À 18 ans, River Ahmad échappe à un massacre taliban en se couvrant le visage de son propre sang pour être laissée pour morte. Réfugiée en Australie, sans domicile fixe pendant un temps, elle a finalement atteint le sommet de l’Everest le 21 mai dernier. Une ascension historique, mais surtout l’aboutissement d’un combat pour la liberté mené depuis les montagnes de son enfance afghane.
Le 21 mai 2026, River Ahmad est devenue la première femme afghane à atteindre le sommet de l’Everest. Mais son exploit ne se réduit pas à une simple première nationale, car avant de fouler le toit du monde, la jeune femme de 30 ans a traversé une succession d'épreuves : une attaque des talibans, l’exil, la précarité, les menaces de mort, le suicide de son frère et plusieurs années passées à reconstruire sa vie loin de son pays.
Seule femme du club d'alpinisme local
Son histoire commence dans la province de Ghazni, au sud-est de l’Afghanistan. Une région montagneuse où elle découvre très jeune l’alpinisme. Dans une société où les filles sont souvent promises au mariage dès l’adolescence, la montagne devient rapidement un espace de liberté. « Les montagnes étaient le seul endroit où je me sentais à l’abri des jugements, des gens qui voulaient me mettre dans une case ou me dire de simplement me marier », racontait-elle début mai à Outside, quelques jours avant sa tentative sur l’Everest.
À douze ans, alors que plusieurs de ses amies sont déjà fondé une famille, River convainc son père de la laisser rejoindre un club d’alpinisme local. Elle en est la seule femme. Pour payer sa cotisation, elle travaille dans la ferme familiale. Dans les montagnes de Ghazni, qui culminent à plus de 4 500 mètres, elle découvre un sentiment de liberté qui ne la quittera plus.
Laissée pour morte par les talibans
Mais sa vie bascule en 2014. Elle a alors 18 ans et prend un bus pour Kaboul. A son bord, une quinzaine de passagers, elle est la seule femme. Officiellement, elle rejoint la capitale pour y étudier la dentisterie. En réalité, elle rêve de devenir journaliste afin de défendre les droits des femmes. Le bus est arrêté par des combattants talibans qui montent à bord et ouvrent le feu. Il se trouve que River a ses règles ce jour-là, elle s’enduit alors le visage de sang et se couche parmi les victimes. Les assaillants la croient morte. « Les hommes armés m’ont examinée. L’un d’eux a dit : “Cette prostituée est déjà morte”, puis ils sont repartis », a-t-elle raconté à Outside. Douze personnes sont tuées. Seuls trois passagers survivent, dont River.
La jeune femme parviendra à rejoindre Kaboul et à devenir journaliste radio. Sous pseudonyme, elle couvre les questions liées aux droits des femmes et à l’égalité. Mais son identité finit par être découverte. « Fin 2019, j’ai reçu des menaces du gouvernement et des talibans. Ils m’ont dit que je devais cesser », nous expliquait-elle.
Un exil douloureux
Elle fuit alors vers l’Inde, où elle passe plus de trois ans, avant d’obtenir un visa humanitaire pour l’Australie. L’exil est loin d’être simple. Sa famille la rejoint, mais les difficultés s’accumulent, son frère se suicide, son père l’en tient en partie responsable. Elle perd ses repères et connaît un temps la rue. C’est pourtant en Australie que naît le projet Everest, alors qu'elle se trouve sur le Sydney Harbour Bridge. « J’étais là, au-dessus de la ville, et j'ai compris que je devais faire autre chose, que je devais retrouver le bonheur. » Les souvenirs des montagnes afghanes remontent à la surface. « C’est à ce moment-là que j’ai décidé que je voulais gravir l’Everest », raconte-t-elle.
Le défi paraît pourtant démesuré au regard de ses faibles moyens. Pour financer son expédition, la jeune femme travaille de nuit chez Ikea puis dans une usine de conditionnement. Le jour, elle s’entraîne tout en poursuivant son activité de journaliste. Elle réunit progressivement les fonds nécessaires et convainc même une agence de l’emmener sur l’Everest en prenant à sa charge la moitié du coût total, avec la promesse de payer le reste après l’expédition. Toutes ses économies y passent.
Son entraînement devient quasi militaire. Dans un second entretien accordé à Outside après son sommet, elle raconte courir jusqu’à 26 kilomètres par jour, sous la supervision d’un préparateur physique, d’un entraîneur en alpinisme et d’une nutritionniste. Les week-ends sont consacrés au mont Kosciuszko (2 228 m), point culminant de l’Australie, des séances d’hypoxie compensent l’absence de hautes montagnes dans le pays.
Au Népal, une acclimatation difficile
Au printemps 2026, elle rejoint le Népal. Ses ascensions d’acclimatation du Mera Peak puis du Lobuche East sont difficiles. Elle tombe malade à plusieurs reprises et doute de sa capacité à atteindre l’Everest. Pourtant, ses performances en altitude impressionnent. Lors d’une rotation d’acclimatation sur l’Everest, elle monte du camp II au camp III avant de redescendre au camp de base dans la même journée, un rythme que peu de grimpeurs peuvent soutenir.
La difficulté la plus importante n’est cependant ni physique ni technique. Dans la cascade de glace du Khumbu, les souvenirs du massacre ressurgissent. « J’ai eu des flashbacks de l’attaque des talibans. Je me suis vraiment demandé comment j'allais grimper ça ? », confie-t-elle. « Mais j’ai réalisé que les talibans n’étaient pas là, qu’il n’y avait ni bombes ni armes. Je me suis dit : tu as travaillé toute ta vie pour ça, tu peux grimper cette montagne. » Le 21 mai, River Ahmad atteint finalement le sommet de l’Everest. « Je me suis sentie incroyablement forte », raconte-t-elle. « Je me suis demandé comment j’avais réussi à traverser la dépression, à survivre alors que j’étais SDF, toutes ces épreuves… ».
« Si je grimpe l’Everest, je montrerai aux femmes d’Afghanistan que l’on peut accomplir tout ce que l’on veut dans la vie », expliquait-elle avant son départ. Mission accomplie, si l’on en juge par les nombreux messages d'Afghanes qui voient dans son parcours une source d’inspiration. L’histoire ne s’arrête d’ailleurs pas à l’Everest. River Ahmad a déjà récolté environ 65 000 dollars australiens pour financer une école en ligne destinée aux jeunes filles afghanes, et elle annonce également un nouvel objectif, le K2 en 2027. Mais son rêve ultime reste de retourner dans son pays pour gravir le Noshaq, point culminant de l’Afghanistan (7 492 m), mais avec un groupe de femmes afghanes à ses côtés cette fois.
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