À 93 ans, Claude Jaccoux a vu le massif du Mont-Blanc se transformer comme peu de guides en activité peuvent encore en témoigner. La niche des Drus a presque complètement disparu. À l’Aiguille du Midi, la fonte accélérée de la grotte de sortie a contraint la Compagnie du Mont-Blanc à la fermer temporairement ce mardi 4 août. Deux lieux familiers, deux repères de l’histoire alpine qui s’effacent. Pour le doyen de la Compagnie des guides de Chamonix, ils témoignent d’une évolution du massif qu’il juge désormais difficile à inverser, mais qui doit, selon lui, pousser les hommes à agir pour en limiter les conséquences.
L’été 2026 aura durablement marqué les hautes montagnes. Si la disparition de la niche des Drus, repère visuel emblématique du massif du Mont-Blanc, documentée par le guide de haute montagne Fred Degoulet le 10 juillet, attriste les montagnards, la fermeture de la grotte de glace de l’Aiguille du Midi, empruntée quotidiennement par les alpinistes, rappelle que la fonte ne concerne plus seulement les glaciers lointains, mais atteint les passages les plus familiers de la haute montagne.
Fermeture de la grotte de l’Aiguille du Midi, une première depuis 2003
Taillée dans la glace à 3 842 mètres d’altitude, la grotte de glace de l’Aiguille du Midi constitue depuis des décennies la porte de sortie vers l’arête de l’Aiguille du Midi et le départ vers de nombreuses courses du massif, de la Vallée Blanche au mont Blanc par la voie des Trois Monts.
Touchée de plein fouet par les quatre épisodes caniculaires que subit la France cet été, un isotherme 0 à plus de 4000 mètres d’altitude, l’absence de précipitations et la fonte accélérée de la glace, elle a dû être sécurisée par les équipes de la Compagnie du Mont-Blanc. L’accès a été temporairement fermé ce mardi 4 août, afin d’intervenir sur une voûte devenue dangereuse, explique la Compagnie dans un communiqué. Une première depuis 2003. « Des fissures sont apparues dans la voûte, l'eau s'écoule le long de la paroi et tombe goutte à goutte depuis le plafond. On voit bien que la grotte perd en épaisseur. La sécurisation va sûrement consister à tronçonner les morceaux de glace fissuré », s’est exprimé Mathieu Dechavanne, PDG de la Compagnie du Mont-Blanc au micro d'Ici Pays de Savoie. La fermeture de cet accès a été prolongée jusqu’au 5 août inclus, aucune date de réouverture n’ayant, à l’heure de publication de cet article, été communiquée.

La grotte de l'Aiguille du Midi, Claude Jaccoux l’a empruntée tout au long sa carrière. Combien de fois ? « Oh, difficile de dire, je ne sais pas… Au moins 500 ou 1 000 fois, entre les deux », nous explique le doyen des guides de la Compagnie des guides de Chamonix. Un passage qui faisait tellement partie du quotidien qu’il en était presque oublié. « Pour nous, c’était un petit couloir de sortie. On n’y prêtait pas attention. On en parle maintenant parce qu’il est en train de fondre et qu’il devient dangereux. Mais c’est sûr que c’est particulièrement emblématique de ne pas pouvoir sortir de l’Aiguille du Midi pour aller dans la Vallée Blanche. C'est quand même extrêmement inquiétant. »
Cette fermeture complique les choses, oblige les guides à modifier leurs habitudes, sans pour autant marquer la fin de la pratique, assure-t-il. « Ça supprime l’accès assez commode aux courses qui sont dans le coin : la face sud de l’Aiguille du Midi, l’arête des Cosmiques, le mont Blanc du Tacul, l’accès au refuge des Cosmiques. Ça présente beaucoup d’inconvénients, des courses d’arête classiques qui deviennent presque impossibles à pratiquer parce qu’elles ont trop fondu. Elles deviennent dangereuses parce qu’il y a des pierres qui apparaissent, alors qu’il n’y en avait pas. » Certains itinéraires restent toutefois accessibles en passant par le versant italien, notamment grâce aux remontées de la Vallée Blanche, assure Claude, bien que ce soit « plus long et moins commode.» Une contrainte supplémentaire pour les professionnels de la montagne, mais pas une impasse. « Ce n’est pas irréversible. On accepte quand même un autre terrain d’exercice. Les guides, on s’est toujours adaptés et on s’adaptera encore. C’est moins facile, c’est plus dangereux, mais on fait plus attention et on y arrivera quand même. »
La disparition de la niche des Drus, « anecdotique » par rapport à la fonte des glaciers
Début juillet, c’est la niche des Drus qui disparaissait. Cette cavité située au cœur de la face nord du Petit Dru, dans le massif du Mont-Blanc, à près de 2 000 mètres d’altitude, autrefois occupée par une petite langue de neige et de glace et maintenue par le permafrost. Après les quatre épisodes caniculaires successifs de cet été 2026, elle est aujourd’hui apparue à nu. « On l’appelait la niche parce que c’est une cavité qui était remplie de neige, mais elle n’a pas totalement disparu, tient d’abord à préciser Claude Jaccoux. C’est la glace qu’il y a dedans qui a fondu mais la niche est toujours là. »
Le lieu avait acquis une dimension symbolique, davantage comme repère visuel que comme véritable terrain de pratique pour les guides. « Pour nous, c’était un petit peu emblématique d’avoir, au milieu de cette face nord des Drus qui est une face rocheuse, ce petit glacier au milieu. Mais c’était plutôt anecdotique qu’autre chose, ça n’avait vraiment aucune importance pour nous. »
Il y a quarante ans, Bruno Gouvy y avait pourtant réalisé un enchaînement historique en arrivant en hélicoptère avant de descendre la pente en snowboard, puis de repartir en parapente. En 2024, Guillaume Pierrel, emporté tragiquement par une avalanche au Pakistan cet été, y avait encore signé une descente à ski après avoir gravi la face nord des Drus. Des exploits désormais associés à un terrain qui n'existe plus...
« Ces deux endroits sont un peu épisodiques, disons. Ce qui est plus grave, c’est la fonte des glaciers eux-mêmes. La Mer de Glace, bien sûr. Le glacier des Bossons, qui est très emblématique et qui est visible, et qui lui recule un petit peu tous les jours. Ce trou qui est apparu dans le glacier des Bossons et cette falaise de glace qui s’écroule pratiquement quotidiennement, c’est beaucoup plus emblématique, c’est beaucoup plus visible. Donc ça, c’est beaucoup plus grave. »
« Quand j’étais aspirant guide, l’école de glace était presque au ras du village »
Finalement, ce qui choque Claude Jaccoux, qui a exercé jusqu'à ses 88 ans, ce n’est pas la disparition momentanée de la grotte de l'aiguille du Midi ou de la niche des Drus, mais la vitesse à laquelle change le massif. « Quand je faisais mon aspirant guide, et puis mon guide, j’étais à l’école de glace tout en bas du glacier des Bossons, presque au ras du village des Bossons. Et maintenant, c’est à 2 000 mètres plus haut, pratiquement. Donc ça a énormément évolué depuis. Ça fond, ça fond, ça fond tout le temps. C’est devenue quelque chose d’inéluctable. »
C’est vraiment à tous les gouvernements de la Terre de prendre conscience de ces phénomènes.
« On espère limiter l’action humaine qui fait fondre les glaciers. Car c’est à cause du réchauffement climatique. C’est l’action des hommes. Et tant que les gouvernements n’auront pas compris que le dérèglement climatique est la cause des hommes, ça continuera. Il faut se battre pour que les politiques prennent conscience de ça. »
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