Deux semaines après l’arrêt des recherches de Kalie McCrystal, disparue sur le Cervin, le monde du trail est de nouveau endeuillé. La Norvégienne Ida Amelie Robsahm, l’une des meilleures athlètes de sa génération, est morte samedi 19 septembre dans une chute sur la Romsdalseggen. Elle venait de fêter ses 30 ans quatre jours plus tôt. Deux drames très différents, mais qui interrogent le rapport au risque dans le trail et le skyrunning.
L’accident s’est produit samedi matin, alors qu’Ida Amelie Robsahm parcourait la Romsdalseggen, dans la région de Romsdal, en compagnie de Miguel Benítez, l’un de ses coéquipiers au sein de l’ASICS Trail Team. « Nous avons reçu un signalement à 10 h 35 indiquant que deux personnes se trouvaient près du sommet de Romsdalseggen et que l’une d’elles avait fait une chute », a déclaré à TV 2 Eivind Klokkersund, responsable des opérations de police. La chute, de plusieurs dizaines de mètres selon les autorités, s’est produite à proximité du point culminant de la crête, à 1 329 mètres d’altitude. Les secours et un hélicoptère ont rapidement été dépêchés sur place. Hélitreuillée, Robsahm n’a toutefois pas survécu à ses blessures. Selon le magazine spécialisé norvégien Kondis, plus de 20 000 personnes empruntent chaque année cet itinéraire, particulièrement exposé par endroits. Les conditions météorologiques étaient par ailleurs changeantes samedi, avec de la pluie et du brouillard. Pour l’heure, aucune information ne permet de déterminer ce qui a provoqué la chute.
Une ascension fulgurante dans le monde du trail
À 30 ans, Ida Amelie Robsahm s’était imposée en quelques années seulement parmi les meilleures traileuses au monde. Enfant, elle pratiquait l’athlétisme au sein de l’IL Tyrving et le ski alpin à haut niveau. Alors qu’elle poursuivait ses études à l’Université norvégienne des sciences et technologies (NTNU), elle s’était progressivement tournée vers la montagne, et grimpait notamment dans le 8.
Mais c’est son passage au trail qui avait marqué les esprits. Alors qu’elle n’avait commencé à courir régulièrement que quatre ans auparavant, elle remportait, en 2024, le Kullamannen 57 km et le Fýri Trail, et signait une excellente saison 2025, terminant quatrième des Championnats du monde de course en montagne à Canfranc, et cinquième de l’OCC, à Chamonix. En décembre 2025, elle avait même surpris sur route en signant un chrono de 2 h 29 min 57 s pour son premier marathon, à Valence. Une performance qui faisait d’elle la sixième Norvégienne la plus rapide de l’histoire sur la distance. Sa progression s’était encore accéléréé cette année : en mars, elle remportait le Chianti Marathon Trail, terminait quatrième de la Zegama-Aizkorri, derrière Tove Alexandersson, Malen Osa et Sara Alonso, et signait le meilleur résultat de sa carrière en terminant deuxième du Marathon du Mont-Blanc, derrière Tove Alexandersson, en 4 h 18 min 28 s. « Mon premier grand podium ! Tellement heureuse et fière de cette performance », écrivait-elle alors sur les réseaux sociaux. Fin août, quelques semaines seulement avant sa mort, elle prenait encore la cinquième place de l’OCC, à l’UTMB, au milieu d’un plateau international particulièrement relevé. Cette progression avait fini par lui ouvrir les portes du ASICS Trail Team, qu’elle représentait cette saison. Elle courait également sous les couleurs du club norvégien Sportsklubben Vidar.
En parallèle de sa carrière sportive, Ida travaillait comme professeure de mathématiques et de chimie au lycée Foss, à Oslo. Depuis janvier, elle avait réduit son temps de travail à 60 % afin de consacrer davantage de temps à son entraînement. L’établissement l'a d'ailleurs décrite comme « une enseignante très appréciée et compétente, une personne attachante », qui comptait beaucoup pour ses élèves comme pour ses collègues.
« Une athlète exceptionnelle, une personne au grand cœur »
Son entraîneur, Sindre Buraas, ancien coureur de haut niveau et figure connue de l’athlétisme norvégien, a appris sa mort alors qu’il commentait les Championnats du monde de course sur route à Copenhague. « C’est arrivé comme un choc. On n’arrive pas à le comprendre tout de suite. Elle se trouvait dans un endroit, sur un terrain et dans un environnement où elle avait passé tellement de temps, où elle se sentait tellement à l’aise.Elle est partie beaucoup trop tôt. Son absence laissera un vide immense », a-t-il déclaré à NRK. « Je tiens à souligner qu'Ida était une athlète exceptionnelle. Une personne au grand cœur, tant pour son entourage que pour son sport. Une athlète de très haut niveau et une personne formidable. »
Quelques jours avant sa mort, Ida venait tout juste de fêter ses 30 ans, le 15 septembre. Elle avait célébré son anniversaire par une longue sortie avec Buraas et leur ami et partenaire d’entraînement Patrick Stangebye, sur la boucle de Kikut, dans la région d’Oslo. « Pour son anniversaire, elle avait choisi de parcourir la boucle de Kikut. C’était son cadeau, et nous avons partagé une très belle sortie. » a raconté Buraas au Dagbladet.
Plusieurs de ses coéquipiers du circuit international lui ont également rendu hommage, dont Miguel Benítez, qui l’accompagnait lors de sa dernière sortie et a donné l’alerte après sa chute. « Tu étais la plus belle personne que j’aie jamais rencontrée. Merci pour ces derniers instants passés ensemble. », a-t-il écrit sur Instagram. Sa coéquipière Sara Alonso, troisième de l’OCC quelques semaines plus tôt, lui a également consacré un long hommage. « Ida, tu as été ma sœur, mon amie, ma coéquipière et la personne qui m’a le plus aidée cette année, au moment où j’en avais le plus besoin. »
« Dans l’immense chagrin qui est le nôtre, nous tenons à remercier chaleureusement la communauté des coureurs, dont Ida faisait pleinement partie. Toutes les marques de soutien reçues dans cette terrible épreuve comptent énormément pour nous », a écrit sa famille dans un communiqué transmis à NRK.
Deux accidents en montagne en l'espace de deux semaines
Si la disparition de Kalie McCrystal sur le Cervin, à plus de 4 000 mètres, alors qu’elle évoluait sur un itinéraire alpin particulièrement technique et préparait une tentative de FKT, et la mort d’Ida Amelie Robsahm sur une crête beaucoup plus basse et très fréquentée ne sont pas directement comparables, leur succession en l’espace de quelques semaines interroge nécessairement le rapport au risque dans le trail et le skyrunning.
« On pourrait penser que les coureurs, alpinistes ou grimpeurs se blessent sur leurs projets les plus difficiles. En réalité, les accidents arrivent lorsqu’ils commencent à considérer le terrain comme banal. La banalité peut être mortelle », explique Buzz Burrell, pionnier du mouvement des FKT, qui a forgé ce terme pour désigner une forme d’accoutumance au danger sur des itinéraires que les athlètes peuvent considérer comme normaux alors qu'ils ne le sont pas. Et la vitesse elle-même n’est pas nécessairement l’ennemie de la sécurité. « Les accidents arrivent en fin de journée et par mauvais temps. Il est donc plus sûr d’en finir et de sortir de là rapidement », estime Burrell, avant de nuancer « Sur un terrain technique, la limite est franchie beaucoup plus tôt. »
« Aussi expérimentés et accomplis que nous soyons, c’est finalement l’environnement naturel qui fixe les conditions », rappelle Lauri van Houten, vice-présidente et cofondatrice de l’International Skyrunning Federation. Un rappel d’autant plus important que les entraînements et les tentatives de records ne bénéficient pas du même cadre de sécurité qu’une compétition officielle. La fédération travaille notamment avec RECCO, dont les réflecteurs peuvent aider les secours à localiser une personne disparue ou accidentée. Sur certaines courses techniques, ils sont désormais obligatoires, tandis que l’ISF travaille aussi à renforcer la formation des entraîneurs. Mais hors compétition, l’essentiel de l’évaluation du terrain, de la météo, de la fatigue et du moment où il faut renoncer reste entre les mains de l’athlète. Une position que résume ainsi Daniel Antonioli, athlète italien spécialiste des disciplines alpines. « La marge d’erreur peut parfois être très faible. Mais avec une bonne préparation et, surtout, en sachant faire demi-tour lorsque ton état physique ou les conditions ne sont pas bonnes, il est possible de pratiquer le skyrunning avec un bon niveau de sécurité. »
« Je mentirais si je disais qu’il n’y avait pas une certaine excitation à jouer un peu avec la limite », reconnaît de son côté Natalie Beadle, l’une des meilleures skyrunneuses britanniques dans Trail Runner. Repousser ses limites dans un environnement où l’erreur peut coûter cher fait aussi partie de ce qui attire les athlètes vers les montagnes et leur donne le sentiment d’être pleinement vivantes, décrit Natalie. Un paradoxe qui invite à ne pas juger a posteriori les choix d’Ida Robsahm et de Kalie McCrystal, alors que les circonstances exactes de ces deux drames restent inconnues.
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