Cet été, si vous croisez sur un sentier une contrebasse sanglée à un sac de randonnée, un violon dépassant d’une housse ou quelques voix qui résonnent en haut d’un col au coucher du soleil, ne soyez pas surpris. Vous êtes peut-être tombés sur la Tournée des Refuges. Depuis 2013, Gaspard Panfiloff, musicien, montagnard et enfant des Écrins, emmène des artistes à pied de refuge en refuge pour y donner des concerts en altitude. En 2026, la troupe traversera le Jura, la Savoie et la Haute-Savoie. Une bonne raison, s’il en fallait une, de chausser les chaussures de randonnée et de filer là-haut.
Chaque été, Gaspard Panfiloff embarque avec lui un collectif de musiciens venus d’horizons différents pour une itinérance en montagne, instruments sur le dos. Au programme, des heures de marche, des concerts en refuge, et une idée qui n’a pas beaucoup changé depuis 2013 : porter la musique là où elle va rarement, au cœur des massifs, tout en faisant découvrir la montagne à des artistes qui, souvent, la pratiquent peu. Au fil des années, la formule a trouvé son public et s’est déployée bien au-delà des Écrins, du Chablais au Queyras, de la Vanoise à l’Oisans, jusqu’au Mont-Blanc, au Mercantour, à l’Ubaye, mais aussi dans les Pyrénées françaises et espagnoles, en Suisse, en Italie, en Israël ou encore à La Réunion. Avant le lancement de l’édition 2026, Gaspard Panfiloff revient pour Outside sur la genèse de cette aventure musicale.
Une enfance crampons aux pieds, bercée par la musique
À la tête du projet, Gaspard Panfiloff, fils de guide et de monitrice de ski, a grandi « dans un milieu où la montagne occupait toute la place ». À Ornon, précisément, un village d’une douzaine d’habitants niché dans les Écrins. Si ce décor, qu’il décrit comme « un trou noir culturel et musical », l’initie très tôt aux sommets, la musique trouve pourtant rapidement sa place dans la maison familiale. « Mes parents étaient très mélomanes, ils écoutaient beaucoup de musique, nous explique-t-il au cours d’un long entretien. Mes grands-parents aussi, d’ailleurs. »
Son instrument de choix ? La balalaïka, cet instrument triangulaire russe à cordes pincées que l’on croise certes plus volontiers à Moscou que dans les Alpes françaises. Mais Gaspard, dont une partie de la famille vient d’Europe de l’Est et de Russie, en trouve une chez lui et commence à en jouer, avec en toile de fond des cassettes de musique russe.
Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, j’avais fait plus de montagne que de musique. Et puis je me suis bien éloigné de la montagne pour faire de la musique.
Autodidacte, musicien professionnel et ingénieur du son, Gaspard s’éloigne progressivement des sommets pour vivre de sa passion. Il traverse différents univers musicaux, joue dans toutes sortes de groupes, des formations les plus classiques aux festivals les plus informels, avec l’idée que chacun de ces cadres « a quelque chose à dire ». Pourtant, ce ne sont pas forcément les grandes scènes qui lui laissent les meilleurs souvenirs. C’est plutôt l’après-concert, ces moments passés à la maison avec d’autres musiciens, qui le marquent le plus. « Un cadre plus intime, spontané, acoustique. Des moments où les gens sont proches, où on joue sans artifices. » C’est cette sensation-là qu’il cherchera, plus tard, à retrouver dans les refuges.

« La Tournée, c’était une manière pour moi de retourner en montagne l’été »
En 2013, au moment où naît la Tournée des Refuges, Gaspard fréquente davantage les villes que les sentiers de randonnée. « La Tournée, c’était une manière pour moi de retourner en montagne l’été. Parce que sinon, quand on est musicien, on ne voit plus beaucoup la montagne à cette période-là », confie-t-il. Une tournée classique, c’est souvent autre chose : des trains, des avions, des bus, des salles de concert et des kilomètres avalés trop vite. Autant de déplacements « moins fun », loin des chemins et des refuges où il choisira bientôt d’emmener ses musiciens.
Plein d’idées et porté par l’instinct, Gaspard imagine alors une autre manière de tourner : à pied, de refuge en refuge. « Ça m’a paru un peu saugrenu, et en même temps évident. J’ai trouvé les explications après, en le faisant. Mais au départ, c’était quand même assez instinctif. »
Ce qui l’attire, c’est d’abord de jouer en acoustique, dans des lieux isolés, avec le public à quelques mètres. « Ce sont des conditions uniques et privilégiées. Marcher plusieurs heures par jour avec les autres musiciens, ça change toute la dynamique d’une tournée », confie-t-il. Et puis il y a la marche elle-même, cette façon de se déplacer à son rythme, sans moteur, qui finit par donner son tempo à tout le reste. « Faire des tournées à pied aujourd’hui, ça ne se fait plus trop. Mais nos ancêtres musiciens faisaient ça tout le temps. Il y a un petit côté politique aussi, montrer qu’on peut encore se déplacer autrement que dans des transports motorisés. Ce n’est pas forcément un retour en arrière. Au bout de quelques jours de marche, j’ai toujours l’impression qu’on est faits pour ça. »

Un méli mélo de styles musicaux
Difficile de coller une étiquette à la musique de la Tournée des Refuges. Gaspard lui-même s’en amuse. « Ça me prend plus la tête de devoir définir la musique que d’en faire. Et quand je le fais, j’en suis rarement satisfait… Mais à la FNAC, ce serait rangé dans les musiques du monde. » Une expression qu’il n’affectionne guère. « Généralement, on dit ça pour ce qui vient d’ailleurs. Mais pour moi, la chanson française, c’est aussi une musique du monde. »
La Tournée avance sans cadre musical trop défini. « On pioche dans tout ce qui nous intéresse. Ça laisse place à nos propres compositions, nourries par les influences de chacun des musiciens qui passent. » Russie, Ukraine, Égypte, Maroc, Brésil, Espagne, États-Unis… au fil des éditions, chacun apporte sa couleur, explique Gaspard. « C’est sûr que quand il y a un joueur de oud qui vient d’Égypte, la teinte jazz orientale est plus présente que quand il n’est pas là. »
Plus de trente musiciens gravitent aujourd’hui autour du projet. Gaspard les a souvent rencontrés ailleurs, dans d’autres groupes, sur d’autres scènes, avant de leur proposer de rejoindre l’aventure. Certains sont des musiciens reconnus dans leur milieu, capables de renoncer à de beaux concerts en festival pour venir jouer dans de petits refuges, « parce que ça leur fait quelque chose de différent », assure-t-il. Quelques-uns, comme lui, connaissent déjà très bien la montagne. Pour beaucoup d’autres, en revanche, l’expérience commence là, avec les premières heures de marche, le sac chargé et les instruments à porter jusqu’au prochain refuge.
Derrière cette diversité, on retrouve pourtant une même façon d’aborder la musique. « Ce sont souvent des musiciens qui connaissent très bien une tradition musicale, mais qui la réinterprètent, la modernisent, composent avec. Et quasiment tous improvisent. » Pour Gaspard, cette recherche traverse toute sa vie de musicien. « Les musiques traditionnelles ont été transmises à travers des milliers de générations. Elles dégagent une force incroyable. Mais j’ai aussi été biberonné aux musiques actuelles. Ce qui m’intéresse, c’est de mélanger tout ça. »

Marcher de jour, joueur de nuit
Au fil des éditions, les journées ont trouvé leur tempo. « On se lève tôt. De toute façon, si on veut dormir dans un refuge, il faut être le dernier couché et le premier levé, précise Gaspard. On marche le matin, on arrive vers midi, après trois ou quatre heures de marche, on mange, on fait une petite sieste, on répète, on dîne, puis place au concert… et on recommence. »
La marche, à force, finit aussi par déteindre sur le groupe. « J’ai l’impression que ça assainit un peu le mental. Dans des tournées classiques, il peut vite y avoir des tensions. Là, le fait de marcher au grand air tous les jours, d’être dehors, ça apaise les musiciens. »
Quand je suis en montagne, quand je marche, j’ai la sensation qu’il y a quelque chose qui nous dépasse. En musique, c’est un peu pareil. On se laisse aller et, finalement, ce n’est pas vraiment nous qui faisons la musique. On ne fait que la transmettre.
Une fois arrivés, les musiciens installent la scène comme ils le feraient ailleurs. À un détail près. « Le premier rang, il est parfois à 80 centimètres devant nous », précise Gaspard. Cette proximité change tout. Après treize éditions, les soirées ont trouvé leur rythme. Une heure et demie de concert, un morceau énergique pour embarquer le public d’emblée, puis quelque chose de plus intime, avant de finir sur une note festive. « Finalement, on a mangé avec les gens, on dort dans le même dortoir, il y a moins de formalité, on joue en tongs, moins de superflu que dans des concerts en ville. »
La Tournée tient grâce à la participation du public, à la vente de ses disques, souvent enregistrés directement dans les refuges grâce à un studio mobile transporté sur les sentiers, et au soutien de certaines communes, régions ou départements traversés.

La Tournée 2026 entre le Jura, la Savoie et la Haute‑Savoie
Treize éditions plus tard, la Tournée des Refuges a parcouru des milliers de kilomètres à travers les Alpes, les Pyrénées, la Suisse, l’Italie, Israël ou encore La Réunion. Certaines éditions ont même conduit les musiciens sur des glaciers, des traversées d’arêtes, des itinéraires d’alpinisme engagés, ou jusque sur une tournée à ski. Et les idées continuent de s’accumuler pour les années à venir. « Si on met en œuvre tous les projets auxquels on pense, on en a pour les six ou sept prochaines années », glisse Gaspard. Le projet a déjà inspiré d’autres initiatives, notamment en Patagonie, où une aventure similaire est en train d’émerger, mais aussi au Népal.
Cet été, du 12 juin au 2 août, la Tournée des Refuges prendra la direction du Jura, de la Savoie et de la Haute-Savoie. Le trio pilier du projet sera présent sur l’ensemble du parcours, rejoint par plusieurs musiciens invités sur certaines portions. De quoi choisir une étape, réserver une nuit en refuge, chausser les chaussures de randonnée et, peut-être, finir la journée en musique.

La pré-tournée
12 juin : Théâtre Sainte-Marie-d'en-Bas
16 juin : Parvis des Fiz, Passy
4 juillet : Gîte La Martinette
5 juillet : Refuge de l'Oule
Jura
8 et 9 juillet : La Petite Echelle
10 juillet : La Breguettaz
11 juillet : Cabane du Cunay
11 juillet : Hôtel Restaurant du Marchairuz
12 juillet : Chalet des Pralets
12 juillet : La Givrine
13 juillet : Chalet de la Frasse
15 juillet : Le Télémark
16 juillet : Refuge du Berbois
17 juillet : La Fourmi Verte, Echallon
18 juillet : Le 30.3
19 juillet : L'Ermitage des Frasses
Savoie/Haute-Savoie
24 juillet : Le collectif du Col de Tamié
25 juillet : L'Avalanche, La Sambuy
26 juillet : Refuge du Col de l'Arpettaz
27 juillet : Eglise de Chaucisse
28 juillet : Maison des Habitants, la Clusaz
30 juillet : Refuge de la Bombardellaz
31 juillet : Refuge de la pointe percée
1er août : Refuge du Parmelan
2 août : Refuge du Lindion
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