Courir jusqu’au sommet, traverser un glacier, enchaîner des arêtes baskets aux pieds… À la croisée du trail et de l’alpinisme, ces aventures séduisent des traileurs dont l’expérience en haute montagne n’est pas toujours à la hauteur de leur cardio. Les disparitions de Kalie McCrystal sur le Cervin et d’Ida Amelie Robsahm en Norvège, ce mois de septembre, ravivent le débat sur la prise de risque. Les images des champions banalisent-elles des itinéraires exigeants ? Faut-il blâmer Kilian Jornet ? La légèreté se paie-t-elle au prix de la sécurité ? Guides et athlètes confrontent leurs points de vue sur les compétences à acquérir, le choix du matériel et la décision, parfois difficile, de faire demi-tour.
À Chamonix, des guides alertaient déjà, il y a une dizaine d’années, sur l’arrivée de traileurs sur des itinéraires jusque-là fréquentés par les alpinistes, avec un équipement réduit au minimum. Parmi eux, Max Fabbro avait été témoin d’un accident mortel en 2017, près du sommet du mont Blanc. « Il était équipé comme un traileur : des chaussures de course, des bâtons, mais ni crampons ni piolet », racontait le guide à Trail Runner dans l’enquête publiée en 2019. Le vent soufflait violemment et le brouillard réduisait la visibilité à presque rien. L’homme, dont l’identité n’avait pas été rendue publique, avait glissé sur près de 275 mètres avant de tomber dans une crevasse.
Quelques semaines plus tard, Jack Geldard, ancien rédacteur en chef de UK Climbing et guide installé à Chamonix, était témoin d’une autre chute mortelle, près du sommet du mont Blanc. « Il a essayé de dépasser un groupe et s’est mis à glisser », racontait-il. Le terrain était verglacé et le traileur ne portait pas de crampons. Matthieu Craff, 29 ans, avait glissé hors de sa vue, vers un amas de séracs.
Dans les Alpes suisses, Ralph Näf, guide de montagne, président de l’Eiger Ultra Trail et responsable de la formation des secours alpins de la région de Grindelwald, faisait le même constat. Des traileurs s’aventuraient sur des itinéraires d’alpinisme, notamment sur le versant ouest de l’Eiger. « Les coureurs franchissent désormais la frontière avec l’alpinisme », observait-il. « Beaucoup de traileurs connaissent mal la montagne et disposent de beaucoup moins de matériel de sécurité que les alpinistes. La marge de sécurité est donc très faible. »
Une étude publiée en 2025 apporte un éclairage sur les causes des accidents graves en trail. À partir de 94 articles de presse anglophones publiés entre 2004 et 2024, les chercheurs ont recensé 127 coureurs concernés, dont 104 décédés. Dans cet échantillon, 73 % des décès étaient liés à des facteurs extérieurs. Le froid, associé à une hypothermie présumée, arrivait en tête de ces causes, devant les traumatismes consécutifs à une chute ou une glissade. Ce recensement couvre toutefois le trail dans son ensemble, au-delà de la seule haute montagne, et ne constitue pas un bilan exhaustif de sa mortalité.
Une autre étude, publiée en 2021, avait recensé 51 décès liés à la course en montagne en Europe occidentale entre 2008 et 2019 : 35 pendant des compétitions, 13 à l’entraînement et trois après une course. Les morts subites d’origine cardiaque représentaient 43 % des décès, devant les traumatismes dus aux chutes (31 %) et l’hypothermie (16 %). Deux autres décès associaient traumatisme et hypothermie, illustrant le danger d’une immobilisation dans le froid après une blessure.
Le piège des réseaux sociaux
Sur les réseaux sociaux, les exploits des meilleurs peuvent donner l’impression que leurs itinéraires sont à la portée de tous. Un mécanisme exploré dans notre article « Les réseaux sociaux, septième piège de l’inconscient en montagne ? ». « Les traileurs en quête de nouveaux défis sont influencés par les publications des athlètes professionnels. Ils récupèrent la trace GPS et se lancent », observait Ralph Näf. Uli Steidl, coureur et alpiniste qui détenait alors le record de vitesse sur le mont Rainier, mettait lui aussi en garde : « Quelqu’un publie une photo, quelqu’un d’autre se dit : “Je veux faire ça.” Il télécharge la trace GPS et pense : “Si je la suis, tout ira bien.” Mais cela ne fonctionne pas toujours comme ça. Un itinéraire praticable sous un épais manteau neigeux en juin peut devenir, en août, un passage dangereux sur des rochers instables. »
« Grâce aux applications comme Strava, il est plus facile d’échanger et de voir ce que font les autres », expliquait la traileuse Trisha Steidl. De quoi donner des idées d’itinéraires et d’enchaînements de sommets jusque-là insoupçonnés. Hillary Allen, figure du skyrunning international, soulignait toutefois l’ambivalence de cette influence : « Les athlètes popularisent une pratique qui mêle course à pied et escalade sans corde. C’est formidable, parce que cela encourage les gens à essayer, mais cela peut aussi être dangereux. » Selon elle, cette exposition peut banaliser des efforts exceptionnels : « Les gens se mettent en difficulté parce qu’ils pensent qu’une grosse journée en montagne est quelque chose de normal. Ça ne l’est pas. »
Kilian Jornet incarne cette rencontre entre trail et alpinisme, de ses records sur le mont Blanc et le Cervin à ses grands enchaînements de sommets avec Alpine Connections dans les Alpes et States of Elevation aux États-Unis. Ces performances inspirent, mais les images montrent-elles les années d’apprentissage et de préparation qu’elles exigent ?
Faut-il réglementer le trail en haute montagne ?
En compétition, les organisateurs fixent un parcours, imposent du matériel et peuvent adapter ou annuler une épreuve si les conditions l’exigent. Lors d’une sortie personnelle, ces décisions reviennent aux pratiquants : choisir leur itinéraire, évaluer les conditions, emporter le matériel adapté et savoir renoncer. Jusqu’où les pouvoirs publics doivent-ils intervenir dans ces choix ?
Le 17 août 2017, alors qu’un traileur était porté disparu sur le mont Blanc, le maire de Saint-Gervais, Jean-Marc Peillex, prenait un arrêté imposant un équipement minimum aux personnes souhaitant emprunter la voie normale depuis sa commune. Chaussures de montagne, crampons, piolet : l’élu entendait mettre un frein aux ascensions entreprises avec un équipement de trail. De son côté, Stéphane Bozon, alors commandant du Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) de Chamonix, dénonçait l’arrivée de coureurs s’engageant seuls, en baskets et sans crampons sur cet itinéraire d’alpinisme. Interrogé par Lyon Capitale après la découverte du corps du traileur dans une crevasse, il mettait directement en cause un « effet Jornet » : « On savait que ça devait arriver. On en avait vu les prémices quand il [Kilian] a mis les images de son ascension en short, tee-shirt et baskets. On s’est dit : ça y est, on y est… Depuis quelque temps, le trail dans le couloir du Goûter commence à prendre. Les trailers montent de plus en plus en altitude. Mais le couloir du Goûter, c’est de l’al-pi-nis-me. Point ! » Puis il ajoutait : « L’effet Jornet, en voilà le résultat : un dévissage dans une pente glaciaire et, au bout, un mort. C’est le phénomène médiatique autour du trail en haute montagne. Courir sur les sentiers ça n’a rien à voir avec grimper en haute montagne. »
Une mise en cause que contestait Hillary Allen dans l’enquête de Trail Runner publiée en 2019. « Quand je regarde ce que fait Kilian, je mesure toutes les compétences qu’il possède. On ne peut pas gravir le mont Blanc dès sa première sortie de trail. Il faut former les gens. Les traileurs doivent prendre l’initiative d’acquérir les compétences nécessaires pour aller en montagne. Il faut le matériel, les connaissances et les ressources mentales pour faire les bons choix. »
Le cadre réglementaire s’est encore renforcé en octobre 2020 avec un arrêté préfectoral de protection des habitats naturels couvrant une partie du massif. Destiné à préserver le site du mont Blanc face à sa fréquentation, il encadre notamment le bivouac et les conditions d’accès aux refuges. Sur la voie normale, les gendarmes et les agents municipaux contrôlent aussi l’équipement des candidats au sommet et font rebrousser chemin aux personnes insuffisamment équipées.
Le zéro risque n'existe pas
L’expérience et la préparation permettent de réduire le risque, jamais de l’éliminer. Hillary Allen en a fait l’expérience en 2017, lors de la Tromsø Skyrace, en Norvège. Une chute d’environ 45 mètres lui a fracturé une douzaine d’os et a nécessité un an de récupération. « À un moment, j’ai posé le pied, et l’instant d’après, j’étais dans les airs », racontait-elle. Elle évoluait pourtant sur un terrain qu’elle avait l’habitude de parcourir à l’entraînement. « Il faut avoir les compétences pour gérer le risque, mais on ne peut pas le supprimer complètement. Peu importe le niveau que l’on atteint, une part de risque restera toujours présente. » Cette expérience donne aussi du poids à ce qu’elle défend : savoir faire demi-tour et montrer ces renoncements autant que les sommets atteints. « Certains jours, je ne le sens pas, et ce n’est pas grave », expliquait-elle. « Je n’ai pas peur de raconter les journées où j’avais envie de faire quelque chose d’ambitieux, mais où j’ai fait demi-tour. »
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