C’est une première mondiale, un rêve devenu réalité que viennent de réaliser les highliners des Passagers du Vide et leurs amis. Un véritable exploit à 4 000 mètres d'altitude, mais surtout un moment « beau, poétique, complètement gratuit et collectif », racontent Antoine Mesnage et Antoine Crétinon, à l’origine du projet, interviewés aujourd’hui quelques heures seulement après leur descente à Chamonix.
Performance sportive extrême, logistique alpine complexe, quête d'esthétisme et harmonie humaine, il y a de tout ça dans le projet que les Passagers du vide ont bouclé ce mercredi. Ce collectif français de highliners, comptant notamment des grands noms tels qu’Antoine Mesnage, Antoine Crétinon ou Camille Le Guellaut nous avait déjà fait rêver en 2023 avec une traversée entre les Aiguilles d'Arves, dont ils avaient tiré un très beau film, « Arves en ciel ». Tout dernièrement encore, ils enchaînaient une traversée marathon au cours duquel Antoine Mesnage réalisait le record du monde de distance en 24 heures sur une highline (12,350 km sur un fil tendu à 95 m de haut).
Le collectif vient de monter cran un peu plus haut : à 4 000 mètres, au cœur du plus majestueux massif alpin : le Mont-blanc. Entre la dent du géant (4 013 m) et le mont Mallet (3 989 m). Calme, vent, soleil et montagnes à perte de vue ; là, on domine tout. Les premières images que nous avons reçues sont d'une beauté saisissante. Le film qui en sera tiré, sur la base des images d'Antoine Mesnage et de Bertrand Delapierre devrait être plus fort encore.




Sans aucun recours à l'hélicoptère, dans le plus grand respect de l'environnement et de l'éthique montagnarde, l’équipe composée de 14 personnes a acheminé plus de 400 kg de matériel à dos d’homme, effectuant près de 29 allers-retours jusqu’au pied du Géant et près de 25 ascensions de ce colosse mythique ! Il leur aura fallu 5 jours sur place et 8 mois de préparation pour aboutir à ces quelques heures d’apothéose au sommet du vide.
Cette idée trottait dans la tête des highliners depuis plusieurs mois, 3 ans pour les prémices et le premier perçage des points ancrages sur la Dent du Géant. C’est l’aboutissement d’une longue ascension qui les a conduits à jouer les funambules sur 800 mètres au-dessus du vide des glaciers du Géant et des Périades, ces mercredi 11 et jeudi 12 juin.
Tout un art, une philosophie aussi, exigeant une concentration extrême. « A l’heure se s’élancer, il faut faire le vide autour de soi, caler sa respiration sur les souffles d’air qui sont plus rares à cette altitude et les rafales de vent. Puis, lentement, faire corps avec cette sangle de 20 mm de large, suivre ses mouvements, et doucement, se lever, avancer, pas à pas, le regard fixe, droit devant. La force des éléments, la montagne et de l’altitude, magnifient ce moment qui restera gravé dans les mémoires de chacun », racontent Antoine Mesnage et Antoine Crétinon interviewés ensemble aujourd’hui, quelques heures après leur retour à Chamonix, un peu épuisés, mais visiblement comblés.

Comment situez-vous cette performance par rapport à vos précédentes ?
« Il faut se dire que la plus longue ligne dans le massif du Mont-Blanc faisait une centaine de mètres. Dans les 15 dernières années, toutes les lignes faisaient entre 20 et 100 mètres. Du coup, un projet avec une ligne de 800 mètres en haute montagne, c'était quand même quelque chose d'inimaginable, quelque chose très, très, complexe. Ça faisait quand même plusieurs années qu'on réfléchissait à ce projet, qu'on demandait des autorisations. Jusqu'à la première traversée, jusqu'à la première marche, on n'était encore pas sûrs que cela se fasse vraiment, parce que c'était quand même une grande ligne demandant beaucoup, beaucoup de logistique et beaucoup de présence humaine pour pouvoir la tendre.»
Au moment de vous lancer, c’est donc une énorme émotion...
« Oui. En fait, c'est tellement de travail en amont que, déjà, à partir du moment où j'ai mis mon leach [explique Antoine Crétinon], c'est-à-dire que je me suis sécurisé, ça voulait dire que j'allais partir sur la ligne, j'avais les larmes aux yeux, tellement j'étais ému et heureux d'avoir cette chance, cette opportunité-là, qu'on s'est tous offerts, en fait. Et à la fin, évidemment, mettre pied sur l'autre montagne et retrouver le groupe qui est en face et leur faire un beau câlin, c'est juste énorme. C'est des souvenirs qui marquent la vie. Et donc, oui, c'est beaucoup, beaucoup d'émotions. »
« Oui, pareil », poursuit Antoine Menasge. « Là, on a passé 5 jours en montagne, on a fait 4 nuits en bivouac. C'est quand même des choses qui, de base, marquent... C'est comme une petite colonie qui va dans des endroits reculés où peu de gens, finalement, dorment. Et on se retrouve pendant 5 jours, comme ça, tous ensemble, à partager des émotions qui sont fortes et à partager aussi du stress, de la tension, qui fait que, quand, à la fin, on voit, notamment Antoine, qui a fait la première traversée, et quand on voit que ça marche, qu'il est en train de marcher sur la ligne, il y a quelque chose de fou qui se dégage. Un sentiment d'accomplissement, de satisfaction, de se dire, en fait, on n'a pas fait tout ça pour rien ! »
Vous aviez tout prévu, mais avez-vous rencontré des difficultés inattendues ?
« Le projet s'est passé assez tôt, finalement », expliquent-ils d'une seule voix. « Notre créneau, c'était entre le 10 et le 31, et il s'est mis à faire beau le 9 juin, donc on est monté. Mais il y a eu un printemps très neigeux, ce qui faisait que l'arête de Rochefort était plus compliquée qu’on s’y attendait. Deuxième difficulté inattendue, c'est qu'il y avait quand même plus de vent, et ça, ça a créé énormément de problèmes au montage (…). Quant à l’altitude, il y a eu beaucoup de préparation en amont. Le deal, c'était que tout le monde devait être parfaitement acclimaté pour participer au projet. Ceci dit, tout le monde s'est senti plutôt OK à rester autour de 4 000 m pendant 5 jours. En revanche, nous, les eyeliners, on a été très surpris par l'effort à fournir sur une aussi longue slackline à cette altitude, alors qu’on pensait qu'on était acclimatés. C'était une sensation qu’on n’avait pas expérimentée auparavant. On avait déjà mis des lignes à 4 000 mètres d'altitude, notamment aux aiguilles du Diable, mais elle faisait une cinquantaine de mètres seulement. Là, c'était la première fois pour tout le monde qu'on marchait sur une ligne aussi longue en altitude, et clairement, la difficulté de respiration était vraiment importante.
Une difficulté qui suppose une « certaine forme d'engagement, ajoutera Antoine Menasge. « On est quand même habitué au vide, on n'a pas le vertige, même si la ligne était très impressionnante, mais c'est plus ce truc de se dire, là où on part, en fait, il faut être capable de revenir, il faut toujours avoir une marge pour revenir ! »
« Oui, je suis complètement d'accord », complète Antoine Crétinon. « En fait, cette peur, elle n'est pas vraiment nécessairement liée au vide en soi, parce qu'en fait, on est tellement obnibulé par le projet. Moi, quand je me suis lancé, j'avais presque l'impression que c'était ma destinée d'aller au bout. Il fallait que j'y aille. Donc, je n'avais même pas le temps d'avoir peur. Mais effectivement, l'engagement vient plus de se retrouver tout seul sur une ligne dans les airs, à 4 000 mètres de haut, avec potentiellement 400 mètres du premier ancrage. Et ça, c'est impressionnant. C'est ça qui fait le plus peur. Tu dis que si tu te cales au milieu, là, ça peut devenir très compliqué. »
Au niveau des secours, qu'est-ce qui était prévu ?
« On avait prévu une poulie passe-nœud qui peut aller très vite sur la sangle pour stabiliser le highliner, et une sellette de parapente légère, qu'on appelle une sellette string » explique Antoine Menasge. « Et donc, par exemple, si la personne tombait dans les pommes au milieu de la sangle, il y aurait un copain qui pourait aller avec cette poulie très vite au milieu et la stabiliser, ce qu'on appelle le syndrome du baudrier. Ensuite, une fois stabilisée, là, c'est le PGHM qui interview avec un hélitreuillage. Mais en fait, ça n'est jamais arrivé en highline. Une des conditions du projet, c'était que les gens qui mettaient les pieds sur la ligne, ou qui en tout cas, prétendaient aller loin de l'ancrage, devaient avoir énormément de marge dans la longueur et se sentent un minimum bien, parce qu'on était tous très fatigués par l’installation et l’altitude ».
« Mais tout s'est super bien passé », conclut Antoine Crétinon. « Et ce qui m'a le plus impressionné, c'est que tout le monde a réalisé l'ampleur du projet, et que tu ne peux pas y arriver tout seul, ni avec tes seules idées. Tout le monde était OK pour mettre ses idées de côté pour prendre le meilleur. Je pense que c'est un des facteurs de réussite. Personnellement, ma plus grosse fierté, plus qu'avoir traversé la ligne, finalement, c'est d'avoir su trouver les bonnes personnes et les bonnes énergies et les bonnes compétences pour monter ensemble un projet gratuit, beau, poétique, inutile et collectif. »

De l’installation jusqu’à la traversée à 4 000 m, comment s’est déroulé le projet ?
1. L’acheminement
L’équipe a d’abord dû acheminer plus de 400 kg de matériel au pied de la dent du Géant à 3 850 m d’altitude. Sacs à dos remplis, les highliners et leurs amis, des montagnards aguerris, ont effectué 29 allers-retours en 3 semaines. De quoi s'acclimater à l’altitude, où l’oxygène se fait plus rare. Objectif ? S’installer sur un replat glacière de quelques mètres carrés, entre les glaciers du Géant et des Périades. C’est là qu’ils ont établi leur bivouac pour 5 jours.
2. L'installation de la ligne
L’étape suivante : attendre le créneau météo favorable. A savoir le beau temps, avec le moins de vent possible, une gageure à cette altitude pour mettre en place la highline. La sangle de 20 mm de large devait en effet s’étirer entre les deux points hauts de la Dent du Géant (4 013 m) et du Mont Mallet (3 989 m) sur 788 m exactement. C’est là que « la patience, la force du collectif et du savoir-faire » font la différence. Au final, l’équipe aura dû acheminer le filin à « dos d’hommes », en le tractant manuellement pour permettre à la ligne d’être tirée. Depuis la Dent du Géant, les highliners et leurs amis ont emprunté l’arrête de Rochefort, le filin sur le dos, avant d'attaquer l’ascension du Mont Mallet afin de fixer d’un bout à l’autre la future sangle de slackline. Durant plusieurs heures, ensemble, ils ont tracté des filins, puis des cordes et des sangles, jusqu’à atteindre la taille finale de 20 mm de large et de 800 m de long.
3. La traversée
Une fois la ligne installée, ne restait plus qu’à s’élancer. Parcourir pieds nus ou chaussures minimalistes aux pieds, les 788 m de long à plus de 4 000 m d’altitude. Certains ont fait l’aller-retour, restant jusqu’à une heure dans les airs. D'autres quelques mètres simplement, selon leur niveau et leur forme du moment. Peu importe la durée. Tous étaient là pour la beauté du geste.

Les chiffres clés
Bien sûr, cette traversée ne se résume pas à des chiffres. Mais les données ci-dessous permettent d'en évaluer l’ampleur, et les risques, et de comprendre combien la cohésion du groupe a été importante pour qu’un rêve devienne réalité.
- 4 013 m d’altitude de départ : Dent du Géant
- 3 989 m d’altitude d’arrivée : Mont Mallet
- 788 m de long entre les deux points
- 700 m au-dessus du vide (glacier des Périades)
- Sangle en Dyneema – 34 g/m
- 108 kg de sangle déployée
- 800 m de long, 20 mm de large
- 4 spits d’ancrage + quelques points déjà existants
- Tension : 400 kg à vide / 500 kg lorsque qu’un highlineur la traverse
- 15 personnes impliquées
- 5 jours de bivouac à 3 850 m
- 25 ascensions de la Dent du Géant
- 29 allers-retours pour acheminer le matériel au pied de la Dent... et autant pour le redescendre.
À l’origine de ce projet, l’équipe du collectif des « Passagers du Vide » et leurs amis, avec : Antoine Crétinon, Danny Mensik, Antoine Mesnage, Antoine Moineville, Camille Le Guellaut, Grégoire Payen-Girard, Aurelia Lanoe, Sébastien Juan, Julien Cardon, Coline Ballet-Baz, Bertrand Delapierre, Damian Torres, Florent Berthet, Baptiste Ribes et Lucie Ginet.
Article publié le 13 juin 2025 à 19h31, mis à jour à 22h12.
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