290 km en plein désert, sous des températures avoisinant les 46°, avec une chariot tiré sur les sentiers : Roland Banas l’a fait. Un record FKT (Fastest Known Record) pour ce Français, qui a réussi son défi en 5 jours, 6 heures et 52 minutes, le tout en solitaire et sans assistance. Une victoire qu’il savoure d’autant plus qu'il s’agit de sa deuxième tentative.
Interview exclusive.
C’est dans la plus grande discrétion que Roland Banas, 45 ans, Français installé aux Etats-Unis, s’est élancé le 3 août dernier, sur les sentiers de la mythique Death Valley. Derrière lui, une chariot de 155 kg, dont 110 d’eau. Livré à la solitude, sans assistance, il est parvenu en plein été à traverser la Vallée de la Mort en 5 jours, 6 heures et 52 minutes. Une première dans cette région au climat infernal où, quelques jours plus tard, le dimanche 16 août, plus de 54 degrés étaient recensés. L'une des températures les plus chaudes jamais enregistrées dans le monde.



Pour réussir, Roland Banas a dû apprendre de ses erreurs. Un mois plus tôt, en juillet, il avait déjà tenté cette folle traversée du désert, interrompue par l’ensablement irréversible de sa première charrette. Cette fois-ci, l’athlète a récupéré les roues de son vélo de montagne, et a appris lui-même à souder les barres d’acier pour former la base du chariot. Avec un équipement plus robuste - mais pas infaillible - et une meilleure connaissance du terrain, Roland Banas est enfin parvenu à parcourir les 290 km de pistes dans la Vallée de la Mort.

Chaque soir, avant de se coucher, l’aventurier tient un journal. Obstacles et difficultés sont le fil rouge de son aventure, qu’il raconte sur les notes de son téléphone à la belle étoile. Pneu crevé, saignements de nez et températures proches des 46° compliquent sa tâche. Pour survivre à l’effort et la chaleur, Roland Banas boit jusqu’à 15 litres d’eau par jour, et a du mal à s’alimenter. Mais le 8 août, il parvient à boucler son aventure en regagnant l’extrémité sud du parc national, et inaugure la première traversée de la Vallée en solitaire, sans assistance. Et sans bruit, car l'homme ne court pas après les médias. Doublement impressionnant !
A son retour chez lui, en Californie, où il réside depuis plusieurs années, Outside a interviewé cet adepte de la course à pied qui n'enchaîne ni les ultras ni les records, mais marche pour évacuer son stress, tout simplement.
Pourquoi avoir choisi de traverser la Vallée de la Mort ?
Je n’en suis pas à ma première aventure. J’avais fait une autre traversée de la Vallée, mais en hiver, sans assistance, avec un sac de 40 kg sur le dos. Le but était différent, c’était de rester hors des routes et des chemins, de faire quelque chose à 100% dans la nature. Une seule personne avant moi l'avait fait. Et puis cet hiver, en février, j’ai marché le long du lac Baikal ( au sud de la Sibérie, ndlr ) sur la glace, mais j’ai dû m’interrompre. Avec l’accélération de la propagation de l’épidémie de coronavirus, j’étais finalement plus stressé qu’autre chose. Du coup, après être revenu et avoir subi les conséquences du virus sur mon travail pendant des semaines, j’avais besoin de m’échapper. Et la Vallée de la Mort n’est pas très loin de là où j’habite, j'y suis déjà allé plusieurs fois, donc je connais un peu. Et j’avais juste envie de voir si je pouvais le faire, de repousser mes limites. C’était une façon d’évacuer mon stress.
Vous aviez déjà fait une tentative en juillet, qui n’a pas abouti. Que s’est-il passé ?
Le chariot que j’avais utilisé avait de plus petites roues. Les pistes de la Death Valley sont vraiment dures, bien plus que ce à quoi je m’attendais. La première fois que je me suis lancé, je ne connaissais pas bien les pistes. Et la première que j’ai empruntée était pleine de sable, du sable très profond. Alors forcément, vu le diamètre de mes roues, ça n’allait pas du tout. C’était comme si je tirais une enclume dans le sable pendant des kilomètres et des kilomètres. J’ai continué pendant deux jours, j’ai couvert 50 km, mais ce n’était pas la peine de continuer, c’était ridicule. Je travaillais beaucoup trop et il faisait trop chaud pour l’effort que je fournissais. J’ai préféré rentrer chez moi et construire un chariot complètement différent, et puis recommencer.
Quel était votre objectif en partant ?
Déjà, il faut savoir que la Vallée est classée comme un parc national, donc on n’a pas le droit d’utiliser un transport mécanique, que ce soit un vélo ou une remorque en dehors des pistes et des routes. Et comme j’avais énormément d’eau à porter, je suis resté sur les pistes, avec ma petite charrette. Mon objectif était d’être la première personne à le faire. Certains ont déjà fait la traversée complète en partant du point extrême au nord jusqu’au point extrême au sud, mais tous étaient assistés, ont rempli de l’eau à des points intermédiaires, ou ont même caché de l’eau dans le désert. Mais personne ne l’avait fait d’une seule traite, en prenant l’équipement nécessaire et en se débrouillant tout seul du début à la fin.
Comment se passaient vos nuits, en plein désert, après des journées aussi intenses ?
Je n’avais pas de tente, ni besoin d’emporter ce genre de matériel. Je dormais sur un matelas gonflable, avec juste un drap, à la belle étoile, et puis c’est tout. Et c’était le meilleur moment de la journée. La Vallée de la Mort est connue pour sa clarté de l’air, il n’y a aucune pollution lumineuse, l’air est très sec, donc c’est l’un des plus beaux endroits aux États-Unis pour voir le ciel. On voit la Voie lactée et des millions d’étoiles, c’est fantastique. Alors je profitais au maximum de ces moments. Il y a un tel contraste entre l’effort physique et la concentration nécessaire pour continuer à avancer que le soir, m’allonger sous les étoiles me permettait vraiment de me détendre.
Comment organisiez-vous vos journées ?
Je me levais très tôt le matin, avant l’aube. Je partais tout de suite et je marchais toute la journée jusqu’au coucher du soleil, à part une pause que je faisais pendant une heure ou deux quand il faisait vraiment trop chaud. Dès qu’il commençait à faire nuit, je m’allongeais pour me reposer aussitôt. Je prenais quelques minutes pour préparer mes affaires pour le lendemain, je mangeais un petit morceau, et puis je dormais pendant 9 ou 10 heures, jusqu’à 4h du matin. C’était ma période de repos.
Avec un tel rythme, arriviez-vous à récupérer de vos efforts ?
Non, pas vraiment. J’ai accumulé beaucoup de fatigue. La preuve, quand je suis revenu après ces cinq jours et demi dans la Vallée de la Mort, les premiers jours pendant l’après-midi je tombais de fatigue à chaque fois, je faisais des siestes, ce que je ne fais jamais d’habitude. J’avais faim tout le temps. Toutes les deux heures, je mangeais comme si c’était le repas de midi. Il m’a fallu au moins quatre ou cinq jours pour commencer à récupérer physiquement, que mes jambes soient moins fatiguées et que j’arrête de m’endormir au milieu de la journée. Mais maintenant ça va mieux, je suis à nouveau en pleine forme !
Sur Facebook, quelques jours après votre retour, vous avez publié votre journal de voyage. Comment l’avez-vous écrit ?
Chaque soir, je prenais une dizaine de minutes pour marquer les points importants de la journée. J’écrivais tout sur mon téléphone. Au moment de publier tout ça, j’ai décidé de rajouter après coup quelques explications sur la chaleur, ou l’hydratation, pour que les lecteurs puissent comprendre mon mode opératoire. Dans ce genre de conditions, on ne fait rien au hasard. Mais pour ça il faut connaître la « méthode » à suivre pour survivre dans le désert.
Dans votre journal, vous parlez beaucoup de l’importance de l’hydratation dans le désert, mais peu de l’alimentation. Comment avez-vous géré vos repas?
L’alimentation a été difficile. Mon régime était fait à base de barres de céréales, de gels ou d'aliments de ce type pendant la journée, et le soir, à base d’aliments lyophilisés. C'est sans doute parce que mon corps était tellement stressé et concentré à contrôler sa température, que mon appétit a complètement disparu. Rien que l’idée ou l’odeur d’un repas me retournait l’estomac. Plus ça allait et moins je mangeais. À la fin je mangeais une ou deux barres de céréales par jour, ou des petits cubes de sucre pour soutenir l’effort. J’ai perdu au moins 3 kg en 5 jours, parce que je n’arrivais pas à manger à cause de la température.
Les vivres sont-elles restées consommables, malgré l’exposition à la chaleur toute la journée et les conditions de la traversée ?
Les bidons avec lesquels je suis parti gardaient l’eau propre. À aucun moment l’eau n’a été contaminée, donc il n’y a pas eu de problème sur ce point. Elle était juste chaude le soir. Pour la nourriture, je n’ai pris que des aliments déjà emballés, ou sous vide. Et mon trajet n’a duré que cinq jours, je ne suis pas parti si longtemps que ça. Et puis j’ai veillé à prendre des aliments qui ne fondent pas, pas de barres de céréales au chocolat par exemple !
Quel a été votre budget pour cette aventure ?
La traversée en elle-même ne m’a pas coûté grand chose. La première fois que j’ai essayé, en juillet, comme il y avait un niveau de risque élevé, ma compagne a accepté de rester à proximité pour venir me chercher si les choses tournaient mal, donc il y avait des frais d’hôtel pour elle. Finalement ça a été la plus grosse dépense. Le reste du budget a été affecté à la construction du chariot et aux bidons d’eau, j’ai dû dépenser 200 ou 300 dollars ( entre 170 et 250 euros, ndlr ) en équipement. Et puis j’ai entièrement fait le chariot moi-même. J’ai pris les roues de mon vélo de montagne. Une semaine avant de partir, j’ai appris sur YouTube comment souder le reste. J’ai acheté un peu de métal, j’ai soudé les barres autour de mes roues et des bidons d’eau, et voilà.
Quand vous ne marchez pas dans le désert, que faites-vous dans la vie ? Qu’est-ce qui vous a conduit jusqu’en Californie ?
Je dirige une crèche qui accueille 140 enfants. J'ai quitté la France il y a 20 ans. J’ai commencé ma carrière comme ingénieur dans le pétrole et dans les mines, j’ai voyagé un peu partout dans le monde. Et quand nous avons eu nos deux enfants, ma femme et moi avons décidé qu’être déracinés sans arrêt n’était pas le style de vie qu’on voulait pour eux. Je voulais passer du temps avec eux. Du coup on a décidé de prendre en charge une crèche, et on s’est installé à Sacramento il y a un peu plus de cinq ans. Ça doit être la période la plus longue où j’ai vécu quelque part !
Au quotidien, suivez-vous un entrainement particulier ?
Je m’entraine, mais jamais très sérieusement. Je cours, car j’aime ça. Pour cet été, j’ai quand même suivi un entrainement plus sérieux pour m’habituer à l’effort sous forte chaleur. J’ai fait ce qu’on appelle du « heat training » : tous les jours, pendant les trois ou quatre semaines qui ont mené à l’aventure, je passais une heure à courir ou faire du vélo au moment le plus chaud de la journée, et même parfois en portant une polaire pour forcer mon corps à apprendre à travailler en cas de chaleur extrême, et l’habituer à transpirer suffisamment pour me refroidir. Ça m’a vraiment beaucoup, beaucoup aidé. Mais aujourd’hui, plus de torture, je cours juste pour le plaisir !
Maintenant que vous avez réalisé la première traversée en autonomie et sans assistance de la Vallée de la Mort, pensez-vous y retourner pour y relever un nouveau challenge, ou ne voulez-vous plus y mettre les pieds ?
La Vallée est un endroit magnifique, je serais content d’y retourner. Il y a encore plein de choses que je n’ai pas encore faites là-bas, en particulier les randonnées dans les montagnes. Mais en terme d’aventure extrême, je ne vois pas trop ce que je pourrais faire d’autre qui soit suffisamment différent et intéressant.
Article publié le 21 août 2020 à 10h30, complété par une interview à 13h30.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
