Bien avant que l’escalade de vitesse ne fasse son entrée aux Jeux olympiques et que le trail ne connaisse l’essor qu’on lui voit aujourd’hui, un drôle de groupe du Colorado avait déjà trouvé le moyen d'unir les deux. Son nom ? Le Satan’s Minions Scrambling Club. Créé en 2001 à Boulder, il réunit des grimpeurs qui enchaînent sentiers et ascensions sans corde, souvent avant même de commencer leur journée de travail. Mais à mesure que le club grandit et que l’esprit de compétition s’installe, la quête de vitesse risque-t-elle de modifier l’esprit initial du groupe ?
À Boulder, dans le Colorado, ville qui compte pourtant son lot de champions olympiques, de finishers d’Ironman et de coureurs d’élite, un autre groupe un peu atypique a réussi à se faire remarquer. Leur spécialité ? Enchaîner trail sur sentiers et escalade sans corde ni matériel d’assurage, le tout en chaussures d’approche, avec pour objectif de regagner le parking avant 8 heures du matin, juste à temps pour aller travailler. C’est à l’ouest de Boulder, sur les Flatirons, immenses dalles rocheuses qui dominent la ville, que l’on aperçoit à l’aube leurs minuscules silhouettes s’agiter sur la pierre. De quoi mériter un nom pour le moins évocateur : le Satan’s Minions Scrambling Club.
Des sorties matinales un poil atypiques
À l’origine du groupe, Bill Wright, 57 ans, père de deux enfants, ingénieur informatique chez Oracle et grimpeur passionné. À la fin des années 1990, après s’être fracturé le dos sur une voie locale au nom peu rassurant, Death and Transfiguration, il profite de sa convalescence pour se plonger dans un guide consacré aux Flatirons, Flatiron Classics: A Guide to Easy Climbs and Trails in Boulder’s Flatirons. Il y découvre une liste de dix ascensions que son auteur, Gerry Roach, considère comme emblématiques et se met en tête de les enchaîner en moins de quinze heures, un temps qu’un autre grimpeur aurait déjà réussi à atteindre.
Une fois rétabli, Wright se lance dans l’entraînement. Comme ses fils sont encore jeunes et qu’il tient à préserver le temps qu’il passe avec eux, il prend l’habitude de se lever vers 5 h 30 ou 6 heures du matin, pour rejoindre les sentiers et courir jusqu’au pied des parois. Là, il s’attaque aux voies avant de redescendre et de regagner son point de départ. Très vite, il entraîne quelques amis dans ses sorties matinales. Wright entend alors dire qu’il est possible de gravir la voie classique de la face est du Third Flatiron - une ascension d’environ 275 mètres, cotée 5.4 dans le système américain (équivalent à un 4a/4b ) - en moins d’une heure, aller-retour depuis le parking. Sceptique, il décide de tenter l’expérience avec deux amis. Tous trois réussissent.
À mesure que d’autres grimpeurs se prennent au jeu et cherchent, eux aussi, à battre des records sur les grandes faces rocheuses des Flatirons, Wright décide de réunir ces passionnés. Le club voit le jour en 2001, autour d’un même goût pour l’escalade rapide en solo sur des itinéraires relativement faciles. Les ascensions restent généralement dans des difficultés modestes, jusqu’à 5.6 dans le système américain (équivalent à un 4c/5a), un niveau accessible aux grimpeurs expérimentés, mais où l’utilisation d’une corde est tout de même recommandée. Les membres évoluent le plus souvent sans équipement d’assurage, même si des cordes fixes peuvent être installées pour certaines descentes en rappel. Wright tient néanmoins à une règle : toute nouvelle voie doit d’abord être parcourue avec le matériel de sécurité nécessaire avant d’être tentée sans corde.
C’est lors d’une de ses sorties matinales que le groupe trouvera son nom. Alors que Wright propose à un collègue de l’accompagner lors d’une sortie qui doit réunir environ huit kilomètres de course, près de 900 mètres de dénivelé positif et une dizaine de longueurs d’escalade, le tout avant 7 h 45. Le collègue transmet les détails à un ami, qui lui répond que ce Bill Wright doit être « l’un des minions de Satan » et qu’en ce qui le concerne qu'il l'oublie ! Wright trouve le surnom excellent. Le Satan’s Minions Scrambling Club est né.
Les maîtres du scrambling
À Boulder, cette pratique hybride, désigné par le mot scrambling [un terme qu'on pourrait approximativement traduire par crapahutage], a trouvé un terrain particulièrement favorable. « À ma connaissance, aucun autre endroit au monde ne ressemble aux Flatirons », estime Wright. Leur potentiel est immense : des centaines de voies peu difficiles voire d’une difficulté modérée, des parois de toutes longueurs allant de quelques dizaines à plus de 300 mètres de hauteur et un accès rapide depuis les sentiers. Tout semble inviter à grimper vite et léger.
La distinction avec l’escalade en solo intégral, où le grimpeur progresse sans corde ni protection, n’est pourtant pas toujours évidente. Deux itinéraires de même longueur et de même difficulté peuvent-ils relever de pratiques différentes ? « En escalade, on utilise les bras, on réfléchit généralement à chaque mouvement et on cherche à se protéger avec du matériel, explique Burrell, un des membres du club. Si l’on grimpe sans corde, on parle d’escalade en solo. » Le scrambling désigne ici une progression rapide sur un terrain rocheux où l’on utilise les mains autant que nécessaire, sans pour autant adopter les gestes méthodiques de l’escalade classique, comme si l’on gravissait un escalier irrégulier taillé dans la roche. Wright reconnaît que le terme est aussi une manière de dédramatiser la pratique. « J’emploie le mot scrambling quand cela me paraît facile, pour minimiser un peu ce que je fais. Mais, en y réfléchissant, je crois qu’une grande partie de la distinction tient à l’inclinaison de la roche. »
En effet, dans les passages les plus raides, lorsque la paroi impose des mouvements précis, les Minions ralentissent,. Dès que le terrain s’adoucit, le rythme repart. « Ce qui est formidable avec le scrambling et les Minions, c’est que, dans une course, le meilleur coureur du monde comme le meilleur grimpeur du monde se feraient largement battre », affirme Burrell. « Il ne suffit ni de courir ni de grimper mais de combiner de qualités rarement réunies au même degré chez un seul athlète. Il faut courir vite mais aussi grimper avec assurance, se hisser dans des pentes raides et dévaler des terrains couverts de broussailles, de terre et de végétation épineuse. »
Une communauté, pas une bande de têtes brûlées
Le club a bien grandi depuis ses débuts, où il ne comptait que quatre membres. Pendant quatre à cinq ans, le cercle est resté très restreint, avant de s’étoffer grâce au bouche-à-oreille. Il rassemble désormais plus d’une centaine de personnes, des sportifs aguerris à des professionnels. On y trouve notamment Anton Krupicka, double vainqueur de l’ultramarathon de Leadville et champion national du 80 kilomètres, ainsi que des coureurs d’ultra, des grimpeurs et des spécialistes du ski-alpinisme. « L’esprit du groupe repose avant tout sur la camaraderie, notre amour commun des Flatirons et notre goût pour une pratique légère et rapide », explique Wright, qui insiste sur le fait que le projet ne se résume pas à une course contre la montre. « Au-delà de la camaraderie, je tiens à ce que chacun reste conscient des risques inhérents à notre pratique. Je m’efforce de rester constamment vigilant, car il suffit parfois d’un instant d’inattention pour que tout bascule. »
Pour autant, entrer dans le club ne s’improvise pas. Les candidats doivent d’abord présenter leur expérience de l’escalade et démontrer qu’ils peuvent gravir en solo l’une des voies classiques du First ou du Third Flatiron en moins d’une heure. S’ils franchissent cette première étape, Wright les emmène sur le terrain pour une sortie d’essai, une scrambling interview en quelque sorte, pendant laquelle il évalue leur aisance et leur assurance sur le rocher. Sa règle de sélection est sans ambiguïté : « Si vous me rendez nerveux, vous n’entrez pas dans le club. Nous ne sommes pas des casse-cous. »
La course aux records, à quel prix ?
Le goût de la performance occupe néanmoins une place importante dans la culture des Minions. Certains membres se sont spécialisés dans les ascensions rapides et détiennent une grande partie des records des Flatirons. Les performances vont du simple aller-retour sur une face à de longs enchaînements de voies, comme la « Flatiron Quinfecta », qui consiste à gravir les cinq Flatirons numérotés. Au programme : environ 1 500 mètres de dénivelé rocheux et près de huit kilomètres de sentiers. En 2016, Cordis Hall détenait le record de cette boucle en 2 h 04 min 59 s. Mais son temps est tombé à deux reprises en l’espace de quelques semaines : Anton Krupicka a d’abord bouclé le parcours en 1 h 51 min, avant que Matthias Messner [ ingénieur et spécialiste des records de vitesse en montagne ]ne porte le record à 1 h 46 min 22 s, le 26 octobre. « C’était un sacré effort, mais j’ai réussi à descendre le temps à 1 h 46 min 22 s. Je suis vraiment ravi, et impatient de le voir reprendre le record ! », écrivait-il sur Instagram. Et cette recherche de la performance culmine aussi dans le Tour de Flatirons, une épreuve annuelle en cinq étapes réparties sur cinq semaines. Pourtant, pour rester dans les règles fixées par les autorités locales, qui interdisent les compétitions sur ces terrains, les membres parlent plutôt de défis chronométrés individuels. Le club consigne néanmoins soigneusement les performances, et chaque nouveau record ne tarde pas à susciter de nouvelles tentatives. Ce qui soulève inévitablement une question : jusqu’où pousser la recherche de vitesse lorsqu’on pratique le scrambling, même sur des itinéraires faciles ? »
Avec le succès du film Free Solo, l’escalade en solo est devenue beaucoup plus visible. Les records de vitesse font régulièrement la une, mais ils sont généralement associés à des grimpeurs chevronnés comme Alex Honnol et à des parois impressionnantes, comme El Capitan, dans le Yosemite. Les Flatirons sont différents : leur accès relativement facile et leurs difficultés modérées attirent aussi des coureurs qui ne viennent pas nécessairement du monde de l’escalade. Depuis les sentiers, il suffit parfois d’une courte approche pour atteindre le pied d’une paroi. Et cette facilité d’accès a cependant son revers. Selon les bilans d’accidents de l’American Alpine Club, six personnes sont mortes dans les Flatirons depuis 2016. Toutes pratiquaient l’escalade sans corde, même si aucune de ces victimes n’était engagée dans une tentative de vitesse.
Les responsables du club en ont pleinement conscience. « Nous avons désormais quelques critères d’admission. Nous ne voulons pas accueillir des gens qui ne mesurent pas les risques de cette pratique et qui, surtout, ne maitrisent sûrs de leurs gestes sur le rocher. » explique Stefan Griebel. Avant tout, le club cherche ainsi à promouvoir une culture de la prudence. Comme le résume Buzz Burrell, chacun vient avec ses propres motivations : « Certains viennent pour passer un moment ensemble, d’autres pour s’entraîner en vue d’un objectif, découvrir les Flatirons ou se donner à fond dans la course. » Une seule règle demeure : « Ne mourez pas. Si vous mourez, vous êtes disqualifié. »
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