Le 24 juin 2025, après avoir gravi le Nanga Parbat (8 126 m) sans oxygène et en style alpin par la voie Schell sur le versant Rupal, les Savoyards Tiphaine Duperier et Boris Langenstein ont redescendu la montagne pakistanaise à skis par cette face réputée extrêmement dure et peu empruntée. Une double première. Personne n’avait jamais chaussé depuis le sommet de la neuvième plus haute montagne du monde, ni skié par ce versant. Récit croisé des deux compagnons de cordée, partenaires d’expéditions depuis plus de 10 ans.

Comment est né le projet de descendre le Nanga Parbat (8 126 m) à skis par le versant Rupal, une performance qui n’avait jamais été réalisée jusqu’ici ?
Tiphaine Duperier : Nous avions déjà fait une tentative d’ascension du Nanga Parbat en 2019 – par un autre versant – mais j’avais dû m’arrêter un peu avant 8 000 m à cause d’une otite. Nous voulions déjà redescendre à skis à l’époque. Depuis, je voulais y retourner avec Boris, mon compagnon de cordée de toujours !
Boris Langenstein : En effet, quand je suis arrivé seul au sommet en 2019, ça m’a fait bizarre, j’avais un goût d’inachevé et puis je n’avais pas pu chausser en haut. Donc nous voulions le refaire ensemble et entre-temps, en 2023, nous avons découvert que le versant Rupal était skiable grâce à des images de David Göttler et de Benjamin Védrines. J’ai appelé Benjamin qui m’a confirmé que ce versant était bel et bien skiable.
Comment s’est déroulée l’ascension par la voie Schell, sur le versant Rupal, peu emprunté et réputé compliqué ?
T.D. : Tout commence avec une première journée qui cumule 2 500 m de dénivelé positif jusqu’au premier camp. Il ne faut surtout pas la négliger, car physiquement, c’est déjà éprouvant. Nous étions heureusement acclimatés, puisque nous étions depuis quasiment deux mois dans la chaîne himalayenne, entre le Népal et le Pakistan.
B. L. : Et puis nous étions déjà montés une première fois pour faire un dépôt de matériel pour éviter de trop s’alourdir le jour où nous tenterions l’ascension. Les skis pèsent lourds ! Donc le jour J, le 21 juin 2025, direction le camp I avec un peu de matériel qui nous attend sur place. Après une courte nuit, nous partons à 1h30 du matin, direction le camp II, à 6 800 m. Cette première partie n’est pas trop raide avec des pentes de neige à 30-35°. Nous montons à peu près en 4h30, ce qui nous laisse le temps, l’après-midi, de faire de l’eau en faisant fondre de la neige.
T.D. : Oui et à trois personnes, car il y avait aussi avec nous l’Allemand David Göttler (voir l'encadré ci-dessous), cela prend du temps ! Ensuite, nouveau réveil matinal et destination le camp III, à 7 450 m. La pente devient plus raide, 40-45°, et nous montons dans une espèce de couloir bordé de rochers. Au camp III, dernière nuit avant le sommet.
B.L. : Cette fois, on met le réveil à minuit car la dernière partie est longue. Nous attaquons une grande traversée avec plein de petites montées et descentes. Nous buttons ensuite sur une grande barre rocheuse qu’il faut traverser en escalade, en étant assez exposés, mal protégés et sur du mauvais rocher. Là, il fallait vraiment faire attention de ne pas dévisser. Après il y a encore des pentes de neige, une nouvelle phase de grimpe, un peu plus verticale, et enfin une dernière grande vire de neige avant de rejoindre l’arrête du Rupal et le sommet. Nous arrivons en haut vers 15h.
L’Allemand David Göttler, après cinq tentatives inachevées depuis 2014, a finalement réussi à atteindre le sommet du Nanga Parbat avant de s’envoler en parapente depuis ses flancs, en contrebas, à environ 7 500 m d’altitude. Une première, là aussi, pour un parapentiste sur le versant Rupal.

L’ascension est longue et fastidieuse et contrairement à ce que l’on pourrait croire, la descente est encore plus dure, pourquoi ?
T. D. : Déjà, il y a la fatigue accumulée des trois jours d’ascension. Moi, personnellement, j’avais aussi moins envie de manger, de boire… Je suis allé chercher loin dans mes réserves physiques pour la descente et puis du point de vue psychologique, tu sais qu’il y a encore plusieurs nuits en haute altitude avant d’en finir. Il ne faut surtout pas se relâcher quand la descente commence car c’est loin d’être terminé. Il y a quand même plus de 4 500 m à monter puis à dévaler, c’est la plus haute façade du monde par rapport au camp de base à 3 500 m.
B. L. : On ne se rend pas compte, mais faire un virage à skis à 8 000 m d’altitude, c’est beaucoup plus dur avec le manque d’oxygène. Beaucoup de muscles sont sollicités. Il fallait vraiment qu’on se concentre et je dirais qu’au moment de la bascule, on entre presque en mode survie.
Et puis, entre-temps, David Göttler s’est envolé, vous n’êtes plus que deux…
T. D. : C’était prévu que David redescende en parapente donc mentalement, ça n’a pas trop posé de problème. Nous savions, avec Boris, que nous allions redescendre à deux. Bon, j’ai quand même eu un petit coup de mou car David est redescendu en 30 minutes alors qu’à nous, il restait plusieurs jours de descente avec les skis !
B. L. : Je pensais quand même qu’on ne passerait plus que deux nuits en altitude sur la descente mais finalement cela nous en a demandé trois. Quoi qu’il en soit, là-haut, nous sommes super concentrés donc quand David part, il n’y a pas la place pour se laisser aller.

Maintenant que vous êtes redescendus, que retenez-vous de cette performance ?
T.D. : Je suis vraiment satisfaite d’avoir accompli cette performance et aussi d’avoir pu retourner sur ce sommet avec Boris pour partager ce moment avec lui. Je voudrais aussi souligner que c’était vraiment un travail d’équipe, nous l’avons senti tous les trois. Chacun a eu ses doutes mais on se soutenait et on était là pour l’autre, pour remettre la machine en route, redonner confiance et avancer.
B. L. : Je veux moi aussi insister sur l’importance du travail d’équipe et je suis vraiment content que nous l’ayons fait tous les trois, avec David. Et puis, dans le monde du ski, c’est unique ce que nous avons fait. Et ça, ça fait plaisir !
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