Prenez un hiver moyennement enneigé, un printemps exceptionnellement chaud, puis ajoutez-y deux vagues de chaleur successives, l'une en mai, l'autre à la fin du mois de juin. Le résultat est sans appel. Sous les effets de la canicule, la neige a fondu près de trois mois plus tôt qu'au cours d'une année normale. De quoi, ironie du sort, dépasser aujourd’hui 29 juin, « le jour du recul des glaciers », moment où les glaciers ont épuisé leurs réserves hivernales de neige et entrent désormais dans une phase de fonte de leur propre masse de glace. Pour le glaciologue Jean-Baptiste Bosson, la situation est hallucinante, exceptionnelle, tout simplement terrible…
« La période climatique que nous vivons n’a rien de banal, on est dans l’extraordinaire », observe Jean-Baptiste Bosson, glaciologue et fondateur de l’association Marge Sauvage. La canicule qu’a vécu l’Europe ces douze derniers jours ne relève pas d’un simple épisode météorologique isolé, bien au contraire. Le printemps et le début de l’été 2026 s’inscrivent déjà parmi les périodes les plus chaudes jamais enregistrées dans l'histoire récente des Alpes. « Là, on sort de ce qu’on connaît et de ce qu’on maîtrise sur les canicules. » insiste-t-il. Avec, des conséquences sur les glaciers qu’il juge « terribles ».
Un « jour du recul des glaciers » de plus en plus précoce
Cette année, le 29 juin marque ce que les scientifiques appellent le « jour du recul des glaciers ». Développé par le réseau des relevés glaciologiques suisse GLAMOS, cet indicateur désigne le moment où les réserves de neige accumulées durant l'hiver sont entièrement consommées, laissant place à une fonte nette de la glace. « C'est un peu comme le principe d'un compte en banque », illustre Jean-Baptiste Bosson. « Le jour du recul des glaciers correspond au moment où l'on passe dans le rouge. À partir de là, le bilan devient déficitaire. » L'indicateur fait directement écho au « jour du dépassement des limites planétaires », qui mesure le moment où l'humanité a consommé l'ensemble des ressources que la planète est capable de renouveler en un an. Cette année, il avait été atteint le 24 avril.
« Pour un glacier en équilibre, ce jour ne devrait jamais arriver pendant l'année. Idéalement, il devrait tomber le 31 décembre », poursuit le glaciologue. Cette date n'avait encore jamais été atteinte aussi précocement, à l'exception de 2022, où elle était survenue trois jours plus tôt. En comparaison, elle était tombée en juillet l'an dernier et en août en 2024.
Pour cause : la perte de la principale protection des glaciers, la neige tombée durant l'hiver. « Normalement, les mois de mai et de juin ne sont pas des périodes de forte fonte glaciaire », explique Jean-Baptiste Bosson, mais des périodes où la neige hivernale fond progressivement. Plus elle reste longtemps sur le glacier, plus elle lui permet d'accumuler de la nouvelle glace. » Très blanche, elle réfléchit une grande partie du rayonnement solaire et isole la glace des températures élevées. Tant qu'elle est présente, le glacier est relativement protégé. Or cette année, cette « carapace » a disparu particulièrement tôt, « environ trois mois d’avance par rapport à une situation saine », selon Matthias Huss, chef du service de surveillance des glaciers en Suisse (Glamos) interrogé par l’AFP. Si l'hiver 2025-2026 a pu donner l'impression d'être correctement enneigé, il restait en réalité déficitaire. « L'enneigement n'était pas si mauvais, mais il n'était pas non plus colossal », rappelle Jean-Baptiste Bosson. Les mesures du programme GLAMOS confirmaient déjà, à la sortie de l'hiver, un bilan neigeux insuffisant pour reconstituer durablement les glaciers.
À ce déficit se sont ajoutées deux vagues de chaleur successives qui ont accéléré la fonte. « Si l'épisode de chaleur de mai était déjà « hyper puissant », rappelle Jean-Baptiste Bosson, celui qui touche actuellement une grande partie de l'Europe est, selon lui, « hallucinant ». « Les canicules de mai et de juin ont fait disparaître la neige très rapidement et exposent directement la glace, qui commence alors à fondre alors qu'elle devrait encore être protégée. » explique-t-il. Une situation jugée catastrophique, qui se rapproche des records de fonte de 2022, aujourd’hui référencés comme l’un des épisodes les plus extrêmes mesurés en Europe. « Si ces conditions persistent, l’année 2026 pourrait s'en approcher, voire les dépasser. »
Les Alpes ont perdu 40% de leurs glaciers
Sur le temps long, les données scientifiques confirment la singularité des glaciers face au réchauffement climatique. Parmi les études plus récentes, celle de la revue scientifique « Nature », publiée le 19 février 2025, révélait qu’entre 2000 et 2023, les glaciers du monde avaient perdu environ 5 à 6 % de leur volume. En première ligne, les Alpes, où cette perte atteint déjà les 40 %, soit près de huit fois plus rapidement que la moyenne mondiale. « Les Alpes sont la région du monde où les glaciers disparaissent le plus vite », résume Jean-Baptiste Bosson. « Nous assistons à une extinction accélérée des glaciers alpins. »
Malgré ce constat, les réponses mises en œuvre restent, selon lui, largement insuffisantes. Les couvertures géotextiles déployées sur certaines langues glaciaires pour ralentir localement la fonte sont, selon lui, « des bêtises qui ne servent à rien», « des solutions très locales, qui ne traitent pas la cause du problème. »« C'est comme si vous souffrez d'une hémorragie, vous courez à l'hôpital, on vous met un micro-bout de pansement mais on ne fait rien pour traiter l'origine du saignement. Vous êtes peut-être content que ça saigne moins ici. Mais ça saigne partout ailleurs (...). Tant que les émissions de gaz à effet de serre ne diminuent pas, les glaciers continueront de reculer. Les États comme les entreprises n'ont toujours pas pris la mesure du problème. »
Le glaciologue pointe également un recul des moyens consacrés à la transition écologique. « La réaction des politiques publiques est catastrophique », juge Jean-Baptiste Bosson. « Le plan national d’adaptation au changement climatique reste sous-doté et insuffisamment ambitieux. Les financements aux programmes environnementaux de L’ADEME, l’Agence de la transition écologique, et de l’Office français de la biodiversité (OFB) sont tous deux directement concernés par des arbitrages budgétaires défavorables.» Le chercheur rappelle pourtant que l’État s'est engagé à placer tous les glaciers et les écosystèmes post-glaciaires sous protection, même si celui-ci, reste, pour le moment, largement théorique. « C’est un engagement qui n’est pas appliqué sur le terrain. »
Finalement, pour Jean-Baptiste Bosson, les glaciers ne sont pas seulement des marqueurs du climat, mais aussi des éléments essentiels de ce qu’il appelle « l’habitabilité » de la planète. « Les glaciers jouent un rôle de giga-régulateur du climat. Ce sont le château d’eau douce de la Terre » rappelle-t-il. « Ils régulent les océans, stabilisent les niveaux marins. Leur disparition change profondément les conditions de vie sur Terre. » « Nous sommes incapables de prendre soin de ces écosystèmes, alors que nous dépendons vitalement d’eux », regrette-t-il. « Les glaciers sont nos alliés. Notre histoire sur Terre est totalement liée aux glaciers. Dans notre ADN, on ne sait pas ce que c’est qu’une Terre sans glaciers. On s’est auto-proclamé Homo Sapiens, l’espèce qui sait, mais je crois qu’on n’a pas compris grand-chose… »
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