La Zegama-Aizkorri s’apprête à célébrer sa 25e édition ce dimanche. Devenue l’une des courses les plus emblématiques du trail, elle conserve malgré tout l’allure d’une fête de village enracinée dans sa vallée basque. Si elle a résisté à la tentation de grandir, c’est avant tout grâce à la volonté d’une communauté de 1 500 habitants et à ceux qui l’organisent depuis l’origine. Parmi eux, Alberto Aierbe, directeur de la course, qui en incarne la continuité depuis le début.
« Zegama is Zegama ». Les mots prononcés par Kilian Jornet repris depuis d’innombrables fois, semblent aujourd’hui plus justes que jamais. Car malgré l’explosion du trail et sa transformation progressive en industrie mondiale, la professionnalisation des circuits internationaux, la montée en puissance des budgets, des équipes et des productions audiovisuelles, la course basque semble rester fidèle à elle-même. Pour le comprendre, il suffit de voir les impressionnantes images de la montée au Sancti Spiritu sur laquelle s’alignent des milliers de spectateurs hurlant sans interruption des « Aupa ! » et des « Venga ! ».
Dans cette vallée encaissée du Guipuscoa, cette fidélité à l’esprit originel de la course tient autant à la ferveur basque qu'à une volonté assumée de ne pas céder aux logiques d’expansion qui ont transformé ailleurs le visage du trail. Et si Zegama résiste, c’est surtout grâce à ceux qui la portent depuis le début. À commencer par Alberto Aierbe, directeur de la course depuis sa création, qui raconte ici, quelques jours avant la 25e édition, comment l’événement a traversé un quart de siècle de transformation du trail sans perdre son identité.
Le dimanche 17 mai marquera les 25 ans de la Zegama-Aizkorri. Comment la course a-t-elle changé depuis ses débuts ?
Elle a énormément grandi, notamment sur le plan médiatique. Quand nous avons lancé la première édition, en 2002, il existait encore très peu de courses de montagne. Nous avons eu l’idée d’organiser celle-ci, dans ce petit village, parce que nous avons un massif magnifique, l’Aizkorri, qui se prêtait parfaitement à ce type d’épreuve, avec du dénivelé, des zones rocheuses, des forêts, un terrain très varié.
Dès la deuxième année, nous avons intégré le circuit de la Coupe d’Espagne puis, dès la troisième édition, la Coupe du monde, qui s’appelait à l’époque les Buff Skyrunner World Series. À partir de là, la l'événement a vraiment commencé à prendre de l’ampleur. En 2007, il y a eu l’arrivée de Kilian Jornet. Il n’avait même pas encore 19 ans lorsqu’il a remporté la course pour la première fois.
Petit à petit, la notoriété de Zegama n’a cessé de croître. Et puis il y a eu toute l’évolution technologique et médiatique. Les médias investissent davantage, les retransmissions se sont développées, et aujourd’hui la course peut être suivie en direct pendant des heures. Sur cet aspect-là, le changement est immense.
Malgré cette croissance, l'épreuve semble avoir conservé quelque chose de très authentique. Était-ce essentiel pour vous de préserver cet esprit ?
Oui, c’était fondamental. Cette course est née avant tout d’un amour profond pour la montagne. Nous sommes basques, et dans notre culture, dans notre histoire, la montagne a toujours occupé une place centrale. Les fermes, le monde rural, notre manière de vivre… tout ici a toujours été lié à la montagne. Et en même temps, nous avons toujours eu aussi une grande passion pour le sport. Au fond, Zegama réunit ces deux dimensions : l’amour de la montagne et l’amour du sport.
Il y a une façon très singulière, chez nous, de vivre le sport et la montagne, qui est différente de celle que l’on peut observer dans d’autres cultures. C’est probablement pour cela qu’il y a autant de spectateurs tout au long du parcours. C'est vrai à Sancti Spiritu [ dans un véritable corridor humain les spectateurs encouragent sans relâche les coureurs], mais pas seulement. Cette ambiance est présente un peu partout sur le parcours : à l’Aizkorri, à Aratz, à Andraitz… ça fait partie de notre manière d’être. C’est quelque chose de profondément culturel, qui se transmet de génération en génération. Sur un événement comme celui-ci, cette ambiance se ressent immédiatement. On retrouve d’ailleurs cette même « fièvre basque » dans le cyclisme. Quand le Tour de France est parti du Pays basque il y a quelques années, les routes étaient noires de monde.

Dans un contexte où le trail est devenu un véritable marché, comment parvenez-vous à résister à la pression de la part des marques, des sponsors et même du public de faire grandir Zegama davantage ?
Il y a une chose essentielle à comprendre : nous ne vivons pas de la Zegama-Aizkorri. Beaucoup de marques et de sponsors viennent nous voir avec des idées pour rendre la course plus spectaculaire, plus médiatique, plus rentable économiquement. Mais ce n’est ni notre métier, ni notre objectif. C’est précisément ce qui nous permet de rester libres. Nous n’acceptons pas que l’on nous impose une manière de faire ou une direction à prendre. Au contraire, nous rappelons souvent aux marques : « Ce n’est pas nous qui vivons de tout cela, c’est vous. » Les décisions, au final, nous appartiennent.
Cette année encore, nous avons reçu près de 11 000 demandes d’inscription, alors que seulement 225 dossards sont attribués par tirage au sort sur les 500 disponibles ( 125 sont réservés aux précédents coureurs élites, et 150 à ceux liés aux Golden Trail World Series, ndlr). Beaucoup nous disent : « Pourquoi ne pas passer à 1 000 ou 1 500 participants ? Vous pourriez générer davantage de revenus. » Mais les gens oublient une chose fondamentale : Zegama est un village de 1 500 habitants. Nous n’avons ni les infrastructures, ni les hébergements, ni la capacité logistique pour accueillir autant de personnes. Et surtout, il ne faut jamais perdre de vue qu’il s’agit d’une course de montagne. Ce n’est pas un marathon sur route où l’on peut simplement ajouter des ambulances derrière les coureurs au cas où ils se sentiraient mal. Ici, nous sommes en pleine montagne. Et là, il y a toujours une part de risque, qui dépend énormément des conditions météo et du terrain. Avec 500 coureurs, nous sommes encore capables d’assurer un certain niveau de sécurité et de prise en charge. Mais si nous commencions à multiplier ce nombre par deux, trois ou quatre, cela deviendrait beaucoup trop dangereux. Nous ne pourrions plus assumer cette responsabilité.
Il existe aujourd’hui une pression permanente pour faire plus grand, plus spectaculaire, plus rentable. Mais accepter cela reviendrait à perdre l’essence même de Zegama. Et ça, nous ne le voulons pas.
Qui assure aujourd’hui la direction de la course ?
Nous sommes une dizaine au sein de la direction de la course, mais les décisions importantes sont prises par un petit noyau de quatre ou cinq personnes.
À l’origine, tout repose sur une société de montagne qui s’appelle Amezti. C’est une structure typiquement basque, une sorte de société populaire et gastronomique comme il en existe beaucoup ici. Mais nous sommes surtout une bande d’amis qui organisent cette course ensemble, de manière entièrement bénévole. Personne ne gagne d’argent. Nous le faisons simplement parce que nous aimons la montagne, cette course et ce qu’elle représente.
Et au-delà de ce petit groupe, il y a surtout plus de 600 bénévoles, venus du village, des communes voisines et même d’un peu plus loin. Ce sont eux qui rendent tout cela possible. Et ils le font uniquement par passion, avec l’envie que les choses soient bien faites et que la course reste fidèle à ce qu’elle a toujours été.
N’avez-vous pas peur qu’en passant le relais, l’esprit de la course finisse par évoluer ?
Honnêtement, non. Évidemment, il y a un changement générationnel, et les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas exactement la même vision que nous. Mais nous avons transmis très clairement notre philosophie. Les jeunes du village ressentent toujours cet attachement à la montagne et à la course.
Le vrai danger arriverait seulement si la course devenait une entreprise professionnelle, avec des organisateurs qui seraient payés pour organiser l’événement. Là, oui, je pense qu’il y aurait un risque. Mais tant que cela n'arrive pas, je ne suis pas inquiet.
Certaines courses historiques, comme ça avait été le cas avec la SkyRhune, disparaissent aujourd’hui parce que leurs organisateurs ne se reconnaissent plus dans l’évolution du trail. Avez-vous déjà envisagé d’arrêter la Zegama-Aizkorri ?
Non, non, jamais. Nous ne nous sommes même jamais posé la question. Tant que les décisions resteront entre nos mains, la course continuera d’exister. Et tant qu’il y aura des bénévoles, tant qu’elle restera profondément liée au village et à ses valeurs, elle continuera aussi.
Aujourd’hui, beaucoup de courses de trail sont devenues des événements gigantesques, très tournés vers le spectacle et l’économie. Pourquoi était-il important pour vous de préserver une autre philosophie ?
Je suis allé une fois à Chamonix pour voir l’UTMB, et honnêtement, cela m’a profondément attristé. Vous avez des montagnes magnifiques, mais j’avais le sentiment que le parcours traversait certains villages surtout pour des raisons économiques ou publicitaires. J’y voyais davantage une logique de business, plus qu’une véritable philosophie de montagne. Et personnellement, cela ne me plaît pas.
Je crois profondément qu’il faut préserver une certaine idée de la montagne. Je me souviens même qu’un jour, sur une petite portion du parcours de la Zegama-Aizkorri, un ancien sentier avait été remplacé par une piste forestière, et cet endroit ne me plaisait plus. Alors nous avons modifié le tracé pour éviter d’y passer.
Au fond, c’est peut-être cela notre différence. Dès qu’une course tombe entre les mains d’une entreprise dont la priorité est avant tout économique, c'est inévitable que la philosophie de la course change. Une entreprise est là pour générer du profit, pas pour défendre une culture de la montagne ou un esprit particulier. Si nous voulons préserver une course avec une vraie personnalité, nous devons continuer à l’organiser à notre manière, selon nos propres valeurs, et non pas en cherchant à imiter ce que font les autres événements. Sinon, on finit forcément par perdre son identité.
Vous avez pourtant dû faire évoluer l’organisation pour gérer l’afflux de public…
Oui, bien sûr. C’est devenu une folie. Ça dépend toujours un peu de la météo annoncée, mais chaque année, il y a de plus en plus de monde. Mais encore une fois, il faut garder en tête que nous sommes un tout petit village où l’espace est extrêmement limité.
Les gens commencent à arriver plusieurs jours avant la course, en camping-cars, en vans, en voitures… et très vite, c'est devenu compliqué à gérer. Nous avons dû mettre en place toute une organisation logistique : des parkings à l’extérieur du village, dans les communes voisines ou les zones industrielles, puis des navettes pour acheminer les spectateurs jusqu’à Zegama.
Au début, ça concernait uniquement notre vallée, mais avec l’ampleur qu’a pris la course, on a du progressivement étendre aux vallées voisines, puis à d’autres provinces comme l’Alava ou la Navarre. Nous avons dû mettre en place toute une serie de mesures, de facon très encadrée. Ça demande énormément de travail, mais jusqu’à présent, ça fonctionne bien. Et finalement, une fois arrivés, les spectateurs doivent encore monter à pied jusqu’à la montagne. Ça fait aussi partie de l’esprit de Zegama.
La question environnementale est-elle devenue un enjeu important ?
Oui, forcément. Nous faisons beaucoup de sensibilisation sur ce sujet. L’organisation met en place une collecte de déchets, et nous recyclons toutes les bouteilles d’eau, le plastique et autre. Mais surtout, nous insistons énormément sur le fait que nous sommes dans un parc naturel qu’il faut protéger. Le parcours est entièrement nettoyé le jour même, puis vérifié à nouveau le lendemain. Et honnêtement, il n’y a pratiquement rien au sol, pas même un emballage de gel ou de barre énergétique.
Zegama fait aujourd’hui partie des Golden Trail World Series et bénéficie d’une visibilité mondiale. Comment réussir à assumer cette dimension internationale sans perdre l’identité de la course ?
La course est devenue internationale depuis déjà longtemps. Aujourd’hui, des coureurs viennent du monde entier pour participer à la Zegama-Aizkorri. Mais il faut aussi rappeler que les Golden Trail World Series ont été créés par Salomon, qui est notre partenaire principal quasiment depuis les débuts de la course. Nous avons grandi ensemble. Salomon fait venir des athlètes de très haut niveau, et de notre côté, Zegama apporte une puissance médiatique forte pour les Golden Trail. C’est une relation qui fonctionne dans les deux sens.
Quel regard portez-vous sur l’évolution actuelle du trail running et sur la direction que prend le sport aujourd’hui ?
Honnêtement, la direction que prend le trail aujourd’hui ne m’enchante pas particulièrement. Je vois de plus en plus de parcours qui ressemblent davantage à du cross qu’à de véritables courses de montagne. Des circuits en boucle autour d’une montagne, moins techniques, pensés pour être plus faciles à filmer d’un point de vue médiatique et plus accessibles pour le public. J’ai parfois le sentiment que l’on oriente ce sport vers des objectifs essentiellement économiques, alors que l’alma mater des Skyrunners, à l’origine, c’était la montagne.
Mais il faut aussi reconnaître qu’organiser une course de montagne coûte cher et reste extrêmement complexe sur le plan technique. Et il existe aujourd’hui une volonté assez forte de faire entrer ce sport aux Jeux olympiques. Or, la difficulté technique qu’implique l’organisation d’une véritable course de montagne - même si ici à l’Aizkorri, ça reste une petite montagne - serait multipliée dans des massifs comme les Alpes, les Pyrénées ou les Rocheuses nord-américaines. Ce serait extrêmement compliqué. Forcément, on observe une tendance à simplifier les parcours, à les rendre moins techniques, plus accessibles et plus faciles à produire médiatiquement. Mais ça va à l’encontre de la philosophie même de ce sport.
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