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Le 7ème piège
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Les réseaux sociaux, septième piège de l’inconscient en montagne ?

  • 15 septembre 2026
  • 7 minutes

La rédaction Outside.fr Marina Abello Buyle

Pourquoi des alpinistes, grimpeurs ou skieurs expérimentés prennent-ils parfois des décisions qu’ils savent risquées ? En 2004, Ian McCammon identifiait six pièges heuristiques susceptibles de fausser notre perception du danger en montagne : la familiarité, l’obstination, l’acceptation, l’effet de groupe, l’aura de l’expert et la rareté. Plus de vingt ans plus tard, le film Le 7e piège, qui sera présenté en avant-première au High Five Festival, interroge l’arrivée d’un nouveau facteur : les réseaux sociaux. Car à force d’être bombardés par des contenus spectaculaires, ne finissons-nous pas par banaliser des pratiques qui ne devraient pas l’être ? Jusqu’à quel point déplacent-ils la frontière entre le risque que nous acceptons et celui qui serait réellement acceptable ?

Au début des années 2000, Ian McCammon, ingénieur et chercheur américain, perd l’un de ses amis dans une avalanche. Ce jour-là, le risque d’avalanche est élevé, mais Steve et ses compagnons sont loin d’être débutants. Ils connaissent bien le terrain. Steve est même retourné dans le secteur moins d’une semaine auparavant. Tous ont été formés au risque d’avalanche et pensent pouvoir limiter leur exposition en choisissant soigneusement leur itinéraire. Au cours de leur sortie, ils rencontrent un autre groupe de skieurs qui se dirige vers le même col. Les deux groupes échangent brièvement sur les conditions et concluent que le choix de l’itinéraire sera déterminant pour rester en sécurité. Mais dix minutes plus tard, alors que le groupe de Steve trace dans une pente boisée peu raide, il déclenche une avalanche. Les trois skieurs sont emportés. L’un d’eux est grièvement blessé et Steve, entièrement enseveli, ne survit pas à l’accident.

Comment des personnes intelligentes, expérimentées et formées à la sécurité pouvaient-elles percevoir les signes du danger sans pour autant adapter leur comportement ? Steve avait pourtant disparu sur un itinéraire populaire, dans un terrain familier qu’il pensait sûr, sur une pente parcourue chaque saison par des dizaines de personnes. Avec le recul, les signes de danger étaient bien présents. Ian McCammon se lance alors dans une étude portant sur 715 accidents d’avalanche impliquant des pratiquants de loisir aux États-Unis entre 1972 et 2003. À partir de cette analyse, il identifie six mécanismes récurrents capables de fausser notre perception du risque et, par conséquent, d’altérer nos prises de décision. Cette étude pionnière sera notamment intégrée au cursus de formation des guides de haute montagne à l’ENSA.

1. L’habitude ou la familiarité.

Un itinéraire que l’on connaît bien peut parfois se révéler particulièrement piégeux, alerte McCammon. La familiarité nous permet de gagner du temps. Plutôt que de réévaluer chaque détail, notre cerveau s’appuie sur nos expériences passées ou reproduit des comportements qui ont déjà fonctionné. Mais cette familiarité peut aussi réduire notre vigilance. On prend alors moins de précautions, on emporte moins de matériel ou on vérifie certaines informations avec moins d’attention, simplement parce que « ça s’est toujours bien passé ici », résume McCammon. Cette mécanique généralement efficace peut devenir trompeuse dès lors que les conditions changent.

2. L'obstination

Une fois une décision prise, nous avons naturellement tendance à vouloir rester cohérents avec celle-ci. C’est ce que McCammon appelle le piège de la cohérence, ou de l’obstination. Il est plus facile de poursuivre dans la direction initialement choisie que de remettre la décision à plat, explique-t-il. Même lorsque de nouvelles informations apparaissent en chemin, faire demi-tour reviendrait à admettre que le choix initial n’était peut-être pas le bon. Le piège consiste alors à continuer à défendre une décision devenue inadaptée. McCammon observe d’ailleurs que l’exposition au risque augmente lorsque les groupes sont fortement engagés dans un objectif. Un sommet que l’on veut atteindre, une fenêtre météo qui se referme ou simplement l’envie de ne pas « gâcher » la sortie peuvent rendre le renoncement de plus en plus difficile, et donc augmenter notre prise de risque.

3. Le désir d’acceptation ou de séduction

Nous voulons tous être appréciés, reconnus ou respectés par les personnes qui nous entourent. C’est sur ce besoin que repose le troisième piège identifié par McCammon. Il désigne la tendance à prendre des décisions ou à s’engager dans des activités pour montrer que l’on est à la hauteur. Dans son étude, McCammon constate que les groupes mixtes impliqués dans des accidents présentaient une exposition au risque plus importante que les groupes exclusivement masculins. Il ne conclut pas pour autant que les femmes prendraient davantage de risques. Il suggère plutôt que certains hommes pourraient augmenter leur prise de risque en leur présence, notamment pour les impressionner ou gagner leur respect. Le mécanisme peut sembler particulièrement évident chez les adolescents ou les jeunes adultes, mais il ne disparaît pas avec l’âge.

4. L'effet de groupe

Des champs de bosses ont tendance à se former sous les remontées mécaniques, car les bons skieurs savent qu’ils sont regardés et ont alors tendance à mieux skier. C’est l’exemple que donne McCammon pour illustrer ce qu’il appelle la facilitation sociale. En somme, la présence des autres peut modifier notre manière d’agir. Nous avons tendance à vouloir courir plus vite ou à nous dépasser lorsque nous savons que nous sommes observés. En montagne, ce mécanisme peut devenir problématique lorsque la recherche de performance ou l’envie de prouver ce dont on est capable prend le dessus sur l’analyse de la situation. Les résultats de son étude sont particulièrement intéressants sur ce point. Les groupes ayant reçu une formation au risque d’avalanche prenaient davantage de risques lorsqu’ils rencontraient d’autres groupes que lorsqu’ils n’en croisaient aucun.

5. L'aura du leader

McCammon remarque que, dans de nombreux accidents, un membre du groupe s’impose comme leader et finit par prendre les décisions importantes. Son autorité peut être liée à son expérience, à sa connaissance du secteur, mais aussi simplement à son âge, à son niveau technique ou à son assurance. En montagne, il est naturel de faire confiance à celui qui semble le plus expérimenté et de ne pas remettre en question ses connaissances ou ses compétences. Or, être le meilleur skieur du groupe ne signifie pas nécessairement être celui qui évaluera le mieux le risque d’avalanche. Connaître parfaitement une voie ne signifie pas non plus être capable d’en juger les conditions du jour.

Lorsque la confiance accordée à une personne dispense les autres de questionner la situation, la décision collective peut finir par reposer sur une seule appréciation. L’étude de McCammon montre d’ailleurs que les groupes qui prennent leurs décisions par consensus semblent généralement moins exposés au danger que ceux qui s’en remettent entièrement à un leader informel.

6. La rareté 

Plus une opportunité nous semble rare, plus il devient difficile d’accepter d’y renoncer. En montagne, les exemples sont nombreux. Ce peut être la première chute de neige de l’hiver, une fenêtre météo attendue depuis des jours, la dernière sortie de la saison ou simplement le seul jour où tous les copains sont disponibles. Chez les skieurs, c'est l'appel de la poudreuse, être le premier à tracer. Une telle situation peut nous pousser à prendre des décisions erronées et à accepter des risques que nous aurions écartés en temps normal.

7. Les réseaux sociaux, septième piège ?

« Si les six pièges de l’inconscient sont bien enseignés à l’ENSA, je ne peux que constater cet étrange silence — tabou ou inconscient — autour du déséquilibre entre le risque accepté et le risque acceptable, entre le plaisir d’être là-haut et un trop-plein d’engagement face au danger », écrit Eliott Nicot, guide militaire diplômé de l’EMHM de Chamonix. « L’influence des réseaux, la pression de l’environnement social et la culture de la prise de risque sont autant de facteurs susceptibles de modifier notre rapport à la sécurité. »

C’est cette réflexion qu’explore son film Le 7e piège, qui sera présenté en avant-première au High Five Festival à Annecy. Porté par de nombreux témoignages, parfois au risque de perdre son fil conducteur, le film pose une question de fond qui mérite que l’on s’y attarde. Notre rapport au risque en montagne ne se construit plus seulement au contact des personnes qui nous entourent physiquement, mais aussi devant un écran.

https://youtu.be/Qxs-SJBgKIE?si=rji57VQxn7MfzHY-

Si les réseaux sociaux sont devenus une formidable source d’inspiration, ils ont également profondément changé notre manière de découvrir la montagne. En quelques secondes, nous avons désormais accès à des voies, des sommets, des couloirs, des faces ou des décollages auxquels nous n’aurions peut-être jamais pensé. Ils nous rapprochent aussi de personnes dont nous pouvons suivre quotidiennement les sorties. Mais cette proximité est trompeuse. On peut avoir l’impression de connaître quelqu’un parce que l’on regarde régulièrement ses vidéos, sans rien savoir des années d’apprentissage qui ont précédé, ni des sorties annulées, des erreurs, des hésitations, des renoncements ou des journées où l’on ne fait finalement rien. Instagram peut ainsi donner l’impression que l’on peut passer d’un niveau à un autre en trente secondes, le temps d’un Reel, en faisant oublier tout le chemin parcouru pour en arriver là. À force de regarder les autres faire, on peut finir par avoir l’impression de savoir faire, souligne Eliott Nicot. Cette représentation tronquée de la montagne peut aussi contribuer à banaliser certaines situations. À force de voir des itinéraires spectaculaires présentés comme accessibles, certains pratiquants peu expérimentés peuvent être attirés vers des lieux particulièrement visibles sur les réseaux. Le spot « instagrammable » devient alors une destination en soi, parfois avant même que l’on se demande si son niveau et son expérience sont adaptés à l’itinéraire envisagé.

Le septième piège est ainsi présenté comme « un déséquilibre dans la gestion du risque, amplifié par les réseaux sociaux, l’entourage et une certaine culture locale de l’engagement ». Le phénomène rejoint d’ailleurs plusieurs des pièges identifiés par McCammon. La familiarité, d’abord. À force de voir une pente, un couloir ou un sommet apparaître dans nos fils d’actualité, celui-ci peut finir par nous sembler presque familier. L’acceptation et la facilitation sociale, ensuite. Ce que les autres font, montrent et valorisent peut progressivement modifier ce que nous considérons comme normal ou acceptable. Les réseaux sociaux ne font donc pas nécessairement naître de nouveaux mécanismes, mais peuvent surtout amplifier ceux qui existent déjà en multipliant les occasions de se comparer aux autres.

Pourquoi va-t-on là-haut ?

Pour pratiquer ? Pour le plaisir ? Pour partager un moment avec des amis ? Ou aussi pour produire une image ? Une ligne est-elle choisie parce qu’elle est belle à skier ou parce qu’elle sera belle à filmer ? Un sommet est-il atteint parce qu’on en avait envie ou parce qu’il faut alimenter ses réseaux ? La question se pose avec encore plus d’acuité pour ceux qui ont fait de leur image une partie de leur activité professionnelle. Les intervenants, pour la plupart des athlètes professionnels, décrivent la nécessité de publier, de se renouveler et de faire toujours mieux, plus beau, plus haut ou plus engagé pour obtenir davantage de vues. Le film s’appuie ainsi largement sur l’expérience d’un milieu particulier, soumis à la pression des sponsors. Mais cette logique de surenchère peut se retrouver, à une moindre échelle, dans la pratique de chacun.

Il serait toutefois trop facile de faire des réseaux sociaux les nouveaux responsables de tous les accidents de montagne. Ils peuvent aussi diffuser des informations de sécurité, rendre accessibles les conseils de professionnels, faire connaître les formations, partager des retours d’expérience et créer des communautés capables de s’entraider. L’enjeu n’est pas de croire que l’on pourra échapper à ces mécanismes, mais d’en avoir conscience, de connaître ses motivations et de savoir s’arrêter lorsque le risque augmente alors que le plaisir, lui, n’augmente plus.

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