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Gilles Bordenave
  • Aventure

Gilles Bordenave, du Sahara à l’Amazonie, l’aventure à l’état brut, sans fard

  • 19 mai 2025
  • 11 minutes

Sylvie Sanabria Sylvie Sanabria Longtemps allergique à toute forme de sport, Sylvie se révèle sur le tard marathonienne, adepte du yoga et s’initie même au surf et à la voile. En 2018, elle co-fonde Outside.fr dont elle prend la direction éditoriale. Elle est basée à Paris et dans les Cévennes.

Pas de sponsor, pas de « communauté » sur les réseaux, juste une sacrée expérience des zones les plus isolées de la planète, les plus sauvages aussi, acquise au cours d'une vie aventureuse, le Français Gilles Bordenave s’est fait une spécialité des longs treks en autonomie totale, au feeling, sans planification. Et en mode minimaliste, précise ce petit gabarit qui part toujours seul et doit essentiellement sa survie dans les situations les plus impossibles à une résilience hors norme, nous raconte-t-il depuis la forêt guyanaise où il vit depuis 18 ans.

Un « aventurier des années 1960-1970 » c’est le sentiment qu’on a en écoutant Gilles Bordenave raconter ses expéditions toutes bouclées « en solitaire, sans GPS ni téléphone satellite, sans aucune assistance logistique, sans transport motorisé et en autosuffisance alimentaire ». C'est sa marque de fabrique, une approche « à l’ancienne », qu'il revendique. Pas si fréquente aujourd’hui. Pas trop vendeur non plus, car le Français de 52 ans originaire de l’Ariège, dans les Pyrénées, consacre plus d'énergie sur le terrain, à survivre dans les milieux les plus hostiles, qu’à poster des vidéos. Pas le temps, pas l’envie.

Résultat, s’il est seul sur le terrain, c’est seul aussi qu’il monte ses expéditions depuis des années, sans sponsor, avec peu de moyens. Mais peu importe, c’est ça qu’il recherche : faire avec ce qu’il a, pour « retrouver des mentalités et des comportements que l'on a perdus, se dépasser, connaître ses limites et relativiser de la vie », dit-il avant d'ajouter : Je ne suis pas survivaliste, je n'ai suivi aucune formation, je ne suis pas sportif de haut niveau, mais j'ai acquis une forte résilience, c'est ça qui me permet de tenir et de me lancer dans mes expéditions solitaires ».

Régisseur sur des films policiers devenu pisteur, « quadiste » et piroguier

Un goût pour l’aventure auquel il a goûté pour la première fois en Afrique. Après un passage par la Gendarmerie dans les années 2000, il travaille pendant trois ans dans la « sécurité publique et privée » au Sénégal, en Gambie et au Mali. Il y découvre le désert et se lance dans ses premières immersions en solitaire. La forêt, il s’y familiarise grâce à une rencontre : Olivier Marchal, un ancien des forces de l’ordre lui aussi, devenu réalisateur de films policiers. Il devient son régisseur sur différents tournages pendant quinze ans. L’occasion de découvrir le milieu forestier dans différentes zones européennes, toujours en totale autonomie.

La passion pour la forêt est là, mais elle prendra toute sa mesure avec sa découverte de la Guyane, en 2007. Il va y multiplier les incursions, jusqu’à s’y installer définitivement il y a dix-huit ans. De 2016 à 2024, il est en réserve opérationnelle au sein du 9Rima (régiment infanterie de Marine) des forces armées de Guyane et participe aux missions HARPIE dans la lutte contre l'orpaillage illégal en forêt équatoriale. Il forme aussi à l’occasion des jeunes réservistes à l'installation d'un bivouac en forêt, la récupération d'eau potable, l'identification d'essences végétales comestibles. Cela lui vaudra la médaille "Forêt" argent. Actuellement en cours de transfert avec l'armée de l'air et de l'espace de Guyane, ce spécialiste en tant que pisteur, « quadiste » et « anaflu » (piroguier), est parfois sollicité pour des sauvetages en forêt, comme en 2020, où grâce à son approche légère, en solo avec son chien, il est parvenu à localiser une personne perdue dans la jungle.

Gilles BordenaveGilles BordenaveGilles Bordenave

"Le silence du désert, bien plus toxique que le bruit de la forêt amazonienne"

Cette approche, il l’a affinée au fil de ses nombreuses expéditions en tous milieux. 25 jours en moyenne, mais sans pression quant à la date de retour. Car Gilles ne court pas après les records, mais après l’expérience. « En forêt amazonienne, je peux marcher entre 15 et 20 km par jour », dit-il. « Pas plus. Je pars le matin à 7-8 heures. Vers 15 heures, je commence à chercher une installation pour mon bivouac. Parce qu’en forêt profonde, c’est très sombre à partir de 16h-17h. Je ne conçois pas marcher de nuit. C'est trop dangereux. En revanche, dans les régions arides, ou même forestières, mais un peu plus clairsemées, je peux parcourir entre 30 et 40 km par jour. Voire 45 km.

Ses plus grandes « épopées » ont duré des mois, toujours à pied. 155 jours pour sa traversée de l’Amazonie en 2016 , du Brésil au Pérou, en passant par la Colombie, dont il tirera un livre. Et 183 jours pour celle du Sahara et du Sahel du nord au sud, en 2004 : son plus long périple à ce jour. Un de ses plus éprouvants aussi. 

« Parti du détroit de Gibraltar, je suis redescendu vers le Maroc, avant de bifurquer vers l'Algérie, puis la Mauritanie et le Sahara occidental. J’ai rejoint la frontière entre le Mali et le Sénégal, jusqu'à Saint-Louis, au Sénégal. Ça m'a pris plus de six mois ». Le plus dur ? Moins de trouver de l’eau que de supporter le silence du désert, bien plus toxique que le bruit de la forêt amazonienne. On n'entend rien, c'est encore plus flippant, notamment la nuit. Mais j'ai trouvé une alternative. Dès le départ, j'ai compris qu'il ne fallait pas marcher la journée parce qu'on consommait beaucoup d'eau. Du coup, j'ai marché la nuit et essayé de dormir la journée. Pour l’orientation, d'habitude, je pars sans boussole, mais là, j’en avais une. Mais toujours pas de GPS, parce que sinon, ça n'a aucun sens. Pour moi, l'aventure avec un GPS, c'est comme si je partais avec quinze copains et puis on se promène. Pour moi, il n'y a pas de but. Il n'y a pas de sens. 

800 km à pied dans le désert avant de faire le Marathon des sables

Rien à voir avec un Mike Horn, même s’il m’a beaucoup inspiré. Lui part à l'aventure avec toute une logistique moderne parce qu'il a un but scientifique. Il ne va pas se permettre de prendre quatre mois pour arriver à un point précis s'il peut le faire en cinq semaines avec un GPS. Moi, je fais juste de la marche, du dépassement de soi, de la découverte, mais à l'ancienne. Cela dit, le désert, franchement, c'est assez monotone. Je ne le referais pas une deuxième fois aussi longtemps, ça n'a aucun sens. Les risques de se perdre ? Limités, je voyais quand même passer des caravanes de dromadaires. Mais de nos jours, on ne peut plus faire ce genre d'aventure, notamment en Mauritanie ou au Mali. C'est très, très, très, très compliqué. Même en Algérie, dans le sud. 

D'autant que je suis souvent dans l’illégalité administrative [sans les visas], alors que je suis censé traverser plusieurs pays. L’année dernière par exemple, pour mon retour au Sahara, j’ai traversé le Maroc pour aller en Algérie, puis en Mauritanie. 800 km de marche en 30 jours, en autonomie, avant de faire le marathon des Sables, soit 252 km (le genre de choses, en groupe, que je ne fais jamais !), pour célébrer les 20 ans de mon expédition. Normalement, les frontières sont fermées. Et il est strictement interdit de passer par ces endroits-là. J’ai pris des risques, à cause des points de contrôle et des drones. J'ai donc marché de nuit, sans éclairage, sans rien. Et j'ai pu passer. Mais je ne me suis pas éternisé…

Gilles BordenaveGilles BordenaveGilles Bordenave

"Je ne peux plus faire marche arrière"

Une vie d'aventure qui depuis 18 ans le ramène invariablement à sa base, la Guyane, où il s’est construit une maison sur pilotis dans la forêt, à 40 km de Cayenne, la capitale. Il y a développé une exploitation agricole avec des poules pondeuses et quelques buffles, il projette d'y planter des fruitiers. « Je n'ai pas de voisins à proximité. Mes deux chiens domestiques font un lien de surveillance et aussi d'accompagnement », dit-il. Pour communiquer ? « Starlink, plutôt par messages, pour le son, c’est plus difficile. La Guyane, c'est un point de départ pour tous mes déplacements en Amazonie. De là, je peux partir au Venezuela, au Guyana, au Brésil. C'est aussi mon petit jardin d'entraînement. Quand je pars en expédition, en général, c'est sur un coup de tête. Pourquoi ? Parce que plus je vais prendre de temps à préparer mon expédition, moins j'aurai envie de partir. Je sais que c'est beaucoup de tracas. Mais une fois parti, je ne peux pas faire marche arrière. Reste à moi de trouver une solution. C’est quelque chose qui me plaît beaucoup, l'Amazonie. Chaque fois que j'y reviens, c’est une nouveauté à découvrir. 

Sa beauté, c'est la lumière. On pourrait croire que tout est vert, mais chaque jour y est différent, les couleurs varient d'une heure à l’autre. Il y a des vues et des reliefs magnifiques, des criques, des petits ruisseaux, des rivières. On se sent plus fort et plus petit à la fois par rapport à ce milieu gigantesque. Parce que les arbres font quand même plus de 40 à 50 mètres de haut. On ne voit quasiment pas le jour parfois. Mais on se sent gonflé à bloc, plein d'énergie, parce qu’on se surpasse. Peut-être que dans la vie de tous les jours, on ressemble à Monsieur tout le monde, mais, quand on repense à ce qu'on a vécu en forêt, on se dit qu'on a un petit quelque chose en plus quand même. On a plus d'assurance en soi. 

"La folie passagère, je l'ai cotoyée plusieurs fois"

Les risques ? « Pour moi, c’est surtout de se blesser et que la plaie s'infecte. Je peux aussi me faire une entorse. La maladie va m’isoler plus que tout, car je ne peux pas appeler de secours, donc c'est très, très compliqué. Dans ces cas-là, le hasard a voulu que je rencontre des gens au cœur même de l'Amazonie, qui m'ont orienté à deux, trois reprises vers des petits villages isolés, où j'ai pu me reposer. Mais je ne comprends pas la langue, je me fais comprendre avec des dessins. Ces gens me prennent pour un fou, parce qu'ils se disent, mais qu'est-ce que ce blanc fait là, au milieu de nulle part ? Ils n'ont jamais vu de touristes dans ces régions-là.

Quand on est perdu, malade ou blessé, on passe en mode panique. Et les émotions ressurgissent. Le fait de rester concentré sur moi-même, de ne compter que sur moi-même, me fait passer en mode animal. C'est ça qui me décrit un petit peu dans ces aventures-là. Je ne me représente pas comme un super sportif, un guerrier ou un aventurier extrême. Mais j'ai cette notion de résilience et de dépassement de soi (même si c'est à mon niveau), qui fait que je ne baisse jamais les bras, que je vais jusqu'au bout.

J'ai déjà organisé des petits circuits de survie avec des sportifs de haut niveau ou des militaires. Au bout de 3-4 jours, quand ils n’ont plus leurs habitudes en termes d'énergie, de protéines, leur moral flanche. Moi, je ne prends jamais de barres énergétiques ni de boissons sucrées énergétiques. Du coup, quand je pars à l'aventure, il est évident que mon corps fléchit assez vite parce que je ne suis pas une force de la nature – 75 kg au départ, et généralement 10 kg de moins en fin d'expédition - mais je m'adapte aussi facilement.

Et puis il y a le mental, la folie passagère que j'ai côtoyée plusieurs fois. Mais ça, sur le moment, on ne s'en rend pas compte. On arrive à un point de non-retour. Sans qu’on le sache, il est temps de retrouver la civilisation. Je me suis perdu plusieurs fois. J'ai tourné en rond. D'où la longueur aussi de mes épopées. Alors, quand je pars, en général, je ne prévois pas une date de retour. Je ne préviens personne, bien entendu, ni mon entourage, ni ma famille, pour ne pas les inquiéter et pour ne pas non plus que ça m'inquiète. Je ne veux pas penser à tout cela. C’est aussi la raison pour laquelle que je n’ai aucune photo de proche. Donc, en général, quand je pars, si un parcours que je dois faire en 3-4 semaines, je me prévois 2 mois, 2 mois et demi. Je double, en fait, la durée du séjour. C’est ma marge de manœuvre. 

"Le vrai danger : c'est l'homme"

Dans la forêt, bien sûr, il y a la faune et la flore, qui peut être toxique. Mais honnêtement, les jaguars, les scorpions, les serpents, il y en a, mais en général, ils nous fuient, ils tournent autour. Voilà. Ça m'est déjà arrivé de voir des traces des jaguars autour de mon bivouac, le lendemain matin au réveil, mais je n'ai jamais été attaqué par quoi que ce soit. Il faut juste prendre des précautions. Pour les scorpions, par exemple, il faut surélever toutes ses chaussures. Il ne faut rien laisser au sol. 

Le vrai danger, pour moi c’est l’homme. Comme j’ai pu le vivre quand, perdu dans le jungle amazonienne, je me suis retrouvé emprisonné dans un village tenu par les narcotrafiquants. Je m’en suis sorti, mais s’il faut faire acte de courage, il ne faut pas être agressif. Il y a une ligne rouge à ne pas dépasser, mais il ne faut pas se laisser faire non plus. J'ai un fort caractère, mais je connais la limite à ne pas dépasser envers autrui. Il y a un respect mutuel qui doit être approprié en fonction de la situation ». Le danger que représente l’homme, c’est aussi pour cela que je ne fais pas de feu en bivouac », explique-t-il. « Le feu, ça peut être bien pour deux choses. La première, pour se réchauffer. Notamment dans la forêt amazonienne qui est humide. Mais aussi dans le désert, très froid la nuit. Et ça permet de faire fuir tout animal susceptible de nous déranger. Maintenant, le feu, ça attire aussi l'homme, et la convoitise, la curiosité. C’est aussi pour ça que je n’ai rien de valeur sur moi et très, très peu d'argent. Donc, je préfère supprimer tout confort qui pourrait m'aider. De toute façon, je pars à l'aventure. Je n'ai pas besoin de confort. C'est ancré dans ma tête. Donc, pourquoi me rajouter un petit peu de confort par période pour finalement jouer sur le mental si je viens à le perdre ? ».

Gilles BordenaveGilles BordenaveGilles Bordenave

Le sac minimaliste de Gilles Bordenave

"En expédition, le poids est mon ennemi", insiste l'aventurier. "Puisque mon physique ne me permet pas de porter 30 à 35 kg comme Mike Horn. Moi, je peux être limité qu'à 15 à 18 kg. Voire 20. En fonction du relief. 

  • « En milieu forestier, que ce soit en Europe, en Afrique ou en Amazonie, j'ai généralement deux trois hamacs moustiquaires. Deux très simples, que je peux trouver chez Nature et Découvertes ou des magasins comme Le Vieux Campeur ou des magasins sportifs. Et un qui est un peu plus complexe avec bâche intégrée pour me protéger de la pluie. Pourquoi trois ? Parce que comme ils sont de matière plutôt fragile, il n'est pas rare qu'il y ait des déchirures. Or, en forêt, sans hamac, autant vous dire que l'aventure se termine, je ne peux pas dormir, à même le sol, il y a trop d'insectes, c'est trop dangereux. Au niveau du poids, chaque hamac fait à peu près 20-25 grammes, donc c'est très, très, léger, assez coûteux par contre, aux environs de 100-110 euros l'unité. Le hamac 3 en 1 est à plus de 300 euros et fait 500 grammes. Ensuite j'ai une bâche de 4 mètres sur 3, quand je peux m'installer plus confortablement, etc.. 
  • Dans mon sac aussi : des paires de chaussettes et des caleçons – beaucoup de rechange, c'est indispensable en milieu humide. Une trousse de toilette minimale, du Doliprane et un désinfectant.
  • Quoi d'autre ? Du matériel de pêche (un filet de moustiquaire et des hameçons). En fonction de mon lieu d'aventure, je peux prendre aussi mon arc avec des branches démontables, et des flèches en inox, Mais bon, c'est 1,2 kg supplémentaire ! Je suis toujours en autosuffisance alimentaire. Pas de conserve ni de saucisson, mais tout ce que je peux trouver de comestible dans la forêt : des fruits, de la viande, du poisson ou du feuillage. J'ai toujours une réserve d'urgence de 7 lyophilisés, pour m'aider à tenir 7 jours. Mais c'est vraiment en cas de crise extrême. 
  • Une gourde filtrante pour boire directement l'eau de la rivière. Et des pastilles de purification à mettre dans ma gourde.
  • Egalement de quoi allumer du feu. Des bougies, des allumettes, un briquet, une pierre à feu. Et, bien sûr, j'ai des racines trempées dans de l'huile et trempées dans de la bougie, préparées à l’avance. Une étincelle et ça prend flamme !
  • Mon petit carnet de voyage. Je prends des notes, de quoi écrire. Et une machette et des couteaux, c’est tout.
  • En zone désertique ou chaude mais plutôt ouverte, j'ai des panneaux solaires supplémentaires pour recharger mon téléphone qui me sert exclusivement à faire des photos. Je ne peux pas appeler ni émettre d'appel. Pas de caméra, rien qui puisse attirer la convoitise ».

Un sac de base que Gilles Bordenave reprendra sans doute pour sa prochaine traversée des grandes plaines sud-américaines, de l’Argentine à l’Uruguay. En revanche, il devra sérieusement le compléter pour son grand projet 2032, l’année de ses 60 ans, où il compte faire la traversée du Groenland en solitaire. « Là, je pense que j'aurai fait le tour », dit-il. « Et puis, je n'ai plus 25 ans. Il sera temps de raccrocher ».

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