Face à la multiplication des conflits liés à la surfréquentation de l’itinéraire classique menant au mont Blanc, un arrêté préfectoral a été signé pour en limiter les conditions d’accès. En vigueur jusqu’au 29 septembre 2019, il s’appuie notamment sur l’action des Brigades Blanches, chargées de contrôler la zone. Notre journaliste les a accompagnées une journée durant.
Samedi 22 juin, 8h30, Saint-Gervais-les-Bains. Le tramway du Mont-Blanc reprend du service après une réouverture estivale retardée par la neige, encore bien présente cette année. Christophe Delachat s’y installe, en habits floqués, bien visibles et flambant neufs. Cette montée pour le Nid d’Aigle sera pour lui la première d’une longue série. Mais ce n’est pas une nouvelle saison de guide qui attend cet alpiniste expérimenté de 62 ans. Il fait partie du nouveau dispositif mis en place par la mairie de Saint-Gervais, baptisé Brigades Blanches.

Derrière ce nom, écho des Brigades Vertes des réserves naturelles, mais surtout ancien surnom du Groupe Spécialisé de Haute Montagne (GSHM), l’ancêtre du PGHM, un trio. À notre guide du jour, s'ajoutent Sherpa Tsgring Phintso et un jeune retraité du PGHM, Philippe Godard, absent ce jour. Des hommes d’expérience. « Nous voulions trouver des gens qui soient incontestables », explique Jean-Marc Peillex, le maire de St Gervais, qui rappelle au passage que 75 % des ascensions pour le mont Blanc passent par la voie normale, qui est propriété cadastrale de sa commune. À ce titre, les trois brigadiers sont des employés municipaux saisonniers. Si l’État apporte un peu d’aide, le maire regrette le manque de solidarité communale dans l’effort financier du dispositif : « Trois quarts des 75 % des alpinistes qui tentent l’ascension par Saint-Gervais ne résident pas sur la commune. Mais seuls les Saint-Gervolais paient ! » regrette-t-il.

Le train n’est pas encore bondé en ce début de saison. Christophe évoque son amour des sommets, sa joie d’y retourner. « Je veux mourir là-haut. » Il balaie d’un geste le paysage et, en désignant le col du tricot : « Splendide. On peut l’emprunter pour le Tour du Mont-Blanc. C’est une variante, mais c’est le charme du massif, emprunter les chemins moins fréquentés. » La remarque ne manque pas de piquant lorsque l’on sait que l’ascension du mont Blanc concentre 25 000 prétendants sur une saison. « C’est le problème des sommets que tout le monde convoite. Les dangers et les travers sont les mêmes qu’à l’Everest ou au Cervin. »

9h30, Nid d’Aigle, terminus. Au pied du train, quelques groupes s’organisent et se préparent pour l’ascension. Christophe effectue les premiers contrôles. Le ton est bienveillant, sympathique. Il s’agit de vérifier les réservations des refuges et, si le visage du guide n’est pas connu, le bien fondé de sa présence. Il s’agit alors de débusquer ceux que le milieu appelle les « guides marron », qui n’ont pas de légitimité professionnelle.

Depuis l’arrêté préfectoral du 31 mai dernier, « les prétendants à l’ascension du mont Blanc par la voie normale en plusieurs jours (passant par Tête-Rousse, l’Aiguille du Goûter, le dôme du Goûter, et l’arête des Bosses) ne pourront y accéder que munis d’une réservation dans un des hébergements de l’itinéraire. » Tout au long de la journée, c’est donc le même scénario qui se déroule : « Vous tentez l’ascension ? Vous passez la nuit à quel endroit ? Avez-vous une réservation ? » À peine sent-on pointer une touche d’ironie chez certains guides à l’énoncé de ces questions, ou un petit agacement vite dissipé chez certains alpinistes. Quelques guides n’avaient d’ailleurs pas encore entendu parler des Brigades Blanches. Encore moins le promeneur lambda.

Les groupes entament tous l’ascension vers Tête Rousse, où Sherpa Tsgring Phintso est déjà en poste pour contrôler les grimpeurs qui auraient échappé à la vigilance de Christophe. Au moment de notre mise en route, nous remarquons trois personnes en difficulté sur un névé, à quelques mètres de nous. Ils tentent d’emprunter un sentier déversant encore bien encombré par la neige et ne sont pas équipés pour. Christophe part immédiatement les aider et les incite à faire demi-tour. « Un autre névé, beaucoup plus large et exposé, vous attend plus loin… » Les promeneurs s’exécutent, un peu penauds. La dame revient sur le chemin à quatre pattes. « On leur sauve la vie là. Je vais faire beaucoup de secours aussi cette saison » assène notre guide du jour, nullement ébranlé par cet épisode. Et de la prévention. Car si l’arrêté préfectoral assoit quelque peu l’action des Brigades Blanches, celles-ci n’ont pas vocation à arrêter les grimpeurs récalcitrants. « On vérifie, on conseille, on rappelle la loi. Si la situation s’envenime, on passe la main au PGHM. »
Jean-Marc Peillex détaille : « Ils sont assermentés par le tribunal et donc sont habilités à dresser des amendes. Mais mon objectif c’est zéro amende. C’est que les gens comprennent que tout a changé, pour retrouver un Mont-Blanc apaisé.»

Midi, Tête Rousse. Un guide briançonnais salue Christophe avec enthousiasme : « J’ai fait mon premier mont Blanc avec toi il y a 15 ans ! » Séquence émotion. Tsgring Phintso vient à notre rencontre depuis sa cabane détachée située sur l’itinéraire classique et Christophe part le relayer. Attablé au refuge de Tête Rousse – il est le seul des brigadiers à y rester dormir – le sherpa se confie. Sa voix est chaude, son français presque parfait. « Ça fait 12 ans que je travaille l’été pour la mairie de Saint-Gervais. Le reste du temps, je suis guide de trekking au Népal. Les années précédentes, je faisais déjà de la prévention et de la sensibilisation autour des principes de l’ascension : une réservation, pas de camping sauvage, un équipement approprié. La création des Brigades me donne une légitimité supplémentaire et je suis heureux de travailler avec une équipe très expérimentée désormais. »

L’orage menace. Il est bientôt temps de redescendre. J’essaie de discuter du dispositif avec quelques guides. Les réponses sont évasives. « Tu veux un vrai sujet ? Faudrait arrêter de vendre des « mont Blanc » à n’importe qui, lance l’un deux. Le mont Blanc, tout le monde veut le faire mais ce n’est pas une ascension facile. Si tu emmènes quelqu’un qui n’a jamais fait de ski, tu le mets d’abord sur une piste verte, pour qu’il progresse. Il faudrait faire le tri au moment des réservations et proposer le mont Blanc à des personnes qui sont un minimum préparées. » Approche à laquelle le guide briançonnais s’était tenu : « L’année dernière, j’ai fait trois ou quatre courses avec le groupe que j’accompagne. Et cette année, c’est le mont Blanc ! Ils sont habitués. L’ascension sera plus fluide.» Je m’approche de la gardienne de Tête Rousse, qui s’affaire en cuisine, pour avoir son sentiment : « No comment. J’exerce mon droit de réserve. Si un jour je m’exprime, c’est que je ne suis plus gardienne ici. » On sent un certain agacement.
Bien sûr, l’arrêté préfectoral ne fait pas l’unanimité. Il a d’ailleurs été taclé par Pierre Mazeaud, l'un des premiers Français à vaincre l'Everest il y a quarante ans, au nom de la sacro-sainte liberté qui doit régner en montagne. « Mais fallait-il laisser se généraliser les incivilités, les agressions, les pollutions diverses et les petits business ? » s’interroge Christophe. « La montagne était devenue un ring, et je ne parle pas des nuisances liées à l’hygiène, dans les abris comme le Vallot ou autour des bivouacs sauvages. »

15h. Nous prenons le chemin de la descente. Nous croisons quelques groupes. Christophe les contrôle rapidement, il connaît les guides, « des Himalayistes, le gratin . » Il s’étonne toutefois qu’ils montent si tard, au vu des prévisions maussades pour la soirée. On croise encore deux ou trois personnes. Tous ont leur réservation en règle, preuves numériques à l’appui. Nous faisons un petit détour par le Nid d’Aigle. Une cordée polonaise qui y passe la nuit n’a pas de réservation pour le Goûter mais compte tout de même s’y arrêter le lendemain. L’échange est un peu tendu. Les Polonais refusent d’écouter. Personne ne les reverra le lendemain. « Ils ont dû faire une autre course », estime Christophe.
17h. Dans le train du retour, Christophe se détend. « J’aime cette sensation, quand je redescends vers la vallée. Le train me berce, j’ai le sentiment du devoir accompli, un poids en moins sur les épaules. » On ne sait pas si le mont Blanc sera apaisé cette saison. Christophe, lui, l’est déjà.
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