Comme chaque année depuis 2024, les Piolets d’or décernent une mention spéciale destinée à promouvoir l’alpinisme féminin. Cette année, elle revient à la Française Tiphaine Duperier, guide de haute montagne et skieuse de pente raide, pour l’ensemble de ses réalisations majeures. Parmi elles, la première ascension en style alpin de la voie Schell sur le versant Rupal du Nanga Parbat, en 2025, suivie de la première descente à skis depuis le sommet de ce géant pakistanais. Une aventure menée avec son ami de longue date Boris Langenstein, qui a concrétisé un projet mûri pendant sept ans. Et si l’alpiniste accueille cette distinction avec plaisir, elle aurait toutefois préféré la partager avec lui.
À peine rentrée d’Inde, où elle vient de réaliser une nouvelle première à skis en descendant l’intégralité de la face sud-ouest du pic Meru (6 660 m), Tiphaine Duperier a rejoint l'Oisons, vendredi 23 octobre, pour recevoir la mention spéciale des Piolets d’Or. Une distinction qui récompense l’ensemble de ses réalisations majeures au fil des années, et qui vient saluer une carrière riche en premières. « C’est sûr que d’avoir une réussite comme ça, sur un sommet comme celui-là, et puis assez rapidement, oui, c’est cool », confie-t-elle à propos du Meru. Mais cette reconnaissance salue notamment sa réalisation phare, réalisée en 2025 : la première ascension en style alpin de la voie Schell, sur le versant Rupal du Nanga Parbat, suivie de la première descente à skis depuis le sommet. Deux réalisations pourtant « incomparables », selon l’alpiniste. « Il n’y a aucun point de comparaison. Le Nanga Parbat, c’est un 8 000. L’altitude, quoi qu’on en dise, c’est le problème majeur. Plus on monte, plus c’est dur et plus c’est compliqué de trouver des ressources physiques et mentales. » Avec près de 1 500 mètres de différence entre les deux sommets (8 125 m pour le Nanga Parbat, contre 6 660 m pour le Meru), et un versant Rupal qui représente environ 4 500 mètres de face, contre quelque 1 600 mètres pour la descente du Meru, les échelles ne sont, en effet, pas tout à fait les mêmes. « Le seul point commun, c’est qu’on était en style alpin sur les deux sommets. »
Le Nanga Parbat, un projet au long cours
Si le Meru s’est laissé gravir et skier au terme d’un projet mené à bien assez rapidement, le Nanga Parbat, lui, aura résisté à Tiphaine Duperier pendant sept ans. Après une première tentative en 2019, puis deux autres avortées sur le versant Rupal, ce n’est qu’en 2025 qu’elle parvient, avec son compagnon de cordée de longue date, Boris Langenstein, à gravir le neuvième plus haut sommet du monde et à le redescendre à skis. Un projet d’envergure sur cette montagne pakistanaise, dont le versant Rupal forme la plus haute face montagneuse du monde, avec près de 4 600 mètres de dénivelé entre sa base et le sommet.
En 2019, leur première expédition par la voie Kinshofer, sur le versant Diamir, s’était interrompue juste sous les 8 000 mètres pour Tiphaine, victime d’une otite. Boris avait atteint le sommet, mais n’avait pas pu chausser ses skis tout en haut. Il avait néanmoins réalisé une descente partielle à ski, la plus complète à ce jour sur ce versant. Pour Tiphaine, l’idée d’y retourner ne l’avait jamais quittée. « Ça m’était toujours resté dans un coin de la tête. » Quelques années plus tard, les photos rapportées par Benjamin Védrines et David Göttler, qui avaient tenté une ascension du versant Rupal en 2023, leur avaient ouvert une autre perspective. « En les voyant, on s’est dit que ça avait l’air skiable. Et puis, le versant Rupal, c’est la plus haute face du monde. Dans une carrière de skieur, rien que ça peut être un objectif en soi. » raconte l'alpiniste. En 2024, Tiphaine et Boris étaient donc revenus au Pakistan, cette fois avec David Göttler. Malgré deux tentatives sur la voie Schell, ouverte en 1976 et qui ne comptait alors que huit ascensions réussies, ils avaient dû renoncer, en raison d’une acclimatation insuffisante et de conditions météorologiques et nivologiques défavorables.
En 2025, les conditions finissent par être réunies. Après deux mois passés dans l’Himalaya, pour se préparer à l’altitude, une fenêtre météo leur permet enfin de tenter leur chance. Du 21 au 24 juin, les trois alpinistes gravissent la voie Schell en style alpin, sans oxygène supplémentaire. Pendant trois jours, ils enchaînent pentes de neige et de glace, inclinées de 30 à 45 degrés, et passages d’escalade avant de rejoindre l’arête du Rupal, puis le sommet. Le 24 juin, vers 15 h 30, ils atteignent les 8 125 mètres du Nanga Parbat. Au sommet, Tiphaine Duperier et Boris Langenstein chaussent leurs skis. David Göttler, qui espérait descendre en parapente, déploie sa voile à environ 7 700 mètres et rejoint le camp de base en une trentaine de minutes. Pour les deux skieurs, l'aventure est loin d’être terminée : il leur faudra trois jours pour franchir l’immense face, bivouaquer en altitude et composer avec les passages sans neige, qui les obligent notamment à effectuer un rappel. « Pour la descente, je suis allée chercher loin dans mes réserves physiques. Et psychologiquement, tu sais qu’il te reste encore plusieurs nuits en haute altitude avant d’en finir. Il ne faut surtout pas se relâcher une fois la descente commencée, parce que c’est loin d’être terminé. Il y a quand même plus de 4 500 mètres à remonter puis à dévaler », nous racontait Tiphaine après cette aventure. Sept ans de persévérance pour mener ce projet à terme.

Une aventure avant tout à deux
Cette réussite, Tiphaine la doit aussi, et surtout, insiste-elle, à la fidélité de Boris. « J’ai eu beaucoup de chance qu’il soit partant. Il aurait très bien pu ne pas avoir envie de recommencer, puisqu’il avait déjà atteint le sommet. Même si ce n’était pas le même versant, il fallait se remotiver pour un projet qu’on avait déjà en partie réalisé. Mais il était d’accord (...). Boris, c’est mon ami depuis plus de vingt ans. Ça fait dix ans qu’on part en expédition ensemble, une fois par an. On s’était aidé mutuellement pour préparer la liste de courses pour le guide. Et puis, on est amis dans la vie. C’est mon meilleur ami. »
« On aime partager la montagne, on a la même vision du risque. Je pense qu’on est d’accord sur la limite à ne pas dépasser. Pour la prise de décision en montagne, c’est très confortable. Il y a très peu de discussions où l’on pourrait ne pas être d’accord. On arrive à résoudre les problèmes assez vite, parce qu’on est vite d’accord. » Serait-elle partie avec un autre compagnon pour tenter cette descente ? « Je ne pense pas. En tout cas, en ski, j’aurais beaucoup de mal. Je pourrais, je pense, mais sur des projets aussi ambitieux, je ne crois pas. »
« C’est un peu triste que le prix ne soit adressé qu’à moi »
C’est aussi cette histoire collective qui rend la mention spéciale des Piolets d’Or quelque peu embarrassante à ses yeux. « C’était un peu triste, parce que le prix m’était adressé qu’à moi. Au départ, j’étais un peu gênée. Je le suis toujours, d’ailleurs. Si j’ai droit à une mention spéciale aux Piolets d’Or pour l’ensemble de ce que j’ai pu faire, je trouve ça fou que Boris n’ait pas pu avoir la même. Sans ce copain, sans notre relation, je n’aurais jamais fait tout ce que j’ai fait et je n’aurais jamais eu cette récompense. Je ne vais pas non plus être totalement réfractaire au fait d’avoir reçu ce prix, poursuit-elle, mais j’aurais bien aimé que ce soit notre cordée. Ou alors que ce soit pour la descente à skis du Nanga, ça aurait été encore mieux. L'alpinisme, c'est quand même beaucoup de l'entre-soi. Au final, on l’oublie trop souvent, mais si on réussit, c’est grâce aux autres, grâce à ses compagnons, grâce à un groupe. Au final, Boris a fait les mêmes choses que moi. Alors pourquoi lui n’aurait pas une distinction et moi, j’en aurais une ? La question est délicate. Si le fait d’avoir mis en place cette mention spéciale pour promouvoir l’alpinisme féminin peut créer des exemples et des choses auxquelles d’autres peuvent s’identifier, j’en suis très heureuse.»
Plus jeune, Tiphaine Duperier suivait la presse montagne et les réalisations qui y étaient racontées. Catherine Destivelle faisait partie des figures qui la faisaient rêver, mais elle s’inspirait tout autant de modèles masculins, comme Tom Lafaille, les cordées de Gradiani, Stéphane Benoît ou encore Christophe Moulin. « Je m’identifiais aussi bien à des réalisations faites par des hommes que par des femmes. C’est peut-être ça, le plus important : c’est la réalisation qui compte, peu importe le genre. Si on s’appuie sur les valeurs que les Piolets d’Or essaient de promouvoir — l’équipe légère, l’exploration, la performance, la technicité, l’endurance —, peu importe que ce soit un homme ou une femme. Ce sont des réalisations auxquelles on peut s’identifier et qui peuvent nous faire rêver. »
Reste une question : pour donner davantage de visibilité aux femmes dans un alpinisme où les figures les plus médiatisées restent majoritairement masculines, faut-il nécessairement les distinguer des hommes ? Pour Tiphaine Duperier, il n’y a pas de réponse unique. « Ça dépend vraiment des personnes, des personnalités. Il y a des femmes que ça va gêner, d’autres que ça ne va pas gêner. On est toutes différentes, on a toutes eu un parcours différent et des rapports différents avec le monde de l’alpinisme. On n’a pas toutes eu la même chance. Je me considère très chanceuse. Peut-être que d’autres l’ont moins été et ont vécu des histoires qui peuvent être lourdes à porter. Elles ont peut-être besoin d’une reconnaissance liée au fait qu’elles soient des femmes et qu’elles aillent en montagne. Je pense qu’il faut une place pour tout le monde. »



Les principales réalisations de Tiphaine Duperier
2014 – Kirghizistan, Karavshin
Probable ouverture d’une voie de 1 300 m (M5, WI5) dans la face nord du pic Piramidalny (5 509 m), avec sortie par l’arête est. Avec Robin Coullet, Jonathan Isoard et Christophe Moulin.
2017 – Inde, Zanskar
Plusieurs réalisations à skis, dont la probable première ascension d’un sommet de 5 550 m suivie de la descente de sa face nord, et la descente de la face nord-ouest du Nun (7 135 m). Avec Boris Langenstein.
2018 – Pakistan, massif du Masherbrum
Première descente intégrale à ski de la face nord-ouest du Laila Peak (6 096 m). Avec Carole Chambaret et Boris Langenstein.
2019 – Pakistan, massif du Spantik-Sosbun
Première descente à ski du Spantik (7 027 m) par la voie normale de l’arête sud-est. Avec Boris Langenstein.
2019 – Pakistan, Nanga Parbat
Ascension en style alpin de la voie Kinshofer jusqu’à environ 7 800 m, suivie d’une descente à ski par le même itinéraire. Avec Boris Langenstein.
2020 – Islande, glacier du Vatnajökull
Traversée du glacier à ski du sud vers le nord, puis descente de la rivière Jökla en packraft à travers le canyon de Hafrahvammagljúfur. Avec Nouria Newman et Boris Langenstein.
2021 – Pakistan, massifs du Rakaposhi et de l’Hindu Raj
Plusieurs premières ascensions et descentes à ski, dont celles du Darchan (5 347 m) et du Garmush II (6 180 m), ainsi qu’une ouverture partielle dans le couloir nord-ouest du Garmush I (6 244 m). Avec Aurélia Lanoë, Boris Langenstein et Guillaume Pierrel.
2021 – Pakistan, Baltoro Muztagh
Première descente à ski de l’éperon des Français au Gasherbrum II (8 035 m). Avec Aurélia Lanoë, Boris Langenstein et Guillaume Pierrel.
2022 – Alaska, chaîne centrale de l’Alaska
Probable première descente à ski de la face sud-ouest du Denali (6 190 m), par une succession d’itinéraires comprenant la sortie de la voie Cassin, la McCartney-Roberts, la West Rib et le Chicken Corridor. Avec Boris Langenstein.
2022 – Népal, massif du Dhaulagiri
Tentative d’ascension du sommet ouest vierge du Sita Chuchura (6 622 m), jusqu’à 6 400 m, suivie d’une descente à ski de la face sud-ouest. Avec Boris Langenstein.
2023 – Géorgie, Caucase
Première descente à ski de la face nord-ouest d’un sommet secondaire de l’Ushba (4 710 m), culminant à 4 450 m. Avec Nouria Newman.
2025 – Népal, secteur du Barun
Ascension du Baruntse (7 152 m) pour s’acclimater avant le projet du Nanga Parbat, puis descente à ski depuis 6 800 m jusqu’à environ 6 000 m. Avec David Göttler et Boris Langenstein.
2025 – Pakistan, Nanga Parbat (8 125 m)
Première ascension en style alpin de la voie Schell, sur le versant Rupal, et première descente à ski depuis le sommet — également la première descente à ski de ce versant. Ascension : avec David Göttler et Boris Langenstein. Descente : avec Boris Langenstein.
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