Alors que 7 563 alpinistes ont atteint le sommet de l’Everest depuis la première ascension par Tenzing Norgay et Edmund Hillary en 1953, seuls quinze ont réussi l’exploit en hiver. Parmi eux, dix Japonais, reflet de la place majeure qu’occupait le Japon dans l’himalayisme des années 1980 et 1990. La première ascension hivernale remonte au 17 février 1980, tandis que les dernières réussites datent de décembre 1993. Depuis, le toit du monde résiste aux assauts hivernaux. L’Allemand Jost Kobusch entend bien changer la donne : depuis 2019, il s’attelle à atteindre le plus haut sommet du monde en plein hiver, en solitaire, sans oxygène supplémentaire et par l’arête ouest, un itinéraire bien plus engagé que la voie normale. À l’approche de sa nouvelle tentative, dont le départ est annoncé pour le 22 décembre 2026, retour sur l’histoire trop méconnue des ascensions hivernales de l’Everest.
1980 : la première ascension hivernale de l’Everest
Si l’Everest est gravi pour la première fois (avec oxygène supplémentaire) le 29 mai 1953 par Edmund Hillary et Tenzing Norgay, il faudra attendre près de vingt-sept ans pour que le toit du monde soit atteint en plein hiver. Le 17 février 1980, les alpinistes polonais Leszek Cichy et Krzysztof Wielicki foulent le sommet par la voie du col Sud et de l’arête sud-est, eux aussi avec oxygène.
L’expédition, dirigée par Andrzej Zawada, arrive au camp de base le 5 janvier. Sur la montagne, les températures oscillent entre −25 et −45 °C, tandis que des vents d’une violence extrême balayent les pentes et détruisent les tentes. Le 11 février, Cichy et Wielicki parviennent à près de 7 960 mètres, avant d’être repoussés vers le camp 3 par des rafales atteignant 200 km/h. Le temps presse : les autorités népalaises ont fixé au 15 février la date limite des tentatives d'ascension, avant d’accorder deux jours supplémentaires. Ce même 15 février, deux autres alpinistes, Zygmunt « Zyga » HeinrichZyg et Pasang Norbu Sherpa, s’élancent à leur tour vers le sommet sans oxygène en bouteille. Ils atteignent les 8 350 mètres avant qu’une violente tempête de neige ne les oblige à renoncer. La première ascension hivernale sans oxygène est passée tout près, mais il faudra encore attendre plusieurs années pour que le Népalais Ang Rita Sherpa relève ce défi. Peut-être les Polonais auraient-ils dû patienter quelques jours de plus, car le 16 février, après une nuit de chutes de neige, le ciel se dégage enfin. Cichy et Wielicki remontent au col Sud, où ils passent la nuit avant de lancer leur ultime assaut. Le lendemain, 17 février 1980, à 14 h 30, ils plantent les drapeaux polonais et népalais au sommet. L’Everest hivernal est désormais vaincu. Mais cette victoire historique ne fait pas immédiatement l’unanimité. Reinhold Messner conteste l’ascension. Selon lui, l’hiver himalayen devait s’achever le 31 janvier, conformément au calendrier des permis népalais de l’époque. La controverse durera environ deux ans, jusqu’à ce que les autorités népalaises reconnaissent officiellement la réussite des polonais comme une ascension hivernale. Ce débat illustre les désaccords qui entourent alors la définition même d’une ascension hivernale.
De 1980-1993, seuls 15 alpinistes au sommet de l’Everest en hiver
Dans les années qui suivent, les tentatives restent rares. Seuls quinze alpinistes parviennent, entre 1980 et 1993, à atteindre le toit du monde en hiver. Le prochain cet exploit est le Japonais Yasuo Kato, le 27 décembre 1982, en solitaire et par la voie normale. Mais l’histoire tourne au drame, il meurt pendant la descente. Le 16 décembre 1983, trois autres alpinistes japonais, Takashi Ozaki, Noboru Yamada et Kazunari Murakami, atteignent le sommet, accompagnés du Sherpa népalais Nawang Yonden. Il faut ensuite patienter quatre ans pour une nouvelle réussite. Le 22 décembre 1987, le Sud-Coréen Young-Ho Heo et le Népalais Ang Rita Sherpa atteignent le sommet par la voie normale. Ang Rita est le premier, et reste à ce jour le seul, à réussir une ascension hivernale de l’Everest sans oxygène en bouteille. Enfin, en décembre 1993, six Japonais atteignent le sommet en trois cordées successives, les 18, 20 et 22 décembre par la face sud-ouest, via la voie Bonington : Fumiaki Goto et Hideji Nazuka, puis Shinsuke Ezuka et Osamu Tanabe, enfin Ryushi Hoshino et Yoshio Ogata. Depuis, aucun alpiniste n’a réussi à atteindre le sommet de l’Everest en hiver. Sur les 34 expéditions recensées, seules cinq ont abouti, selon un bilan historique publié par ExplorersWeb.
Jost Kobusch à l’assaut de l’Everest par la voie ouest
Voilà donc plus de trente ans que le sommet de l’Everest résiste aux assauts hivernaux. Mais l’Allemand Jost Kobusch, 34 ans, entend bien mettre fin à cette longue parenthèse. Son ambition : devenir le prochain à atteindre le toit du monde en hiver, mais surtout le premier en solitaire, sans oxygène supplémentaire, en style alpin et par l’arête ouest. Une combinaison qui n’a encore jamais été réalisée.

Le projet est de longue haleine. Lors de sa première tentative hivernale, durant l’hiver 2019-2020, Kobusch avait dû rebrousser chemin à environ 7 360 m. Animé par une détermination sans failles, il avait remis ça durant l’hiver 2021-2022, où il n’avait pas dépassé les 6 450 m. Après une pause durant l’hiver 2022-2023, il prévoyait de revenir sur l’Everest pour l’hiver 2023-2024. Mais, surentraîné, une blessure au dos survenue à l’automne 2023 l’avait conduit, la mort dans l’âme, à annuler son expédition. Pour autant, l’alpiniste ne change pas d’objectif. Il poursuit sa préparation, et affine sa stratégie, convaincu que chaque tentative doit lui permettre de mieux comprendre les exigences de son objectif. Le 27 décembre 2024, il franchit la barre des 7 500 mètres (7 537 mètres selon l’altitude rapportée) sur l’itinéraire du Lho La par l’arête ouest, en style alpin et sans oxygène supplémentaire, plus haut que quiconque avant lui sur cette voie en hiver. Même si le sommet reste encore loin, son objectif initial pour l’expédition est atteint. Et bien qu’il aurait aimé aller plus haut, le 7 janvier 2025, un séisme de magnitude 7,1 frappe la région du Tibet. Kobusch se trouve alors dans sa tente, au camp 1, 5 700 mètres d’altitude. Il en sort indemne, mais les risques accrus de chutes de pierres et de glace, et les possibilités de secours limitées le poussent à mettre un terme à son expédition.
Après l'hiver 2024-2025, Kobusch entend tirer les leçons de ses échecs comme de ses progrès. L’acclimatation figure parmi ses priorités. « Pour réussir l’ascension de l’Everest dans les conditions dans lesquelles je veux le faire - en solo, sans oxygène et par l’arête ouest - l’acclimatation est capitale. Surtout en hiver », nous expliquait-il en janvier 2025 au cours d’une longue interview. Kobusch ne retournera finalement pas au Népal durant l’hiver 2025-2026, préférant consacrer cette période à sa préparation. Alors que l’hiver 2026-2027 approche à grands pas, pourrait-il être le prochain à inscrire son nom dans l’histoire de l’Everest ?
Everest : les grandes premières hivernales
- Première ascension, avec oxygène : 17 février 1980. Leszek Cichy et Krzysztof Wielicki (Pologne), par l'arête sud-est, voie normale népalaise, particulièrement exposée aux vents en hiver.
- Première ascension en solitaire au sommet, avec oxygène : 27 décembre 1982. Yasuo Kato (Japon), par la même voie, avec le soutien d'une expédition. Il disparaît à la descente.
- Première ascension sans oxygène : 22 décembre 1987. Ang Rita Sherpa (Népal), accompagné de Young-Ho Heo (Corée du Sud), qui utilise de l'oxygène. Même itinéraire, mais sans oxygène, l'altitude et le froid rendent l'effort bien plus éprouvant.
- Première ascension par la face sud-ouest : 18 décembre 1993. Fumiaki Goto et Hideji Nazuka (Japon), par la voie Bonington, plus technique que la voie normale, avec de difficiles passages rocheux à très haute altitude.
- Première ascension en solitaire et sans oxygène : jamais réalisée. C'est l'objectif de Jost Kobusch, par l'arête ouest, longue, isolée et techniquement exigeante, jamais gravie intégralement en hiver.
Ces ascensions sont comptabilisées selon les critères historiques des expéditions himalayennes, qui ne coïncident pas toujours avec les dates de l’hiver astronomique.
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