Eric Stackpole n’était pas un très bon élève, il préférait bidouiller dans son atelier, que traîner dans les amphis. Devenu ingénieur spécialisé dans l’exploration sous-marine, l’Américain a pourtant participé à une expérience étonnante : aider le biologiste Rui Prieto à mettre au point une caméra artisanale destinée à être fixée sur un cachalot, pour observer ce que ces géants font lorsqu’ils plongent dans les profondeurs. Racontée dans une passionnante conférence TED de cinq minutes, cette aventure illustre comment l’ingéniosité peut ouvrir de nouvelles perspectives à la recherche scientifique.
À bord de l’OceanXplorer, l’un des navires scientifiques les plus sophistiqués au monde, Eric Stackpole et le biologiste Rui Prieto passent une partie de leurs nuits à souder des composants électroniques. Leur invention ? Une caméra démontée, un éclairage, un microphone, une balise radio et des ventouses. Un assemblage plutôt artisanal pour un objectif ambitieux : accompagner un cachalot dans sa plongée et enregistrer ce qu’il voit, fait et entend. Le dispositif fonctionne à peine, mais les deux hommes ne se découragent pas. Ils bricolent, réparent, improvisent et, à deux heures du matin, ils parviennent enfin à le rendre opérationnel. Le lendemain, Rui Prieto réussit à fixer la caméra sur un cachalot au large des Açores. Reste à savoir si elle résistera à la pression, si la batterie tiendra, et si les chercheurs pourront récupérer les images. En clair, ce n’est pas gagné mais qu’importe, si l’enjeu est important, les moyens mis en jeu sont dérisoires. Ils n’ont pas grand chose à perdre. Le genre de challenge qui plait bien à Eric Stackpole, jeune ingénieur qui préfère depuis toujours l’atelier à la salle de classe.
« Je n’étais même pas un bon élève », raconte-t-il dans une conférence TED de cinq minutes diffusée cette année. « Je passais plus de temps à bricoler qu’à faire mes devoirs ». Ce parcours atypique l’a pourtant conduit à participer à des expéditions scientifiques. Avec des amis, il a notamment développé des robots sous-marins à faible coût pour rendre l’exploration des océans accessible à davantage de personnes. Son credo : inutile d’attendre l’outil parfait, le plus simple, c’est encore de fabriquer celui dont on a besoin !
Aux Açores, c’est Rui Prieto, biologiste spécialiste des cachalots, qui a conçu la caméra embarquée, mais c’est Eric Stackpole qui va l’aider à résoudre les problèmes techniques. Car Prioto se heurte à une série de casse-têtes, à commencer par le fait que les équipements existants sont trop volumineux pour rester fixés sur un animal capable de plonger à grande vitesse et à plus de 1 000 mètres de profondeur. D’où cette solution sur mesure, assemblée avec les moyens du bord, des composants disponibles dans leur atelier. Conçue pour se détacher après quelques heures, elle est censée flotter et être retrouvée grâce à sa balise. Et… ça marche !
Ce que les chercheurs ne pouvaient pas observer de la même manière
Lorsque la caméra est récupérée, les images sont là. On découvre la plongée depuis le dos du cachalot, puis sa nageoire caudale lorsque les ventouses commencent à céder et que le dispositif pivote. Le microphone enregistre les clics d’écholocalisation utilisés pour repérer les proies. Puis d’autres clics, organisés en séquences appelées codas, qui participent à la communication entre cachalots. Un deuxième animal apparaît. Les deux nagent côte à côte, se touchent et échangent des vocalisations.
Les sons des cachalots n’ont rien d’une découverte : ils sont étudiés depuis des décennies. Les chercheurs disposent également de vidéos sous-marines et de balises acoustiques. Mais ces outils ne permettent pas toujours de relier précisément ce qu’un animal émet comme sons à ce qu’il fait, à sa position et aux interactions avec ses congénères. C’est là tout l’intérêt du bricolage imaginé par Eric Stackpole pour le biologiste Rui Prieto : enregistrer simultanément les images et les sons depuis le point de vue d’un cachalot, au cours d’une plongée inaccessible à l’observation humaine directe. De quoi aider les biologistes à mieux comprendre les comportements de chasse, les déplacements et les relations sociales de ces mammifères. Une vraie avancée donc, dans un domaine de recherches pourtant déjà bien nourri. Au point qu’en découvrant les images de leur dispositif, le biologiste ne peut s’empêcher de pleurer, raconte Stackpole dans un entretien complémentaire diffusé par TED en avril 2026.
Photo d'en-tête : Cachalots. Gabriel Barathieu / Wikimedia Commons