Le Chemin de l’Inca, qui mène au Machu Picchu, est l’un des parcours de randonnée les plus plébiscités du Pérou, mais aussi parmi les plus réglementés. Ce trek de quatre jours est le seul impossible à effectuer en indépendant, avec obligation de passer par une agence agréée et des porteurs. Aujourd’hui ces derniers font entendre leur voix en dénonçant des conditions de travail inhumaines et illégales.
Rien ne va plus sur le Chemin de l’Inca. Ou plutôt, tout va mal depuis trop longtemps pour les porteurs péruviens du célèbre sentier de 41 kilomètres, qui haussent aujourd’hui le ton. En cause, des conditions de travail en contradiction avec la loi et plus largement avec les droits de l’homme et qui échappent bien souvent à l’attention des touristes qu’ils accompagnent.
Une loi datant de 2001 avait pourtant tenté d’encadrer l’exploitation touristique du site, en limitant le nombre de personnes pouvant emprunter le chemin chaque saison, en rendant obligatoire de réserver les services d’une agence et en réduisant drastiquement le nombre d'entreprises pouvant offrir des prestations de guide. Aujourd’hui, un maximum de 500 personnes est autorisé à emprunter le chemin chaque jour dont seulement 200 touristes, la réglementation imposant un taux d'encadrement minimal de guides et de porteurs et interdisant que la charge de ces derniers (tentes, nourriture,etc.) soit supérieure à 20 kilos.
En dépit de ces précautions, la Fédération des Porteurs du “Camino Inca”, qui regroupe actuellement environ 8 000 travailleurs, affirme que ces règles sont loin d’être respectées dans la pratique. Elle dénonce non seulement les conditions de travail en général, mais aussi les inégalités pour les femmes porteurs et un manque de respect du peuple quechua en général, qui a toujours été le gardien de ces terres sacrées.
Le poids, la fatigue et la faim
Ainsi, alors que la loi stipule que chaque porteur ne transporte pas plus de 20 kilos, les charges représentent souvent près du double. Et ce poids supplémentaire concerne les équipements nécessaires aux touristes, laissant une place infime à leur propre matériel (5 kilos autorisés). Or il s'agit de porter sa charge pas à pas sur des sentiers glissants de montagne, avec la nécessité de se dépêcher, puisqu’il faut arriver avant les randonneurs pour monter le camp et préparer leur repas gastronomique.
Précaution du gouvernement péruvien, les paquetages sont pesés à plusieurs points de contrôle en début de route pour assurer leur conformité. Évidemment, les agences peu scrupuleuses ont appris à contourner le problème : il suffit de poser la charge supplémentaire sur des chevaux qui, le jour suivant, sont renvoyés une fois leurs sacs transférés aux porteurs.
La loi péruvienne exige que tous les porteurs reçoivent un salaire minimum de 45 soles par jour (environ 13 euros), pour plus de 16 heures de travail par jour et une présence 24h/24 pendant le trek. Le salaire actuel convenu entre les porteurs et les entreprises est de 230 soles (60 euros) pour quatre jours, et la plupart des entreprises conseillent à leurs clients de donner entre 60 et 100 soles de pourboire pour les quatre jours. De nombreuses agences ne s’y tiennent pas et payent leurs salariés bien en dessous de ce barème. Évidemment, les entreprises exerçant de genres de pratiques sont aussi celles présentant les tarifs les plus attractifs pour les touristes… Faut-il le préciser ? Ni assurance vie ni assurance médicale ne sont proposées par les employeurs.
Les restes des touristes
Côté repas, et une fois encore en contradiction avec la loi, les porteurs ne bénéficient que d’une minuscule allocation alimentaire (environ 3 euros pour un trek de 4 ou 5 jours). Celle-ci leur permettant à peine de s’acheter du riz et du pain, ils doivent puiser sur leurs propres deniers pour s’assurer une alimentation qui les maintienne en forme le temps de la randonnée. Le plus souvent, les porteurs du Camino Inca s’estiment heureux si les touristes laissent des restes des repas soigneusement mitonnés pour eux, qu’ils se partagent ensuite…
Si le quotidien des hommes porteurs sur le Chemin de l’Inca est proche du chemin de croix, celui des quelques femmes exerçant cette activité est pire, puisqu’à travail égal ces dernières bénéficient d’un salaire inférieur. Quant aux traditions quechua, elles sont souvent balayées de la main par les agences, qui demandent à leurs porteurs de s’habiller “à l’occidentale”, en renonçant à leurs vêtements traditionnels, poncho et chapeau notamment.
Mais la riposte est en train de s’organiser. Les porteurs ont pris conscience qu’ils étaient un rouage indispensable de l’industrie touristique péruvienne : ils se sont réunis en une Fédération des Porteurs du “Camino Inca” et sont soutenus par The Porter Voice Collective, une jeune association regroupant des porteurs des sentiers himalayens du Népal, du Camino Inca au Pérou et du Kilimandjaro en Tanzanie. Le collectif est en train de réunir des fonds via un financement participatif pour permettre le tournage de “KM 82” (du nom du point de départ du Chemin de l’Inca), un documentaire visant à illustrer et diffuser les conditions de travail des porteurs et porteuses de l’un des sites les plus touristiques au monde, dans l’espoir que les choses, peut-être, changent.
Pour en savoir plus ou participer au financement du documentaire “KM 82”, c’est ici.
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