Dans l’univers chargé en testostérone du VTT freeride, l’Américaine Hannah Bergemann ne passe pas inaperçue. Et ce n’est qu’un début. À 28 ans, l’ex-skieuse freestyle s’apprête à plonger dans le désert de l’Utah pour le Red Bull Rampage 2025. Un décor spectaculaire. Et surtout l’épreuve ultime pour cette compétitrice qu’on attend au tournant sur cette deuxième édition ouverte aux femmes. La première pour elle. Blessée l’an dernier, elle revient plus forte, guidée par une même obsession : progresser, toujours, et entraîner les autres rideuses dans sa trace.
« Pourquoi je ne peux pas faire du VTT comme toi ? » Mille fois Hannah Bergemann a posé la question à son père, Tim. « Je le voyais partir rouler avec ses potes, et je me disais : pourquoi pas moi ? », raconte Hannah Bergemann. Il avait pour habitude d’échapper au quotidien en allant rouler, mais entre hommes. « Il me disait toujours non. Alors j’ai insisté, encore et encore. Et plus il résistait, plus j’avais envie d’y aller. » Elle l’a eu à l’usure. Première manifestation d'une détermination dont elle va vite faire sa signature. Un vieux vélo, quelques sorties ensemble dans l’Oregon, sa région… elle se prend immédiatement au jeu. Très vite, elle aligne ses premières courses d’enduro aux côtés de son père. « Il a complètement changé d’avis, raconte-t-elle. Après, c’est lui qui se vantait que j’étais la seule fille sur la ligne de départ. »

"Apprendre un nouveau trick, ressentir la progression"
Avant d’attraper le virus du VTT, Hannah était déjà une athlète accomplie sur neige. À Mount Hood, dans l’Oregon, où elle grandit, elle pratique le ski freestyle en slopestyle, rails et halfpipe. « Ce que j’aimais, c’était le processus : apprendre un nouveau trick, ressentir la progression », explique-t-elle à Red Bull, aujourd'hui son sponsor.« Ce sont deux sports où tu apprends surtout à apprendre », précisait-elle à RadicalrootsMTB. « Quand tu t’entraînes en ski, tu dois t’apprendre à toi-même comment maîtriser une nouvelle figure ou une nouvelle compétence. C’est pareil en VTT : tu règles ton propre processus mental pour visualiser quelque chose que tu n’as encore jamais fait, tout en ayant confiance dans ta capacité à le réaliser. C’est donc avant tout un travail mental : apprendre à s’apprendre, à se faire confiance, à savoir quand tu es prêt… et quand tu ne l’es pas. »
Une approche du mouvement qui la suivra sur deux roues. Alors, quand son père lui offre ce premier vélo, elle y retrouve la même liberté, le même goût du geste. « Je suis naturellement attirée par la progression. En ski, c’était pareil : je voulais toujours me dépasser. » Comprendre pour mieux contrôler… c’est tout naturellement qu’elle devient ensuite kiné. « C’est super utile comme athlète, expliquait-elle à Pinkbike en 2021. J’écris mes propres plans d’entraînement, je sens ce dont mon corps a besoin. »
Après quelques saisons en enduro — dont une victoire au Trans BC Enduro 2019, l’une des courses les plus exigeantes de Colombie-Britannique — Hannah obtient son statut pro sur le circuit Enduro World Series (EWS). Mais la compétition pure ne la comble pas : « Ce n’était pas la victoire qui me motivait, mais le fait d’apprendre, d’explorer, de progresser. » Son virage décisif arrivera cette année-là, lorsqu’elle est invitée au tout premier Red Bull Formation, dans le désert de Virgin (Utah). Six femmes, un camp de progression, un même rêve : ouvrir la voie vers le mythique Red Bull Rampage jusque-là réservé aux hommes. Hannah sera la première à s'y lancer : « C’était intimidant, mais j’avais cette envie de montrer que c’était possible. » Elle enchaîne les drops et termine sur un double saut monumental. De quoi décrocher le prix Evolution in Action et surtout en sortir convaincue : le freeride, c’est son truc. « Formation a tout changé, raconte-t-elle. On s’est rendu compte qu’on avait les compétences pour faire ça, et qu’il nous manquait juste la confiance et la communauté pour oser. » Il faudra pourtant cinq ans pour que les femmes entrent par la grande porte et participent au mythique Rampage. Entre-temps, Hannah n’a pas chômé.

"Si je peux me voir le faire, alors je sais que je peux le faire"
Installée à Bellingham [dans l’État de Washington, à quelques encablures du North Shore, près de Vancouver, où est né le VTT freeride], Hannah partage son temps entre ride, trail-building et son poste de marketing manager chez Transition Bicycles, qui la sponsorise aussi comme factory rider. « Être à la fois dans l’équipe marketing et sur le terrain, c’est idéal : je comprends les partenariats des deux côtés », explique-t-elle.
Dans les forêts de la région, elle apprend à bâtir des lignes. « Le trail-building, c’est comme une école de vision. Tu regardes le terrain, tu visualises comment tu veux le rendre ridable. C’est une autre façon de progresser », dit-elle à SRAM Life Stories. La construction devient pour elle un prolongement du ride : « Construire un module, le tester, l’ajuster, puis le poser exactement comme tu l’avais imaginé — il n’y a rien de plus gratifiant. »
Ça, c’est son travail sur le terrain. Reste le mental. Avant chaque drop, Hannah suit un rituel précis : « Je visualise chaque détail. Où je mets les pneus, à quel moment je freine, comment mon corps va bouger. Si je peux me voir le faire, alors je sais que je peux le faire. »
Elle parle souvent de ce moment de bascule intérieur, le “green light” : « C’est un signal. Quand je sens le feu vert, je sais que je suis prête. S’il est rouge ou jaune, je ne force pas ». Cette méthode, elle l’a affinée en ski et renforcée en freeride. Et quand ça casse ? Elle ne dramatise pas. « Les chutes sont inévitables. Il faut les accepter comme des leçons, pas comme des échecs. » Elle sait de quoi elle parle.

"Les filles progressent à une vitesse hallucinante"
À six semaines du Rampage 2024, un entraînement tourne mal : réception violente, tendon d’Achille rompu, ligaments déchirés. « Tout s’est arrêté d’un coup », confiait-elle à Red Bull. Mais cinq mois plus tard, elle roulait déjà de nouveau — et envoyait ses premiers backflips. « J’ai bossé comme jamais sur la rééducation. Ce n’était pas juste pour revenir, mais pour revenir meilleure. » Et ça marche : cet été, elle s’est illustrée au Red Bull Hardline Wales 2025, prouvant qu’elle n’avait rien perdu de sa précision.
Pour le Rampage 2025, organisé du 16 au 18 octobre, où elle rejoint notamment Casey Brown – la « godmother du VTT féminin » –, Vaea Verbeeck et Robin Goomes, Hannah veut une ligne “totale”. « Pour moi, une bonne ligne doit réunir toutes les facettes d’un freerider : du gros, du raide, du technique, du flow, du contrôle de freinage et des tricks. Si j’ai tout ça, je serai heureuse. », confiait-elle à Red Bull.
Dans ses rêves, elle imagine des canyon gaps à la Rheeder, des drops à 10 mètres, et surtout ce mélange de fluidité et d’audace qui fait son style : précis, lisible, toujours juste. « Elle est incroyablement calme hors du vélo, mais dès qu’elle roule, on voit cette confiance intérieure exploser », raconte Casey Brown.
En parallèle, Hannah a créé son propre espace de progression : Hangtime, un jump jam 100 % féminin lancé en 2021 à Bellingham et désormais culte. L’édition 2025, à Port Gamble (Washington), a rassemblé plus de 40 rideuses de tous niveaux repérées sur les réseaux sociaux — un groupe hétérogène, des adolescentes de 13 ans jusqu’à des trentenaires. « Voir les filles envoyer des tricks incroyables et s’encourager, c’est fou. L’ambiance, la progression, tout est là », raconte-t-elle sur son compte @hannahbergemann. Objectif : offrir un tremplin aux jeunes rideuses et construire une scène inclusive. « Il y a dix ans, je n’avais pas de modèles féminins à regarder. Je veux que ce soit différent pour la prochaine génération », dit-elle. Elle collabore aussi avec Radical Roots MTB, programme de coaching féminin. « Les filles progressent à une vitesse hallucinante, dit-elle à Pinkbike. C’est génial de voir cette énergie. »
« Je ne cherche pas à prouver quoi que ce soit, dit-elle. Mais si mon parcours peut montrer qu’on a toutes notre place ici, alors tant mieux. » Discrète, sans grand discours militant, Bergemann s’est imposée comme une des leaders du VTT freeride féminin. Mais elle agit surtout par l’exemple. Sa meilleure tribune ces jours-ci ? Le Rampage.
- 2018-2025 : une progression fulgurante
- 2019 : victoire Trans BC Enduro
- 2019 : première participante à poser ses roues au Red Bull Formation (prix Evolution in Action)
- 2020 : participation au tournage en Inde du film Accomplice (Teton Gravity Research) avec Veronique Sandler
- 2021-2022 : retour à Formation, co-construction et “guinea pig” de features
- 2021 : création de Hangtime, jump jam féminin à Bellingham
- 2021 : Arc’teryx Evolution of Sport Award
- 2022 : Formation est officiellement devenu Red Bull Formation, réunissant une douzaine de rideuses, dont Bergemann
- 2023-2025 : participations aux Red Bull Hardline (Tasmanie, Pays de Galles)
- 2024 : blessure grave au tendon d’Achille
- 2025 : retour sur le Red Bull Rampage (Virgin, Utah)
- 2025 : Sports Emmy Award 2025 (Anytime, film collectif)
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