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Canon à neige emoji merde
  • Société
  • Environnement

Transformer de la merde en neige, le pari de ces stations de ski

  • 9 octobre 2025
  • 6 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

Produire de la neige à partir d’eaux usées ? Aux Etats-Unis, la station privée de Bill Gates, Justin Timberlake ou Jessica Alba le fait déjà. Et dans le Montana, Big Sky Resort vient de lui emboiter le pas, devenant ainsi la première station publique à fabriquer de la neige à partir d’eaux usées traitées. Soutenue par plusieurs ONG, elle veut prouver qu’on peut concilier tourisme de montagne et sobriété hydrique. Mais l’idée, déjà controversée en Arizona, ne coule pas de source ailleurs. Pourrait-elle faire son chemin en Europe ?

Quand la vie vous donne de la m… faites-en de la neige. C’est l’idée, a priori saugrenue, déjà adoptée par une douzaine de stations de ski américaines, que met aujourd’hui en œuvre Big Sky Resort, l’un des plus vastes domaines skiables des États-Unis (2 347 hectares). Située dans le sud du Montana, au cœur des Rocheuses, cette station membre du réseau Ikon Pass  [un forfait international regroupant plus de 50 domaines premium, de Chamonix à Aspen en passant par Jackson Hole)] vient d'obtenir l’autorisation officielle de produire de la neige à partir d’eaux usées traitées.

Le projet, mis en œuvre sur les montagnes Spirit et Andesite, ainsi que dans le secteur du Spanish Peaks Mountain Club (une enclave résidentielle haut de gamme intégrée à Big Sky), marque une première pour une station publique du Montana.

Derrière l’initiative, un objectif simple : s’adapter à la raréfaction du manteau neigeux et réduire la pression sur les ressources en eau douce. Selon le Département de la qualité environnementale du Montana (DEQ), cette opération permettra de réutiliser jusqu’à 23 millions de gallons (87 millions de litres) d’eau recyclée par an, un volume qui pourrait atteindre 44 millions de gallons (167 millions de litres) dans une deuxième phase.

« On ne skie pas sur de la neige jaune »

Le Yellowstone Club, voisin et propriété ultra-exclusive fréquentée par Bill Gates, Justin Timberlake ou Jessica Alba, a été le premier à tester la technologie dès 2023, devenant ainsi la première station privée du Montana à produire de la neige à partir d’eaux usées traitées.

Richard Chandler, vice-président des opérations environnementales chez Lone Mountain Land Company, l’entité propriétaire du club, expliquait le 5 octobre dans le Montana Free Press que cette neige ne présente aucun risque sanitaire : « En la projetant à travers les canons à neige, l’eau est vaporisée et bénéficie d’un second traitement. Lorsqu’elle fond au printemps, elle s’infiltre dans le sol et est filtrée une troisième fois (…) La neige compactée tient plus longtemps, ce qui aide à recharger les nappes phréatiques et à soutenir les débits des rivières pendant les périodes critiques. » 

Dans un autre média local, The River 979, il ajoutait avec humour que les skieurs « ne skient pas sur de la neige jaune », rappelant que « l’eau est plus propre qu’avant son rejet dans les rivières ».

Plusieurs ONG environnementales soutiennent le projet, parmi lesquelles Trout Unlimited, American Rivers, la Greater Yellowstone Coalition, ou la Gallatin River Task Force, qui milite depuis plus d’une décennie pour la réutilisation durable de l’eau. Sa directrice, Kristin Gardner, soulignant que : « Réutiliser l’eau sous forme de neige permet de préserver les ressources en eau douce dont dépendent nos rivières et nos communautés. Au lieu de puiser dans les nappes phréatiques, on recycle l’eau vers les montagnes : c’est un vrai gagnant-gagnant pour la nature et le tourisme. »

Des panneaux avertissant de "ne pas manger la neige !"

Si la technologie paraît récente, le concept remonte aux années 1990. Dès 1997, le Big Sky Water Sewer District avait étudié la possibilité de produire de la neige à partir d’eau recyclée. En 2011, un projet pilote conduit par la Gallatin River Task Force avec le Yellowstone Club et le DEQ avait transformé 1 million de gallons d’eaux usées en deux acres de neige (environ 0,8 ha) d’une épaisseur de 45 cm. Ce test a conduit le Montana à adopter, en 2012, de nouvelles normes de réutilisation des eaux traitées, incluant explicitement la neige de culture. Enfin, en 2020, le Yellowstone Club a obtenu un permis officiel pour produire de la neige avec des eaux traitées... sous réserve d’installer des panneaux avertissant les visiteurs de ne pas manger la neige.

Mais la première station américaine à avoir réellement utilisé des eaux usées traitées pour produire 100 % de sa neige est l’Arizona Snowbowl, à Flagstaff, au cœur du plateau du Colorado. Dès 2012, cette station publique a eu recours à des eaux usées de la ville de Flagstaff (traitées selon les standards “Class A+”). Concept qui a eu un peu de mal à passer. Le projet a provoqué une bataille judiciaire qui a duré une décennie entière : la tribu Hopi et plusieurs ONG écologistes, dont le Center for Biological Diversity, ont dénoncé une profanation d’un site sacré et un risque écologique pour les sols et la faune aquatique. La Cour suprême d’Arizona a finalement validé le dispositif, établissant une jurisprudence clé pour les États montagneux de l’Ouest. Mais au prix d’une forte controverse.

Passer des égouts aux pistes… il faut se faire au concept

Car si l’idée séduit de plus en plus de stations, elle se heurte encore à plusieurs freins. A commencer par les limites réglementaires et sanitaires. Peu d’États américains autorisent explicitement la neige artificielle à base d’eaux usées. Les normes exigent un traitement tertiaire poussé, coûteux, garantissant l’absence de pathogènes et de polluants émergents (PFAS, résidus pharmaceutiques). Des limites techniques et économiques ne sont pas négligeables non plus. Le pompage et le transport de volumes importants d’eau traitée jusqu’aux réseaux d’enneigement nécessitent des infrastructures coûteuses, ce qui n’est pas forcément rentables pour les stations. Enfin les enjeux sont aussi sociaux et culturels. Passer des égouts aux pistes se heurtent à des réticences du public, et aux Etats-Unis la polémique de Flagstaff est encore dans les mémoires. Mais les plus récalcitrants pourraient bien laisser tomber leurs préjugés devant la baisse du manteau neigeux et la pression sur les ressources en eau. Un pragmatisme qui n’est pas qu’américain.

De l’Australie à la Pologne on planche sur le principe, sans franchir encore le pas

En Australie la station de Mount Hotham (dans l’Etat de Victoria) prévoit d’utiliser de l’eau recyclée de classe A”, issue de sa station d’épuration modernisée, pour la production de neige en complément de ses retenues naturelles. Le site officiel du resort indique que l’usine d’eaux usées a été mise à niveau pour produire de l’eau recyclée de classe A (la plus élevée selon les standards locaux), pouvant être utilisée pour l’irrigation et potentiellement pour la neige. Mais rien se semble encore fermement arrêté à ce jour.

Au Canada, quelques stations étudient le procédé, mais aucune n’a encore communiqué officiellement sur un usage à grande échelle. Quant à l’Europe, aucune station alpine n’a à ce jour obtenu d’autorisation publique pour utiliser des eaux grises ou usées traitées pour la neige, selon une étude publiée dans Water Reuse Regulation. Un projet pilote a bien été lancé en Pologne, dans la station de Kasina, mais il n’a pas abouti, faute de permis environnemental. Reste que la Fédération internationale de ski (FIS), dans son Sustainability Guide for Ski Resorts, encourage la recherche sur la réutilisation circulaire de l’eau dans la neige de culture, tout en rappelant que les contraintes sanitaires européennes restent plus strictes qu’en Amérique du Nord.

Demain, ce sera la norme ? 

Sur le Vieux Continent la réglementation sur la réutilisation des eaux usées ne couvre pour l’instant que l’irrigation agricole, excluant la neige de culture. Pour que ce type d’usage soit autorisé, il faudrait réunir au moins trois conditions majeures. L’ajouter comme catégorie reconnue d’eau recyclée. Fixer des standards de qualité spécifiques. Et créer un cadre d’évaluation des risques environnementaux et sanitaires. Or, à ce jour, aucun État membre n’a encore franchi le pas, bien que plusieurs stations alpines (France, Suisse, Autriche) explorent discrètement la question, à la recherche de solutions pour les hivers de plus en plus courts.

Pour l'heure, les stations européennes misent davantage sur le recyclage de l’eau de fonte (la neige fondue, les eaux de ruissellement) ou la collecte d’eau de rétention pour alimenter les canons à neige, plutôt que sur les eaux usées urbaines (eaux de stations d’épuration). Dans certaines stations, l’eau de fonte est ainsi récupérée et réutilisée dans les systèmes d’enneigement.

Reste que l’exemple américain va sans doute être suivi de près. Car, expliquent ses promoteurs, Big Sky pourrait devenir une vitrine mondiale de la gestion circulaire de l’eau en montagne. En tous cas, dans le Montana, on y croit dur comme fer : « J’espère que la neige issue d’eau recyclée deviendra un jour la norme dans notre État de montagne », se plait à rêver Richard Chandler.

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