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Salève MTB Crew
  • Société

Comment ces VTTistes créent des pistes officielles sans mettre le feu aux poudres

  • 26 mai 2026
  • 9 minutes

La rédaction Outside.fr Marina Abello Buyle

Alors que certains territoires peinent encore à trouver un équilibre entre développement du VTT et cohabitation des usages, d’autres cherchent à structurer la pratique plutôt qu’à l’interdire. À Millau, dans l'Aveyron, comme au Mont Salève, en Haute-Savoie, la création d’espaces dédiés à l’enduro a permis de transformer une pratique longtemps informelle et d’apaiser une partie des tensions en milieu naturel. Tour d'horizon de ces deux centres, souvent citées comme des exemples à suivre.

La destruction au bulldozer de plusieurs pistes de VTT sur le mont Veyrier, au-dessus d’Annecy, relayé par Outside il y a quelques semaines, avait fait grand bruit. Et pour cause. Menée sans communication préalable auprès des pratiquants, l’intervention avait pris de court une communauté locale engagée depuis plusieurs mois auprès des collectivités pour faire reconnaître ces tracés. Si l’épisode a ravivé les tensions croissantes autour de l’enduro (descente technique sur sentiers naturels), il a surtout remis sur la table une question devenue centrale : comment développer la pratique tout en assurant la cohabitation entre vététistes, randonneurs, chasseurs, habitants et protection des espaces naturels ? Car si la discipline est souvent perçue comme dangereuse, voire incompatible avec les autres usages de la montagne et de la forêt, ses pratiquants, eux, ne sont pas près de disparaitre.

Derrière ces conflits, certains territoires ont trouvé des solutions. C’est le cas à Millau, dans l’Aveyron, avec le Bike Park du Viaduc, et au Salève, en Haute-Savoie, avec l’Espace VTT de Cruseilles. Deux projets différents dans leur forme, mais construits autour d’une même idée : créer des espaces dédiés pour canaliser la pratique, limiter les tensions et offrir un cadre officiel aux vététistes. Leur point commun : un foncier public maîtrisé, une collectivité engagée, un tissu associatif structuré et, surtout, une volonté de dialogue entre les différents usagers du territoire.

Bike Park du viaduc de Millau
(Benoit Sanchez-Mateo / Bike Park du viaduc de Millau)

À Millau, un trail center : le Bike Parc du Viaduc

Situé sous le Viaduc de Millau dans l'Aveyron, sur des terrains appartenant à la Communauté de communes Millau Grands Causses, le projet du Bike Park du Viaduc, lancé en 2021, repose avant tout sur l’impulsion du club Cycle Stade Olympique Millavois (CSO) Millau. Celui-ci rassemble aujourd’hui environ 160 licenciés et une importante communauté de riders non affiliés. Malgré son nom, le site se rapproche davantage d’un « trail center » que d’un bike park au sens classique du terme. Ici, pas de remontées mécaniques ni de navettes. Les vététistes remontent à la pédale par l’ancienne piste de chantier du Viaduc avant d’accéder aux différentes descentes balisées.

Une première structuration de la pratique dès 2016

Menée avec le soutien du Parc naturel régional et du CSO Millau, la structuration officielle de la pratique d'enduro débute ici dès 2016 - bien avant l’inauguration du Bike Park en juin 2025 - avec le balisage de trois premiers itinéraires partagés entre piétons et vététistes. « L’objectif, dans un premier temps, consistait à observer si la cohabitation fonctionnait et à mesurer d’éventuels conflits d’usage ou accidents », explique Geoffrey Barrabé, technicien sports de nature au service Tourisme de Millau Grands Causses et animateur du Collectif Pleine Nature depuis six ans. Faute d’incident notable, cette première phase test est progressivement élargie et de nouveaux tracés sont ouverts l’année suivante. Ces itinéraires officiels reposent sur des conventions de passage signées avec des propriétaires privés ou des communes.

Bike Park du viaduc de Millau
(Benoit Sanchez-Mateo / Bike Park du viaduc de Millau)

Un Collectif Pleine Nature informel

Plusieurs critiques émergent pourtant autour de la fréquentation des sentiers, de la vitesse de certains pratiquants, mais aussi de l’activité commerciale de structures privées utilisant gratuitement des itinéraires conventionnés. Une première réunion en 2019, impulsé par le sous-préfet de l’époque, donnera naissance au Collectif Pleine Nature, espace de discussion ouvert à l’ensemble des usagers du territoire, toutes pratiques confondues. « Ce qui a été absolument salvateur, c’est le caractère relativement informel du collectif, explique Barrabé. Le fait que les gens se retrouvent face à face permettait d’exprimer directement les problématiques de chacun. Celui qui disait avoir été frôlé par un VTT pouvait en parler avec le pratiquant concerné. Les gens savaient qu’il y avait un endroit où poser leurs questions et leurs attentes. » Le collectif devient alors un espace de médiation réunissant chasseurs, agriculteurs, randonneurs et vététistes. Sans faire disparaître tous les conflits, ces échanges réguliers, environ six réunions en deux ans, contribuent progressivement à apaiser les tensions.

La création du Bike Parc sous le Viaduc

Afin de développer la pratique du VTT enduro sur le territoire, l’idée de créer un espace dédié émerge progressivement à Millau. Le choix du terrain se porte alors sur les terrains situés sous le Viaduc de Millau, acquis quelques années plus tôt par la collectivité, à proximité d'une piste de descente déjà existante. « Toutes les terres appartiennent à la communauté de communes, donc on maîtrise le foncier », souligne Geoffrey Barrabé. Un point jugé central pour sécuriser le projet et éviter les conflits liés aux propriétaires privés.

Le site présente également plusieurs avantages : un emplacement relativement excentré du centre-ville tout en restant facilement accessible, mais aussi un environnement déjà fortement marqué par les infrastructures existantes. « On est sous l’autoroute, avec une départementale en contrebas et des pistes déjà existantes. Les enjeux environnementaux, étudiées avec le Parc naturel régional, ont été rapidement levés », explique le technicien.

Bike Park du viaduc de Millau
(Benoit Sanchez-Mateo / Bike Park du viaduc de Millau)

Le rôle central du club CSO Millau

« Sans l’impulsion du club CSO Millau, le projet n’aurait jamais vu le jour, insiste Geoffrey Barrabé. Ses membres du club participent directement à la création et à l’entretien des pistes. Le Bike Park est ainsi progressivement « shapé » grâce à des journées de chantier bénévoles et à l’utilisation de mini-pelles mises à disposition pour les travaux.

Si le Bike Parc est entièrement financé par la Communauté de communes Millau Grands Causses, cette forte implication bénévole permet de réduire fortement les coûts du projet, estimé à moins de 80 000 euros pour une dizaine de pistes et leurs aménagements. 

Une gestion partagée entre club et collectivité

Aujourd’hui, le fonctionnement du Bike Park du Viaduc repose sur une convention tripartite signée entre la Communauté de communes Millau Grands Causses, le CSO Millau et la Compagnie Eiffage du Viaduc de Millau. Valable de 2025 à 2027, elle engage le club à assurer l’entretien courant des pistes, les chantiers et l’animation du site. La communauté, qui conserve la maîtrise d’ouvrage, finance son fonctionnement et assume la responsabilité juridique du site, tandis qu’Eiffage intervient notamment sur les questions de sécurité liées au viaduc.

De son côté, le Collectif Pleine Nature « facilite le travail de la collectivité sur le terrain », résume son porte parole. Notamment sur les choix d’aménagement. « On a privilégié presque exclusivement des aménagements en terre, simples à entretenir, comme des bosses shapées, des virages relevés, ou des mouvements de terrain », explique-t-il. Sur les zones plus exposées, des dispositifs de protection ont été ajoutés, comme des filets inspirés des équipements de ski, ainsi qu’une signalétique dédiée pour sécuriser les croisements et les différents niveaux de pratique.

Un site gratuit de plus en plus fréquenté

Inauguré en 2025, le Bike Park du Viaduc, comprend aujourd’hui une dizaine de pistes. Il est entièrement gratuit et en libre accès. « C’est quelque chose qui nous tient à cœur », insiste Benoît Sanchez, coprésident du CSO Millau. « Le VTT est déjà un sport coûteux. Garder un accès libre permet aussi à des jeunes ou à des personnes qui n’ont pas forcément les moyens de pratiquer malgré tout. »

Le trail center est devenu à la fois un site sportif local, un outil d’attractivité touristique et un espace de pratique structuré. Il attire désormais bien au-delà du bassin millavois, avec une forte fréquentation régionale, nationale et même internationale. Surtout, il concentre une partie des usages auparavant dispersés sur les sentiers naturels. « La création du Bike Park répond de façon officielle à un besoin. Il diminue aussi la pression sur les autres sentiers », estime Benoît Sanchez. « Quand les gens ont un espace dédié, ils vont naturellement davantage rouler là-bas plutôt que partout ailleurs sur le territoire. »

Un modèle pas forcément réplicable partout

Si le Bike Park est aujourd’hui souvent présenté comme un exemple à suivre, ses acteurs refusent de présenter leur organisation comme un modèle universel. « C’est celui qui s’est installé ici, en fonction du territoire et des dynamiques locales », nuance Geoffrey Barrabé. Benoît Sanchez insiste lui aussi sur la singularité du contexte millavois, marqué par de vastes espaces naturels encore peu contraints. « Ici, en une demi-heure de vélo depuis le centre-ville, on peut se retrouver complètement isolé dans la nature. Cette liberté existe encore chez nous. Dans d’autres territoires alpins fortement fréquentés, la pression économique et le tourisme de masse rendent les choses beaucoup plus compliquées. »


Salève MTB Crew
(Fabien Jumarie / Association Salève MTB Crew)

Au Salève, l'Espace VTT construit à partir de zéro

À plusieurs centaines de kilomètres de Millau, en Haute-Savoie, un autre modèle de structuration du VTT a émergé : l’Espace VTT du Salève. Le projet est porté par l’association Salève MTB Crew, créée en 2024 par un groupe de quatre pratiquants, dont Fabien Jumarie, aujourd’hui vice-président de l’association. En deux ans, l’association a atteint 130 adhérents.

« Le projet de base, c’était de créer un espace VTT officiel dans la forêt communale de Cruseilles, avec des pistes balisées et des remontées à pédale par la route forestière ou par des sentiers forestiers, sans prendre la route », explique Fabien Jumarie. « L’idée était d’avoir une sorte de circuit fermé dans la forêt. Il n’y avait aucune piste existante dans le secteur où on voulait créer les pistes. On est partis de zéro, du coup on n'empiétait pas sur le loisir ou l'activité d'une autre association ou d'autres usagers », résume le co-président. « En créant ces pistes dès le départ avec la mairie et l’ONF, on a pu respecter leur cahier des charges, puisque rien n’existait avant, hormis quelques anciennes traces sauvages anciennes ».

Avant même le premier coup de pelle, on discute

Plusieurs mois d’échanges sont engagés au printemps 2024 entre l’association Salève MTB Crew, la commune de Cruseilles, l’Office national des forêts (ONF) et l’association communale de chasse agréée (ACCA). « Ils ont été très partants et collaboratifs », souligne Fabien Jumarie. « Et on a eu la chance qu’on nous attribue une parcelle de forêt communale adaptée, où il n’y avait rien de conflictuel au départ. »

Une convention tripartite est alors signée entre l’association, la mairie et l’ONF. Le site étant situé en zone Natura 2000, une étude d’impact environnemental est également réalisée. Celle-ci conclut à l’absence d’impact significatif du projet. « Les échanges avec l’ONF et Natura 2000 nous ont permis d’avoir toutes les cartes en main pour faire les choses correctement, d’un point de vue légal et environnemental, explique Fabien Jumarie. Et surtout, rien n’est figé. Si demain il faut modifier une piste ou déplacer un panneau, on le fait. L’idée, c’est que si le projet s’arrête un jour, dans quelques années, on ne voie même plus qu’il y avait des pistes à cet endroit. »

Salève MTB Crew
(Fabien Jumarie / Association Salève MTB Crew)

Une cohabitation « presque parfaite »

« On a eu à cœur d'échanger avec les randonneurs, les chasseurs, les différentes institutions et les syndicats mixtes, pour présenter notre projet et nous faire connaître, poursuit le co-président du Salève MTB Crew. On s'est beaucoup rendu disponible pour ne pas faire les choses dans notre coin et essayer de s'intégrer au mieux dans le paysage local. Il y a des discussions qui n'ont pas forcément été concluantes, mais au moins, les gens savent qui on est.»

L’association intègre notamment très tôt les chasseurs locaux dans les échanges. Un accord est finalement trouvé, l’association s’engageant à ne pas organiser d’événements pendant la période de chasse, entre mi-septembre et mi-février. Des dispositifs de fermeture temporaire des pistes sont également mis en place, « s’ils font une battue dans le secteur, ils peuvent fermer les pistes de vélo et indiquer que la zone n’est pas praticable. » Même scénario avec les randonneurs et les traileurs. « On a quasiment déchargé les sentiers piétons des vélos, puisque les pratiquants vont plutôt se diriger vers les nouvelles pistes. Les piétons sont plutôt contents parce qu'ils ne les croisent plus dans le sens descendant. Les sentiers partagés restent principalement utilisés en montée ou sur des itinéraires forestiers. Finalement, la cohabitation est presque parfaite.»

Salève MTB Crew
(Fabien Jumarie / Association Salève MTB Crew)

Un modèle associatif porté par les bénévoles

Comme à Millau, le chantier est porté presque exclusivement par des bénévoles lors de sessions publiques de shape, des journées collectives de construction et d’entretien. Une première piste, baptisée PA-DRÈ— “pas raide” en patois local — est inaugurée le 4 mai 2025. Pensée comme une piste bleue accessible au plus grand nombre, elle joue aussi un rôle de vitrine pour le projet. « On voulait quelque chose de facile, où tout le monde puisse venir rouler », explique Fabien Jumarie.

Très vite, le succès est là. Face à l’engouement, la convention initiale est rapidement adaptée afin de permettre la réalisation des cinq pistes prévues à l’origine. En 2026, l’espace en compte déjà quatre ainsi qu’une zone dédiée à l’apprentissage technique et à la progression. « La forêt communale appartient aux habitants, insiste le co-président du Salève MTB Crew. On voulait que ça profite aussi aux locaux, aux jeunes, aux écoles de vélo et à ceux qui découvrent la pratique. »

Salève MTB Crew
(Fabien Jumarie / Association Salève MTB Crew)

Rider gratuitement mais sous votre responsabilité

L’accès à l’Espace VTT du Salève est, ici aussi, entièrement gratuit. Le projet a été principalement financé grâce à des actions associatives, des dons des partenariats locaux, ainsi que quelques aides ponctuelles, dont une subvention PayDirt de la marque Santa Cruz. La commune a également apporté une aide au niveau du fonctionnement, comme pour toute nouvelle association.

Sur le plan juridique, Fabien Jumarie rappelle que l’Espace VTT reste considéré comme un espace naturel en libre accès. « L’utilisation des pistes reste sous la responsabilité de chaque usager, dans le cadre du régime des sentiers naturels », précise-t-il. Une logique différente de celle d’un bike park en station, où les remontées mécaniques et la mise à disposition des pistes relèvent d’un cadre de type exploitation sportive. « Là, on n’est pas dans un système de forfait ou de remontées. Les pratiquants viennent par eux-mêmes et roulent sous leur propre responsabilité. »

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