Il a déjà gagné ici en 2019. Mais sur cet ultra de 700 km couru en autonomie dans le Grand Nord canadien par des températures pouvant atteindre – 50°C, "chaque édition est différente". Sept ans après y avoir signé une victoire française, Thierry Corbarieu, 56 ans, revient sur la Yukon Arctic Ultra avec la même obsession du détail, et toujours beaucoup d'humilité. Il a beau s’être méticuleusement préparé cette fois encore, rien n’est jamais acquis pour ce spécialiste des longues solitudes qui se dit plus aventurier que sportif.
« Si vous avez un problème, ne comptez pas sur les autres… comptez sur vous-même. Vous avez toutes les réponses dans votre traîneau, encore faut-il savoir les utiliser. » Cette phrase, Thierry Corbarieu la répète comme on vérifie un nœud : plusieurs fois, pour s’assurer que tout est prévu. Et surtout : « il faut avoir la lucidité… parfois, quelques minutes suffisent pour que la situation tourne mal. » expliquait-il en 2020 dans un podcast quelques mois après sa victoire à le Yukon Arctic Ultra.
Dans trois jours, le 1er février 2026, le Toulousain remet ça. Retour à Teslin, dans le Grand Nord canadien. Trois distances sont annoncées par l’organisation : 235, 350 et 600 km, sur le tracé de la Yukon Quest. Et cette année encore, pour la deuxième fois, il a choisi la plus longue, tant qu’à faire. Après cinq jours d'acclimatation, c’est aujourd’hui le temps du briefing et du contrôle du matériel avant le dîner d’avant-course et le départ, le 1erfévrier. Pas de Mathieu Blanchard (vainqueur de l’édition 2025) cette année, mais du lourd quand même. Guillaume Grima (deuxième en 2025), et surtout, en grand favori, Thierry Corbarieu, arrivé premier en 2019, et détenteur d'un CV d'ultra distance long comme le bras.
Pour Corbarieu, ce n’est pas un "retour", plutôt une reprise de contact avec un territoire sauvage qui ne pardonne pas : « J’aborde ce premier défi avec beaucoup d’humilité. Même si je l’ai déjà remportée en 2019, chaque édition est différente. Mon objectif est avant tout d’aller au bout, de gérer intelligemment l’effort et de vivre pleinement cette aventure hors normes », dit-il.
Du rugby aux marathons, un coureur atypique
Rien pourtant ne le prédestinait à se retrouver ce 1er février tirant un traîneau dans le Yukon. « J’ai commencé par le rugby toute ma jeunesse… j’étais très loin de la course à pied, plutôt des sports de contact », raconte-t-il volontiers. Il en gardé une morphologie un peu atypique, plus joueur de rugby que coureur.
Le déclic de la course à pied, lui arrive plus tard, avec un défi. « En 2001, j’ai décidé de m’inscrire au marathon de New York… » La date, il ne l’oublie pas : la course est maintenue dans le contexte des attentats, et il parle d’« une certaine émotion… très palpable ». Il enchaîne sur d’autres marathons (Paris notamment), jusqu’à sentir que son plaisir n’est plus dans la performance brute : « c’est de rester le plus longtemps possible sur des terrains de jeu ».
Très naturellement, en 2005, il enchaîne sur son premier Marathon des Sables : une révélation. Une semaine en plein désert, une forme d’autonomie, une vie simplifiée à l’essentiel. « J’avais trouvé ce qui me plaisait : me trouver dehors pendant une semaine, livré à moi-même. » En toute logique il poursuit sur les formats non-stop, toujours plus longs, notamment la Trans 333, remportée au Maroc en 2009 : 333 km en autonomie.
Des épreuves que ce chef d'entreprise aborde toujours la tête froide. « Mon expérience en tant qu’entrepreneur m’a appris l’importance de l’organisation… Tout doit être préparé avec précision », explique-t-il. Importance aussi de l’équilibre, dit-il : « Pour moi, la vie repose sur trois piliers : la famille, le travail, et la passion. Si un de ces piliers s’effondre, tout s’écroule. » Alors s’il dit courir presque tous les jours quand il le peut, et le week-end des blocs longs, parfois jusqu’à huit heures, il sait alterner course et rando pour éviter la blessure. « J’aime bien cet état, seul, face à soi-même », confie-t-il, expliquant qu’après vingt-cinq ans à "gérer des gens", il a eu besoin « plusieurs fois dans l’année de [se] recentrer sur [lui]-même ». Ce shoot de solitude et d'adrénaline, il va le trouver très loin. Sur la Spine Race, qu’il boucle en 2017 (15e). Il y découvre l’âpreté du froid, les morsures de la pluie. Il était prêt pour le Grand Nord.
2019 victoire sur la Yukon, 2023 sur l’Iditarod 1000
Février 2019 : Corbarieu remporte le Yukon Arctic Ultra dans son format le plus long, le plus éprouvant, le 430 miles (environ 700 km), bouclé en 217 heures, soit « un peu moins de 10 jours ». C’est le premier Français à réaliser un tel exploit. Une aventure où l’on dort peu mais où la vigilance reste de mise. Le traileur en retiendra la beauté d’une ligne d’arrivée, au milieu d’un environnement qui, lui, ne pardonne rien. « On est dans un milieu très hostile… c’est nous qui sommes devant nos dangers… on ne voit personne pendant très longtemps… » Il évoque ces sections où l’on peut faire 80 km, parfois davantage, sans croiser âme qui vive, et cette règle qui pèse : la nuit, les secours n’interviennent pas. « On avait signé une décharge… même si on déclenchait la balise, ils ne viendraient pas nous chercher. (…) « Dans la nuit, il a fait très froid… j’avais un thermomètre scotché à ma luge… il pouvait aller jusqu’à – 40°C… et il a explosé. » Et puis c’est réveil où tout se ressemble : « je vois plus mon chemin, tout est blanc… comment je vais arriver à me repérer ? »
Reste que pour lui le Yukon Arctic Ultra 2026 ne sera pas une redite. L’organisation a en effet consolidé son nouveau tracé : départ Teslin, retour sur le Yukon Quest trail, et — pour le 600 km — un scénario pouvant inclure un out-and-back sur la Canol North Road avant l’arrivée à Faro (selon l’état du trail entre Faro et Pelly Crossing).
Sans compter que sept ans après sa victoire sur l’épreuve, l’athlète a encore étoffé son expérience. En 2023, il est le premier Français à remporter l’Iditarod 1000, la plus longue course en milieu polaire (1 650 km). Et il a les idées plus claires que jamais sur les clefs du succès sur la Yukon. Au-delà de l’endurance, ces épreuves exigent selon lui « le choix du bon matériel, l’adaptation au milieu naturel et le sens de l’orientation ». De là en conclure qu’il se considère aujourd’hui davantage comme un aventurier que comme un sportif, fervent admirateur de Mike Horn.
Si le mot "favori" est toujours piégé sur le Yukon, le profil de Thierry Corbarieu semble cocher toutes les cases. Il se dit capable d'avancer avec très peu de sommeil et reste convaincu que la préparation de son matériel est capitale « c’est une grosse part de ma préparation… ça me prépare mentalement… et ça me met en condition. » Ajoutez beaucoup de travail d’endurance et de force – il faut pouvoir tirer un traîneau sur plus de 700 km - une résistance au froid patiemment travaillée et l’accent mis sur les incontournables - récupération et alimentation – et on a tous les ingrédients pour que le Toulousain, qui il y a quelques mois bouclait une traversée de l’Atlantique à la force des bras (un projet père-fils), fasse un doublé…à 56 ans. Reste qu’en 2019 déjà, l’ultra-traileur disait être parti sans obsession de victoire, surtout après l’accident qui avait coûté une amputation à l’un des participants. En 2026, son objectif serait encore d’aller au bout, "intelligemment" « On a toujours un doute quand on fait ce genre de course », admet-il.
Thierry Corbarieu : du désert marocain à la traversée de l'Atlantique à la rame
2025 : Traversée de l'Atlantique à la rame sans assistance avec son fils de 19 ans, Yan - 5000 KM et 50 jours en mer
2023 : 1er sur l'iditarod1000
2022 : 1er sur l’Iditarod en Alaska 500 kms - 5 j. non stop en milieu polaire
2019 : 1er français à remporter la Yukon Arctic Ultra 700 km - 9 jours non-stop en milieu polaire
2019 : 1er sur la 1000 en Mauritanie 1000 km - 12 jours non-stop dans le désert
2018 : Établissement du temps de référence sur la traversée des Pyrénées GR10 - 880 kms 65000D+ en 12 jours
2017 : Spine Race (268 miles), 15e au scratch
2010 : 1er sur la 555 en Égypte 597 km - 5 jours et 23 heures non-stop
2009 : Record sur la 333 au Maroc 333 km - en 56 heures non-stop.
Source Cimalp
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