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Les frontales des deux alpinistes sur le Grossglockner, le 18 janvier 2025. Kerstin Krabath et Thomas Plamberger.
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Pourquoi la peine de l’alpiniste condamné pour avoir abandonné sa compagne est-elle si légère ?

  • 24 février 2026
  • 5 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

De nouveaux éléments révélés lors du procès à Innsbruck éclairent sous un autre jour le verdict dans l’affaire du Grossglockner. En janvier 2025, Kerstin Gurtner est morte d’hypothermie après avoir été laissée seule sur les pentes du plus haut sommet d’Autriche par son copain et compagnon de cordée. Reconnu coupable d’homicide involontaire par négligence aggravée, Thomas Plamberger, a été condamné à cinq mois de prison avec sursis — bien loin des trois ans encourus. Une décision qui, au-delà du drame, interroge : s’agit-il d’une indulgence de la part du juge, alpiniste lui aussi, ou d'une minoration de la responsabilité de l'accusé, initialement présenté comme un pratiquant aguerri ?

Double appel après le verdict
Quelques jours après le jugement rendu à Innsbruck, les deux parties ont fait appel. Thomas Plamberger conteste sa condamnation pour homicide involontaire par négligence aggravée, tandis que le parquet a interjeté appel de la peine, jugée trop clémente. Dans un communiqué publié le 24 février, le tribunal régional d’Innsbruck précise que ces recours portent sur la culpabilité et la sanction, même si l’accusation a depuis limité son appel à la seule question de la peine. Le verdict n’est donc pas définitif : les parties disposent de quatre semaines pour déposer leurs recours écrits, avant qu’une décision finale soit rendue par la cour d’appel régionale supérieure d’Innsbruck.

La mort en Autriche de Kerstin Gurtner, 33 ans, sur les pentes du Grossglockner (3 798 m) a bouleversé la communauté alpine européenne. Mais au-delà du drame lui-même, c’est la sanction prononcée contre son compagnon de cordée qui a secoué randonneurs et alpinistes. Jeudi dernier, au terme de quatorze heures d’audience devant le tribunal régional d’Innsbruck, Thomas Plamberger, 39 ans, a été reconnu coupable d’homicide involontaire par négligence aggravée. En droit autrichien, cette qualification s’applique lorsqu’une personne agit d’une manière « inhabituellement et remarquablement insouciante », rendant l’issue dramatique pratiquement prévisible. La journaliste Bernadette Bayrhammer, rédactrice en chef de Die Presse présente au procès qu’elle suit depuis ses débuts - a livré un éclairage précieux sur les débats et la logique du jugement.

Premier élément qui trouble : le verdict a été rendu par Norbert Hofer, qui, outre ses fonctions judiciaires, est secouriste en montagne au Tyrol et a publié plusieurs travaux sur la responsabilité civile en milieu alpin. Cette double casquette a suscité des interrogations. Dans les informations communiquées à à la presse par le tribunal le jour du procès, les craintes d’un possible parti pris étaient évoquées, tout en précisant qu’être alpiniste « ne constitue pas en soi un motif de d’impartialité ». La défense de Thomas Plamberger n’a jamais contesté sa nomination.

Deuxième point inattendu : le témoignage d’Andrea B., ex-petite amie de Plamberger, qui avait suscité le plus d’émotion dans la salle d’audience — et fait le buzz dans les médias — n’a finalement pas été mentionné dans la décision du juge. Parmi les derniers à témoigner, elle avait relaté qu’en 2023, lors d’une ascension du même sommet, Thomas l’avait laissée seule parce qu’elle avançait trop lentement. « Pour beaucoup d'entre nous dans la salle d'audience, ce fut un moment stupéfiant », relate Bernadette Bayrhammer, mais je ne suis pas sûre que cela ait eu une grande importance au final. Cela a mis en lumière un aspect de la personnalité de Thomas, mais le juge a déclaré que ce témoignage n'avait rien à voir avec Kerstin et ce qui s'était passé ce jour-là. » 

Dix fautes reprochées… puis largement écartées

À l’origine, l’accusation reprochait à Plamberger dix manquements : notamment un départ jugé tardif de plus de deux heures, l’absence d’horaire de repli clairement fixé malgré une météo annoncée défavorable, un équipement incomplet, le non‑recours au matériel de bivouac pour protéger sa partenaire avant de la laisser seule, un appel tardif aux secours, et, ajoutée avant le procès, l’absence d’assurage continu sur certaines sections techniques. Mais le juge Hofer a rejeté plusieurs de ces accusations. Les horaires de départ en haute montagne, a-t-il rappelé, relèvent de recommandations et non d’obligations légales. Il a également minimisé la confusion autour de l’appel des secours de 0 h 35, estimant qu’il s’agissait, du point de vue de l’accusé, d’un appel d’urgence, bien que les officiers, eux, aient insisté sur le fait qu’aucun signe clair de danger n’avait été transmis.

Un détail troublant : l’endroit où Plamberger a laissé Gurtner sur le Grossglockner

Le terrain où les secouristes ont retrouvé le corps de Gurtner a également fait l’objet d’une controverse, et constitue un autre point sur lequel le juge a semblé se montrer clément envers Plamberger. Ce dernier affirme avoir laissé Kerstin sur un terrain relativement plat, juste sous le sommet. Or les photos présentées au tribunal montrent que les secours ont retrouvé son corps environ cinquante mètres plus bas, suspendu dans son harnais par une corde fixée à la dernière longueur de corde. Son sac était toujours sur son dos, ses crampons desserrés, ses lacets à moitié défaits. Beaucoup s’attendaient à ce que cette contradiction pèse lourdement. Pour certains médias, cette révélation allait constituer la preuve irréfutable d’un acte délibéré. Le juge, lui, a retenu une autre lecture : non pas celle d’une intention malveillante, mais celle d’un alpiniste inexpérimenté, dépassé par la situation. « Il n'y a qu'une explication à cette situation », a déclaré Hofer. « Que la personne, déjà épuisée à la fin de ce passage, n'était plus capable de continuer l'ascension. Que vous avez essayé pendant une heure et demie de la faire remonter, sans succès. »

« Il n’aurait pas su comment la remonter, résume la journaliste. Cela prouvait qu'il n'était pas un alpiniste expérimenté, formé aux techniques de sauvetage. La version du juge a finalement été bénéfique à Thomas, de ce point de vue. » On ignore cependant pourquoi Plamberger a menti sur l'endroit où il avait laissé sa partenaire.

Kerstin Gurtner a-t-elle tenté d’appeler à l’aide ?

Autre révélation : l’historique téléphonique de la victime montre qu’à 17 h 22, elle a composé le 149. Le numéro des secours en montagne en Autriche est le 140. Or, sur de nombreux téléphones, le 9 est adjacent au 0. Impossible toutefois d’affirmer qu’elle ait réellement tenté de joindre les secours. Plus étonnant encore, moins d’une heure plus tard, à 18 h 07, elle envoyait un message à sa mère : « On est en bas. ». Tentait-elle seulement de la rassurer ? Thomas Plamberger a déclaré pour sa part ne pas avoir eu connaissance de cet appel, ni du SMS.

Un « excellent alpiniste »… ou un homme dépassé ?

C’est là que réside toute l’ambiguïté du verdict. Thomas Plamberger a été reconnu coupable parce qu’il était considéré comme le plus expérimenté des deux — le « guide de facto » de la cordée. À ce titre, il portait la responsabilité des décisions. Mais le tribunal a estimé qu’il ne disposait manifestement pas des compétences techniques nécessaires pour gérer une situation critique sur une voie alpine engagée : par exemple, savoir installer un système de poulies pour hisser sa partenaire jusqu'au sommet. Autrement dit : assez expérimenté pour être juridiquement responsable, mais pas assez formé pour être réellement capable de la sauver. Ce paradoxe éclaire la logique de la sentence : une condamnation pour négligence grave — mais une peine clémente, tenant compte d’une incompétence autant que d’une faute.

Article publié le 24 février 2026, mis à jour le 26 février 2026

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