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Refuge du gouter
  • Société
  • Environnement

Mont Blanc : d’inquiétantes défaillances au refuge du Goûter, alerte un rapport de l’inspection générale de l’environnement

  • 5 décembre 2024
  • 5 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

C’est un constat peu reluisant sur le refuge du Goûter (3 835 m ), étape incontournable des alpinistes pour l’ascension du mont Blanc via la voie dite normale, que vient de dresser Thierry Boisseaux à la demande du préfet de la Haute-Savoie dans un rapport publié ce lundi 2 décembre. Inauguré il y a dix ans seulement, ce bâtiment présenté à l’époque comme un « concentré d'innovations » semble aujourd’hui cumuler les problématiques et être au bord de l’implosion. « Un bateau ivre », dit de lui l’expert, qui préconise des solutions drastiques pour envisager sereinement les prochaines décennies. Notamment le démantèlement de l’ancien refuge du Goûter et le déplacement de son annexe de secours. Sans parler, au niveau de Tête Rousse (3 167 m), de la suppression du camp de tentes « provisoire »… au profit d'un quasi-doublement des lits du refuge.

Pourquoi un rapport… maintenant ?

Certes « la paix est revenue sur l’ascension du mont Blanc par sa voie normale », explique Thierry Boisseaux dans son rapport rendu public lundi dernier. Et ce, grâce à la régulation de la fréquentation via le système de réservation obligatoire des refuges le jalonnant. Reste que cette voie - qui attire chaque année autour de 20 000 personnes tentées par sa réputation de « course facile permettant de s’offrir le toit de l’Europe » – concentre des équipements qui souffrent d'une fréquentation massive. De quoi inquiéter le préfet de la Haute-Savoie qui a demandé l’édition d’un rapport par l’inspection générale de l’environnement et du développement durable(IGEDD). L’objectif ? Anticiper les problèmes et rendre "une analyse globale sur le long terme quant à l’évolution des équipements et refuges qui jalonnent la voie normale d’accès au sommet du massif du Mont-Blanc », plus grand site classé de France au titre de la loi de 1930 et le plus élevé en altitude.

Comment s’est déroulé l’enquête ? 

L’expert mandaté est allé à la rencontre des acteurs de terrain, au début et à la fin de la saison 2023. Il a « réalisé des entretiens à Saint-Gervais, à Chamonix, aux Houches, aux Contamines, mais aussi à Annecy, Grenoble et au Bourget-du-Lac au printemps 2023, avec la plupart des personnes concernées ou leurs représentants. Entretiens complétés - outre la lecture de nombreux rapports, études, articles scientifiques, etc - par une mission de terrain les 25, 26 et 27 septembre 2023, juste avant la fermeture annuelle des refuges de Tête Rousse et du Goûter » , précise le rapport.

Quid de la fréquentation du massif et de la capacité des refuges ? 

« En-dehors de la voie d’accès au Mont-Blanc objet du présent rapport, la fréquentation du massif est à la fois diffuse sur sa plus grande surface, sans poser de problème particulier, et très concentrée en revanche sur quelques points : principalement (du nord au sud) le Montenvers, l’aiguille du Midi, le Nid d’Aigle au terminus du tramway du Mont-Blanc. On peut y rajouter le sommet des Grands Montets (…)», apprend-on.

« En termes de nombre d’ascensionnistes, la situation actuelle est satisfaisante, même si elle est encore tendue les jours de très grande affluence. Il n’y a donc pas lieu de chercher à la faire évoluer à la hausse - sauf à dégrader les conditions de sécurité et donc augmenter le risque d’accident - comme à la baisse. 

Le tempo type d’ascension (trois jours et deux nuits) devient de plus en plus la norme. Il entraîne mécaniquement la nécessité d’avoir des capacités d’hébergement, à Tête Rousse et au Goûter, équilibrées. 

Le Goûter peut accueillir 120 personnes. Il en est de même à Tête Rousse (mise en service dans sa version actuelle en 2005) qui peut héberger 70 personnes en intérieur, et en accueillir en outre une cinquantaine sous tente à proximité du refuge, les tentes, propriétés du refuge, étant installées sur un platelage de bois. Cette solution a été imaginée et autorisée par l’Etat à titre dérogatoire et provisoire, face à l’afflux de grimpeurs certains jours, et pour mettre un terme au camping pratiqué de manière sauvage autour du refuge. 

Au Goûter, l’ouverture du "nouveau refuge" (le refuge actuel) en 2014, avec une capacité de 120 places, combiné à l’obligation de réservation désormais, et son contrôle, plus que jamais nécessaire, a permis de régler les problèmes de débordement. Or, ce flux est très dépendant de la capacité des deux refuges (campement compris pour Tête Rousse). 

La jauge de 120 places en refuge est bien adaptée aux conditions particulières de franchissement des couloir et arrête du Goûter, d’autant que la capacité maximale est assez rarement atteinte pour le Goûter. »

Que préconise le rapport pour le refuge de Tête rousse ?

« Les capacités d’accueil des refuges du Goûter et de Tête Rousse doivent être alignées l’une avec l’autre, ainsi qu’avec le nombre de passages souhaitables dans le couloir et l’arrête », suggère le rapport. « Le camp de base de Tête Rousse devrait donc être supprimé, (...) et un agrandissement du refuge actuel pourrait dès lors être envisagé pour mettre un terme à cette situation "du provisoire qui s’éternise". Il permettrait en outre de mettre à l’étude la solution, si elle est techniquement envisageable et dénuée d’impact paysager, de raccordement du système d’évacuation sanitaire du refuge ainsi agrandi au réseau de la commune de Saint-Gervais qui va désormais desservir le Nid d’Aigle ».

De gros changements à venir au Goûter ?

Relocaliser le refuge d'accueil 

« L’ensemble refuge du Goûter, refuge recueil (dite annexe) et ancien refuge devrait être profondément reconfiguré « , suggère Thierry Boisseaux à l’issue de son étude. « On constate en effet que pour se mettre à l’abri (dans le refuge recueil, ndlr) en cas de sinistre (incendie principalement), il faut parcourir une distance importante sur un terrain plutôt exposé et en partie soumis à l’instabilité du manteau neigeux certains jours, où un faux pas, à droite comme à gauche peut être fatal. Si l’on imagine devoir le faire de nuit, en ayant dû se réveiller puis se chausser dans l’urgence, dans l’état de stress que l’on peut supposer au milieu de dizaines de personnes dans la même situation, on ne peut que trembler en pensant aux conséquences possibles. Et si la tempête, le vent déstabilisateur, la neige aveuglante sont en outre de la partie... »

Revoir le fonctionnement du refuge

« Difficile de croire qu’un bâtiment aussi récent (10 ans), concentre autant de promesses non tenues. S’agit-il de malfaçons, d’entretien fait avec trop peu de rigueur, ou encore d’erreurs initiales dans des choix technologiques (pour les trois piliers que sont l’eau, l’énergie et l’assainissement) dont le caractère innovant était vanté ? », s’inquiète le rapporteur.

Une impressionnante série de dysfonctionnements : 

• Le fondoir qui permet d’alimenter le refuge avec de l’eau provenant de glace que l’on fait fondre fonctionne très mal (il était en cours de réparation lors de la mission).

• Le système de génération d’électricité à partir de panneaux solaires, renforcé récemment par des batteries, est dépassé par les besoins.

• Le système d’alerte incendie se déclenche de façon intempestive presque quotidiennement, mettant les nerfs de l’équipe de gardiennage à rude épreuve.

• Et enfin, problème majeur, le système d’assainissement, complexe, semble à peu près impossible à maîtriser, notamment du fait des variations fortes de fréquentation d’un jour à l’autre (en fonction de la météo) qui l’enraye ; partiellement inopérant, il oblige à des évacuations par hélicoptère très régulières des boues produites, opérations coûteuses et dont le bilan carbone fait frémir. Et l’odeur qui flotte autour ou parfois dans le refuge signe ce qui apparaît comme un véritable échec. Quant à la "salle des machines", il est difficile d’y rester longtemps sans défaillir. »

« Dans un tel contexte, l’équipe gestionnaire fait des miracles, au prix d’un engagement qui force le respect et qu’il faut saluer, et d’un déficit de sommeil très marqué. Cela ne peut évidemment pas fonctionner ainsi éternellement et le risque de "burn-out", non seulement de l’équipe, mais du système dans son ensemble est réel.

Ce "bateau ivre" est en outre très peu agile et fonctionne en mode "tout ou rien". C’est une lourde machine que l’on ne peut aujourd’hui mettre en route qu’en totalité, sans modularité possible. (...) La sophistication de son fonctionnement s’avère inadaptée aux rudes conditions à cette altitude et prévue pour un rythme de croisière régulier, sans à coup, en respectant les consignes. »

L’idée, conclut le rapport, est donc de « faire en sorte que son fonctionnement puisse être modulable en fonction des périodes de la saison et surtout des taux de remplissage ; il faudrait notamment étudier la possibilité de reconfigurer l’espace intérieur de façon à permettre de n’en n’ouvrir qu’une partie, en début de saison notamment ou l’hiver. Et d'y intégrer (de préférence dans l’espace actuel, ou à proximité immédiate le cas échéant) un volume recueil qui soit enfin à la hauteur des enjeux de sécurité.» 

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