monté très haut, tout le monde a une super hygiène de vie aujourd’hui » s’excuserait-il presque.
On parle de ses derniers projets locaux à la Clusaz, « qui a un potentiel de fou » ou avec la Région. « C’est important d’être lié à sa région, d’être bien vu. » La maîtrise de sa carrière semble maintenant aussi forte que celle de son vélo. Mais le doute revient encore une fois : « Je prends très à coeur les remarques que l’on me fait. Qu’elles soient positives, ou négatives. »
La vie d’un rider pro n’est pas un long fleuve tranquille. Et c’est tant mieux.
Le questionnaire binaire et pas bidon :
Pédales plates ou auto ?
Auto ! Ça t’oblige à piloter un peu plus avec les jambes, en mode trial parfois, ça me permet d’avoir un pilotage plus fin, et évidemment du rendement sur les faux plats. Et puis pour être bon avec les plates, il faut s’appeler Sam Hill ! (rires)
Enduro ou DH ?
Enduro ! C’est vraiment le VTT total, tu peux tout faire avec et vraiment sortir des sentiers battus !
Lycra ou short ?
Short, mais avec un petit lycra dessous parfois…
Poils ou pas ?
(rires) Les riders poilus, c’est presque un mythe maintenant. Avec les massages, presque tout le monde se rase ou s’épile mais on regarde pas trop… Pour moi c’est un rituel, avant un départ pour une compétition, je me rase correctement, ça fait partie de ma prépa mentale.
Style ou efficacité ?
Le style, sans hésiter.

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