Depuis trois jours, des médias du monde entier, français compris, multiplient les superlatifs pour couvrir le sauvetage sur l’Everest de plusieurs centaines - près d'un millier avancent certains - de personnes bloquées « dans un blizzard qui a fait un mort ». Que s’est-il vraiment passé sur le Toit du monde ? Voici la réalité derrière les gros titres.
Il y a fort à parier qu’au cours des derniers jours, vous avez entendu dire que plusieurs centaines de personnes avaient été piégées sur ou autour du mont Everest par une violente tempête de neige qui a frappé la Chine et le Népal. De quoi sérieusement s’alarmer, car certains titres ne font pas dans la nuance.
La peur d’être enseveli vivant : des centaines d’alpinistes piégés sur l’Everest après une tempête de neige.
Annonce RTL le 6 octobre
Course contre-la-montre pour secourir des centaines d’alpinistes bloqués sur l’Everest après une violente tempête de neige.
Titre BFMTV le 7 octobre
Everest : près de 1 000 alpinistes secourus après une violente tempête de neige.
Chez Yahoo news, le 8 octobre, c’est l’inflation : on ne parle plus de « centaines », on frôle le « millier »
Sur l’Everest, course contre la montre pour secourir 200 randonneurs pris dans un blizzard qui a fait un mort.
Le HuffPost va plus loin dans le drame le 6 octobre et annonce même un décès
Dramatique. Mais un peu surprenant quand même. Peut-être, comme nous, vous êtes-vous demandé : mille personnes sur l’Everest ? En octobre ? Vraiment ?
On le sait, les médias généralistes ont parfois tendance à déformer ou exagérer ce qui se passe sur les plus hautes montagnes du monde. D’où l’intérêt de calmer le jeu et comprendre ce qu’il s’est vraiment passé dans cette nouvelle « affaire Everest ».
Que s’est-il réellement passé avec cette tempête de neige sur l’Everest ?
Le vendredi 3 octobre, une puissante tempête a traversé l’Himalaya, déposant plusieurs dizaines de centimètres de neige. Dans la région autonome du Tibet (Chine), la tempête a recouvert le mont Everest ainsi que les zones montagneuses et vallonnées alentour.
Problème : des centaines de randonneurs à la journée, de campeurs, de participants à des treks guidés d’une semaine et même des éleveurs de yaks se trouvaient dans la région à ce moment-là. La neige a bloqué routes et sentiers, piégeant près de 1 000 personnes dans l’arrière-pays . Les températures sont tombées bien en dessous de zéro. Les sauveteurs ont finalement réussi à mettre à l’abri les quelque 200 derniers randonneurs bloqués sur le versant est de l’Everest, côté tibétain, le 7 octobre — parmi eux, de nombreux guides locaux et éleveurs. Cela a marqué la fin de l’une des plus vastes opérations de secours jamais menées dans la région.
Alors, oui, la situation a été tendue. Oui, près de 1 000 personnes étaient bien concernées. Mais le gouvernement chinois, les pompiers locaux et même de simples citoyens ont travaillé sans relâche pour ramener tout le monde en sécurité. Conséquences ? Quelques randonneurs ont souffert d’hypothermie, et des centaines ont été évacués vers des villages voisins, notamment celui de Qutang. Et, au final, tout le monde côté tibétain a été sauvé.
Autrement dit… aucune de ces personnes ne grimpait le mont Everest ?
Non.
Mais c’étaient des alpinistes venus pour gravir l’Everest, non ?
Non plus. Ce n’était que des randonneurs ; sans aucune intention de gravir le sommet. Ce que précisent quand même certains médias, mais pas tous, loin de là.
Mais ils étaient sur l’Everest ?
Disons que tout dépend de ce que vous entendez par "sur". Si, comme nous, vous définissez "être sur une montagne" comme : "se trouver quelque part entre la base de sa proéminence et son sommet", alors non, ils ne l’étaient pas.
Où étaient-ils exactement ?
Ils se trouvaient dans des campements et aux départs de sentiers, dans les vallées et contreforts proches du mont Everest. L’une des zones les plus touchées, où environ 350 personnes ont été piégées, s’appelle la vallée du Karma, connue pour ses vues spectaculaires sur la face Kangshung de l’Everest. La vallée est située à environ 4 200 mètres d’altitude, bien en dessous du camp de base.
Ces gens-là comptaient-ils grimper l’Everest ?
Non. Personne n’a gravi la face Kangshung depuis des décennies. C’est un immense mur de roche, réservé aux alpinistes les plus chevronnés.
Que faisaient-ils donc là-bas ?
Randonner et camper dans un cadre naturel spectaculaire. Malheureusement, la tempête a frappé pendant la Golden Week, la grande fête nationale chinoise, durant laquelle tout le pays bénéficie de huit jours de congés pour célébrer la proclamation de la République populaire de Chine par Mao Zedong, en 1949. C’est l’une des plus grosses périodes de voyages de l’année en Chine : les touristes affluent vers Macau, Disneyland Shanghai, et bien sûr le Tibet. Des milliers de personnes s’y rendent pour prendre l’air, marcher sur les sentiers, et photographier le plus haut sommet du monde. Et honnêtement, qui ne voudrait pas camper avec vue sur l’Everest ? La vallée du Karma est réputée pour sa beauté : un voyagiste la décrit ainsi — « C’est magique : impossible de détacher ses yeux de tant de splendeur. »
Il y a bien eu un mort ?
Oui.
Était-il sur l’Everest ?
Non. Selon plusieurs médias, un alpiniste sud-coréen de 46 ans, Tejung Park, grimpait le Mera Peak (6 476 m) au Népal lorsque la tempête a frappé. Il a disparu et a été retrouvé sans vie quelques jours plus tard, près du sommet. Information confirmée dès le 6 octobre par la Nepal National Mountain Guides Association (NNMGA)
C’est quoi, le Mera Peak ?
C’est le nom du plus haut trekking peak du Népal, selon la Nepal Mountaineering Association : un sommet accessible en randonnée, sans escalade technique, et atteignable sans oxygène artificiel.
Est-ce près de l’Everest ?
Il faut plusieurs jours de marche pour aller du Mera Peak au camp de base de l’Everest. Certains le font en hélicoptère, mais la distance reste importante, et bien éloignée de la zone où les 350 randonneurs ont été secourus.
Pourquoi ne grimpaient-ils pas l’Everest ?
La grande majorité des expéditions vers l’Everest ont lieu en mai et juin, lorsque la météo est la plus stable, les températures plus clémentes et la voie d’ascension praticable. Certains alpinistes ont déjà tenté l’Everest en septembre ou octobre, mais cette période est beaucoup plus risquée : les moussons estivales déposent d’énormes quantités de neige sur les pentes, augmentant les risques d’avalanche. Marcher dans des congères au-dessus de 8 000 mètres devient alors épuisant et dangereux. Et il y a toujours la menace d’une tempête majeure, comme celle de cette année.
Donc, s’ils n’étaient pas sur l’Everest, ils n’étaient pas vraiment en danger ?
Pas si simple. À ces altitudes, dans un relief aussi escarpé et exposé aux avalanches, glissements de terrain et crues soudaines, le moindre épisode météo peut devenir dramatique. Selon plusieurs témoignages, tous les randonneurs n’avaient pas l’équipement ou les vêtements adaptés. Sus le poids de la neige, des tentes se sont effondrées. Oui, ces gens étaient réellement en danger, même sans être piégés dans la "zone de la mort".
Alors pourquoi certains médias ont-ils parlé de "centaines d’alpinistes secourus sur l’Everest" ?
Parce que ce genre de titre… fait cliquer.
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