Un « jeune prodige », le terme n’est pas galvaudé pour évoquer cet enfant de la montagne portant un lourd héritage. Celui de son père, Jean-Christophe Lafaille, disparu sur les pentes du Makalu (8485m) en 2006. Pas de quoi pourtant freiner ce jeune alpiniste de 22 ans bourré d’ambition – et de talent. Sa voie, il l’a trouvée. Et c’est du côté du ski que ça se passe. On lui doit notamment la première descente française du Broad Peak (8051 m) en juillet dernier. Un moyen d’écrire, à sa façon, son histoire avec les plus hauts sommets du monde.
Lafaille. Le nom est lourd à porter. Mais Tom en fait son affaire. Ce garçon discret à l’histoire singulière est le fils du célèbre Jean-Christophe Lafaille. L’un des plus grands alpinistes français, disparu le 26 janvier 2006 sur les pentes du Makalu (8485m), alors qu’il tentait l’ascension en solo et sans oxygène des 14 sommets des plus de 8000 mètres de la planète.



« À sa place, je ne sais pas si j’aurais fait différemment »
À l’époque Tom a quatre ans. De ce père disparu, il lui reste aujourd’hui quelques souvenirs. Et de nombreux carnets auxquels l’alpiniste, capable de signer des 8c en falaise et autant de superbes ascensions himalayennes en passant par de remarquables ouvertures dans les Alpes (sur la face nord des Grandes Jorasses en solitaire notamment), avait confié le récit de ses exploits. Mais aussi ses états d’âme du moment. Ainsi que des opinions sur bien des sujets – y compris politiques. On le voit ainsi écrire « j’ai honte d’être Français » lorsqu’il apprend depuis le Népal que Jean-Marie Le Pen était au deuxième tour des élections présidentielles. Des écrits que Tom et sa famille ont réunis dans « Je vous écris de là-haut », un ouvrage doté d’une remarquable iconographie, publié en 2019 aux éditions Paulsen.
Ces mots furent un moyen de redécouvrir un père. Et un véritable moteur dans sa pratique. « Ça n’a pas toujours été le cas » concède-t-il. « Mais aujourd’hui, cette histoire, je l’accepte volontiers. Elle m’inspire plus qu’elle ne me pèse. J’en suis fier ».
« Je lui en ai voulu » se souvient Tom. « Et je pense qu’il y a toujours une part de moi qui lui en veut un petit peu. Mais l’important, c’est que je comprenne. […] Je me mets à sa place en tout cas et je ne sais pas si j’aurais fait différemment ». Car Jean-Christophe Lafaille a laissé à son fils un sacré héritage : l’appel de la montagne.
Un mentor d’exception : Vivian Bruchez
Tom a grandi dans la vallée de Chamonix, un livre ouvert sur les exploits de son père. Sauf que c’est vers le ski alpin qu’il se dirige en premier. À 13 ans, il découvre la grimpe. Une révélation qui le conduit d’abord vers la compétition. Viennent très vite les grandes voies. L’envie d’air libre étant plus forte que tout. De là, tout s’enchaîne. Les premières goulottes en cascade de glace, avec Rémi Escoffier (le frère d’Eric Escoffier, disparu en montagne, au Broad Peak (8051 m), en 1998), le ski-alpinisme, qu’il découvre à 17 ans, et le probatoire de guide deux ans plus tard.
Son chemin croise également celui de Vivian Bruchez, l’un des meilleurs skieurs de pente raide au monde, de 15 ans son aîné. Un mentor pour le jeune Tom. « Nous partageons les mêmes valeurs, la même vision de la montagne. Il m’a beaucoup transmis » raconte-t-il. « Notamment le fait de réaliser des projets qui ont du sens, car lorsqu’il y a du sens, tu ne mets pas le même effort, tu mets un peu plus... Et si avant, il m’emmenait avec lui, maintenant, on y va ensemble. On forme une vraie cordée. Hyper fluide, hyper soudée ».


Le premier français à descendre le Broad Peak à ski
Le ski, un moyen pour Tom Lafaille de tracer sa ligne. La sienne. En parallèle de celle de son père qui, lui, n’en faisait pas. « Je trouve que c’est une façon hyper ludique d’aborder la montagne » souligne-t-il. C’est ainsi qu’il est entré dans l’arène de l’alpinisme himalayen, à seulement 21 ans.
Le 19 juillet 2023, dans la trace de la Polonaise Anna Tybor, légèrement plus expérimentée que lui, le tout jeune Tom Lafaille réalise la première descente à skis française du Broad Peak (8051 m). Et avec la manière : sans oxygène et sans soutien logistique. Avec déjà un certain nombre de premières à skis dans les Alpes (aiguille du Goûter, aiguille d'Argentière, mont Oreb, Dürrenhorn), on le savait au point techniquement. On le sait désormais à l'aise à très haute altitude.
« Je ne peux pas nier la culpabilité que j’ai ressentie à l’idée de me diriger vers cette montagne », écrit-il sur Instagram peu de temps après son exploit. « En 2003, mon père a été victime d’un œdème pulmonaire au sommet du Broad Peak après avoir gravi le Dhaulagiri et le Nanga Parbat en moins de deux mois. Denis Urubko [un alpiniste russe adepte des ascensions hivernales, ndlr] qui était sur la montagne ce jour-là a avorté sa tentative de sommet le lendemain pour ramener mon père en un seul morceau au camp de base, de nuit, depuis le camp 3, avec Ed Viesturs [le premier alpiniste américain à avoir gravi les 14 8000, ndlr] ».
Il est encore trop tôt pour dire dans quelles mesures Tom Lafaille suivra les traces de son père Jean-Christophe. Mais une chose est certaine : il continue d’écrire d’une bien belle manière sa propre histoire.
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