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Expédition au Nepal novembre 2019 Pierre Le Clainche
  • Aventure
  • Alpinisme & Escalade

Sauvetage, hélicoptère et nuit polaire : ma première expédition à 6000 mètres en Himalaya

  • 23 novembre 2019
  • 9 minutes

Pierre Le Clainche Pierre Le Clainche Pierre Le Clainche est navigateur professionnel, ultra-trailer et reporter amoureux de la nature et des montagnes. Alpinisme, escalade, ski de randonnée ou paddle, aucun sport outdoor n’est étranger à ce grand voyageur.

Passionné d’alpinisme et de haute montagne, la première expérience himalayenne de notre journaliste a failli virer au cauchemar quand, à la descente du Kyajo Ri (6186 mètres), une corde fixe s’est rompue, brisant la jambe d’un de ses compagnons de cordée à 6000 mètres d’altitude. Une nuit polaire improvisée, un sauvetage en hélicoptère et des pâtes trop épicées sont les ingrédients de sa première expédition en Himalaya.

Ce cri strident résonne encore dans ma tête, un cri mêlant la détresse à la surprise, un cri impossible à reproduire artificiellement, un cri de peur, le cri d’une chute qui ne vous laisse que très rarement vivant, surtout à 6000 mètres d’altitude dans les montagnes himalayennes si rudes et difficiles d’accès. Arnaud est l’un des compagnons de notre cordée de six personnes composée de passionnés de la montagne. Cinq amoureux des hautes cimes (Alex, Pablo, Tony, Arnaud et moi) et Dawa Tshering Sherpa, du village de Khumjung composent notre équipe partie à pied de Lukla, point de départ de notre trek d’acclimatation autour du Kyajo Ri (6186 mètres) que nous gravirons le 3 novembre.

Vue sur le glacier du Kyajo Ri et son sommet la veille du départ (Pierre Le Clainche)
Notre camp de base avancé au pied du glacier de Kyajo Ri (Pierre Le Clainche)

Ce dimanche là, tous les voyants sont au vert, la météo est excellente pour l’ascension et le ciel reste dégagé jusqu’au milieu de l’après-midi, idéal pour la montée vers le sommet en face sud. De plus, le vent annoncé est nul, une bénédiction… Chaussures lacées et piolets au sac, notre cordée s’élance dans la pénombre aux sons de nos broches à glace fixées à nos baudriers. Les faisceaux lumineux de nos frontales dansent entre les rochers et sur le glacier qui jouxte notre camp de base avancé. 

Peu de mots sont échangés à cette heure-là, chacun a ingurgité l’aliment qui passait le mieux en guise de petit déjeuner sans oublier de remplir son Thermos. Quelques légers maux de tête et de ventre se font sentir pendant la montée. Arrivés au col sud, légèrement sous les 6000 mètres, la partie la plus technique nous attend, incarnée par un dédale de glace et de roches, parfois incliné à plus de 50 degrés.

Malgré le peu d’expéditions qui se frottent au Kyajo Ri (moins de dix par saison) en comparaison avec le Mera Peak ou l’Island Peak, le chemin d’accès au sommet est équipé de cordes fixes attachées à la paroi ou reliées à des pieux à neige. Des cordes que les Sherpas attachent et fixent avec méticulosité. Notre guide local et Sherpa de souche, natif de Khumjung, est un Himalayiste chevronné, un habitué des 8000 mètres, il nous assure que jamais il n’a vu l’une d’elles se rompre. Encordée et à l’aide de nos piolets et de notre Jumar, l’équipe accède au sommet, euphorique. La vue sur l’Everest et le Lhotse depuis cette terrasse himalayenne dépasse nos attentes. La qualifier de « magnifique » semble trop terne pour décrire ce panorama. 

La descente aux enfers 

Vingt minutes se sont écoulées depuis le sommet quand notre cordée entame la descente en rappel vers le col sud. Avec minutie et précaution, chacun de nous se laisse glisser le long de ces cordes, quand le cri d’Arnaud vient rompre notre paisible quiétude.

« Merde, Arnaud est tombé ! » crie Pablo, le plus jeune du groupe, âgé de 19 ans. « Ouf ! Je le vois il est seulement quelques mètres plus bas, sur une petite vire » précise-t-il. « J’ai la jambe cassée ! C’est sûr ! Il faut appeler les secours ! », lance Arnaud, très lucide malgré la situation. En moins d’une minute l’expédition passe du paradis à l’enfer. Il est 14:45 et le coucher du soleil dans une heure et trente minutes va nous plonger dans un congélateur à ciel ouvert. Il faut faire vite, je lance un SOS avec le GPS Garmin dotée d’une fonction salvatrice d’appel aux secours instantané avec envoi de position. Dans le même temps je préviens tous nos proches restés en France que nous sommes désormais plongés dans une situation de détresse à 6000 mètres d’altitude. La communication via le téléphone satellitaire ne fonctionne qu’une fois sur dix à cause des nuages qui s’amoncellent. Enfin j’ai quelqu’un au bout de l’antenne pointée vers le sud, la gérante de l’agence Cho Oyu Trekking…

Le lieu de l’accident où Arnaud patiente avant que Tony ne le descende en rappel vers le col sud en contrebas (Pierre Le Clainche)

Informés par nos proches depuis la France 

« Vite, c’est très urgent, nous avons eu un accident et la victime a besoin d’un hélitreuillage par hélicoptère le plus vite possible, elle a la jambe cassée », expliquais-je en Anglais. On me donne un autre numéro, on me ballotte de service en service à plus de 6000 mètres en m’affirmant dans un premier temps qu’un hélicoptère est sur le départ. Pourtant aucune pale ne se fait entendre à l’horizon qui se bouche petit à petit. Je rappelle, insiste, les prie de bien vouloir sauver notre ami avant la nuit, mais rien n’y fait. A chaque appel on me demande une nouvelle information, un nom, l’âge du blessé, une assurance, bref de la paperasserie en plein Himalaya alors que la température tombe brutalement avec le soleil.

C’est incohérent, j’ai envie de tout balancer, mais je pense à Arnaud et à sa souffrance. Des larmes me montent aux yeux et il faudra toute la bienveillance d’Alex, pour me consoler. Je rappelle une énième fois, m’énerve au téléphone, relance dans le même temps des messages sur le GPS et c’est principalement grâce à ce dernier que nos proches depuis la France vont me tenir informé de l’avancée de l’opération de sauvetage. A mon dernier contact téléphonique, mon interlocuteur continue de me certifier qu’un hélicoptère arrivera ce jour. Mon père et la femme d’un compagnon de cordée, depuis la France, reçoivent l’aide d’un guide de haute montagne habitué au Népal : eux serons les premiers à m’informer que l’opération est repoussée au lendemain ! La compagnie d'hélicoptère s’est, elle, bien gardée de me signaler le report de l’hélitreuillage.

Nuit polaire à -24°C

La pénombre s’invite dans notre théâtre glacé aux allures de tragédie grecque. Tony décide de déplacer le groupe sur un endroit plus plat et à l’abri du vent. Notre blessé, à cloche-pied, descend les quelques mètres supplémentaires en rappel (sur nos propres cordes cette fois) avec Tony jusqu’au col sud. On le fait ensuite glisser sur le dos, toujours assuré par une corde, sur quelques centaines de mètres avant de se retrouver piégés par les amas de roches en contrebas. Nous sommes arrivés au point le plus bas possible avec un blessé grave, impossible de poursuivre la descente, il faut attendre le lendemain et passer la nuit ici, à 5600 mètres d’altitude. Notre Sherpa, Dawa, nous a ramené une tente trois places depuis le camp de base avancé et un duvet. Dawa est une machine, infatigable, généreux et dévoué à ses clients. Des alpinistes de renom comme Simone Moro ne tarissent pas d’éloges sur lui. Pour passer la nuit, alors que le thermomètre s’apprête à plonger  à - 24°C, nous faisons le choix de diviser la cordée en deux groupes : trois personnes retournant au camp de base tandis que deux autres plus le blessé restent dans la tente jusqu’à l’arrivée des secours. Tony et moi restons au chevet d’Arnaud et à l’écoute de ses moindres souhaits. Ce soir, ce ne sera ni pizza ni Dal Bhat mais notre Sherpa nous a ramené un réchaud et nos compagnons de cordée ont vidé leurs poches pour nous avant de prendre la direction du camp de base. Merci à eux !

Alex et Tony aident Arnaud à « glisser » vers le col sud où le campement sera établi pour la nuit (Pierre Le Clainche)
Mes colocataires, Tony et Arnaud, dorment, à 5600 mètres d’altitude (Pierre Le Clainche)
Notre guide et Sherpa népalais originaire de la région du Khumbu, Dawa Tshering Sherpa (Pierre Le Clainche)

Nouilles foirées, riz réussi 

20h, je suis affamé et lance un premier service thé et nouilles instantanées. Il faut au préalable remplir la casserole de neige et faire des stocks près de la tente. Je m’exécute. Je suis le plus jeune, j’ai trop faim, j’ai besoin de bouger pour me réchauffer et en plus je me trouve du côté amont de la montagne. Arnaud est au centre de la tente et Tony, positionné en aval, a le précipice non loin de lui s’il sort de son côté. C’est prêt, les pâtes ont l’air succulentes quand l’envie de trop bien faire me pousse à y verser un petit sachet de condiments pour relever le goût. Je verse le contenu et propose à mes hôtes de gouter mon met quatre-étoiles Michelin. Aux grimaces de Tony après la première cuillerée, mon visage se décompose presqu’autant que le sien. Mince ! J’ai merdé, je retrouve le sachet, le retourne et y lis « spicy », soit « épicé ». Ni Arnaud ni moi-même n’arriverons à en manger. Pas encore vaincu, je me lance dans un deuxième service, je mélange mon riz du déjeuner précédant avec une conserve de thon à l’huile qui enivre mes papilles. C’est meilleur, et mes deux colocataires apprécient davantage tout en ne prenant qu’une ou deux bouchées. L’altitude atténue l’appétit de manière conséquente. 

Le froid polaire m’empêche de dormir et malgré mes trois doudounes je reste frigorifié, mes pieds sont dans mon sac à dos, j’ai déplié ma couverture de survie mais rien n’y fait, j’ai froid. Je me relève quatre fois dans la nuit pour me faire un Thermos et ravitailler celui de mes amis. Vers 4h du matin, Arnaud, dans le duvet de haute montagne, me donne sa doudoune pour que je m’isole du sol gelé. Jubilatoire ! Je ne sais comment le remercier…           

Pas de serment d’Hippocrate au Népal 

Au petit matin, la tente s’éclaire et nous nous réveillons beaucoup plus heureux que la veille. Sur mon GPS sont inscrits les dernières mises à jour de l’hélicoptère, il devrait arriver avant 7h. On se prépare, on sort de notre congélateur et on s’installe dehors, prêts à accueillir notre sauveteur. Harnaché à un câble fixé à l’hélicoptère, il arrive. L'hélicoptère le pose à deux mètres de nous et redécolle. Dans sa besace, le super héros népalais sort un filet ressemblant à s’y méprendre à celui qu’utilisent les pécheurs. En deux minutes, on y installe Arnaud et laissons notre Superman local vérifier que tout est ok pour la livraison express d’un Savoyard blessé. Arnaud prend donc le premier vol vers un village proche.

A 5600 mètres, s’ensuit une scène surréaliste. Notre sauveteur népalais nous prend à partie et nous met en garde : « ça va être très, très, cher » … Tony et moi, abasourdis et fatigués par cette froide nuit, n’en revenons pas quand le sauveteur insiste lourdement, nous redemandant à deux, trois, quatre reprises si nous avons bien une assurance et assez d’argent. Le serment d’Hippocrate semble s’être arrêté à la frontière népalaise … Ici c’est d’abord l’argent et ensuite le patient. Compte-tenu du matériel restant, nous lui demandons tout de même de ne pas se faire hélitreuiller les mains vides avant d’aller chercher Arnaud, resté en attente au village. L’argent constitue une fois de plus la colonne vertébrale de la discussion. « Oui, yes, no problem, on vous paiera ! », assurons-nous fermement. Sacs restants, tente, duvet et matelas d’Arnaud partiront dans les airs.  Nous sommes soulagés de ne pas avoir à faire des aller-retours aujourd’hui entre le camp de base et notre lieu de bivouac. 

Passeport confisqué et 24 000 € de facture

Arnaud voit l'hélicoptère le reprendre. Un autre arrêt au camp de base permet de prendre Alex pour réconforter notre blessé. Direction Katmandou et son hôpital avec un atterrissage sur le toit avant une mise en observation et une marée de paperasse à gérer en vue du rapatriement sur Genève. Après quelques discussions entre l’assurance, l’agence népalaise et la société d’hélicoptères, Arnaud peut quitter le territoire pas si « peace and love » qu’on veuille le croire. Alex, resté à Katmandou en attendant notre arrivée, s’était vu confisquer son passeport tant que le paiement n’avait pas été émis à la société d’hélicoptères au patron sulfureux qui se trouve être également le gérant de l’entreprise de trek que nous avions choisie… Des pratiques peu démocratiques et des pressions dignes d’une garde à vue sur Alex ne trouveront qu’une issue une fois l’ambassade de France contactée avec l’appui de la police locale. Il faut dire que la note de frais laissée par la société d’hélicoptère a de quoi faire bondir : 24 000 euros. Notre assurance, Allianz, contractée par le biais de la Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade, refuse dans un premier temps de payer le devis gonflé de la compagnie népalaise. Elle informe même la société que selon ses experts, le devis ne devrait pas dépasser les 6240 dollars soit 5636 euros. Mais rien n’y fait, les Népalais ne bronchent pas et la situation se tend alors qu’Arnaud atterrit à Genève et rallie l’hôpital de Sallanches où il est opéré. Finalement son assurance acceptera de verser les 24 000 euros malgré le devis gonflé de 425 % selon leurs experts. Nous, Européens, en nombre conséquent dans le pays, apparaissons comme de parfaits appâts pour les sociétés d’hélicoptères privées.      

Loin de l’image immaculée de la chaine himalayenne, la fin de l’expédition nous laisse un goût amer, mais nous garderons en tête l’image du fabuleux panorama sur l’Everest et le Lhotse. L’ivresse des sommets est décidément bien addictive. 

Vue de la chaîne de l’Himalaya au petit matin pendant notre montée vers le sommet (Pierre Le Clainche)

Le film de l'hélitreuillage à 5600 mètres l'altitude pris par Tony (YouTube)

https://youtu.be/JPgpp9xAU0k

Lire aussi : Test, mon GPS Garmin 66i en plein Himalaya

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