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Loup

Marcos Rodríguez Pantoja, l’enfant qui a grandi parmi les loups de la Sierra Morena, est mort à 80 ans

Marcos Rodriguez Pantoja

La rédaction Outside.fr Marina Abello Buyle

  • 27 août 2026
  • 5 minutes

Abandonné dans les montagnes espagnoles à l’âge de sept ans, Marcos Rodríguez Pantoja a vécu plus d’une décennie coupé du monde des hommes, au cœur de la Sierra Morena. Pendant onze ans il y a appris à survivre seul, à parler le langage des animaux et à se faire accepter par une meute de loups. Lorsqu’à 19 ans la Guardia Civil le retrouve et le ramène de force à la civilisation, Marcos ne comprend plus le monde qu’on lui impose. Il passera le reste de sa vie à tenter de s’y intégrer. Surnommé le « Mowgli espagnol », il est mort le 15 août, à l’âge de 80 ans, convaincu que sa véritable famille était restée dans les montagnes.

Il y a des vies qui semblent tout droit tirées d’un conte des frères Grimm. Celle de Marcos Rodríguez Pantoja en fait partie. Né le 7 juin 1946 à Añora, en Andalousie, dans une Espagne pauvre de l’après-guerre, Marcos grandit dans une famille qui peine à se nourrir. Sa mère meurt en donnant naissance à son huitième enfant, Marcos n’a alors que trois ans. Son père se remarie quelques temps plus tard, et, selon Marcos, sa belle-mère le maltraitera durant toute son enfance. Dans les années 1950, la famille quitte Madrid et s’installe dans la Sierra Morena, chaîne de montagne du nord de l'Andalousie, où elle vit de la fabrication de charbon de bois. Mais leur quotidien reste profondément précaire. À sept ans, Marcos est confié, ou vendu selon les récits, à un propriétaire terrien qui l’envoie dans les montagnes pour travailler auprès d’un vieux berger. L’homme devient alors son seul véritable mentor et lui enseignera à faire du feu, à fabriquer des ustensiles, à traire ses 300 chèvres, à trouver de quoi se nourrir… Il y apprend les rudiments d'une vie en pleine nature ou « la loi de la jungle », écrira plus tard le chercheur Gabriel Janer Manila, qui dédierait sa thèse à l’étude de sa vie. Mais en 1954, le vieil homme meurt, laissant le jeune Marcos au dépourvu, seul dans la Sierra Morena.

Onze années loin des hommes

Pendant les années qui suivent, Marcos puise dans ce que le chévrier lui a appris pour survivre seul. Il sait reconnaître les bruits de la forêt, imiter le chant des oiseaux et le brame des cerfs, pêcher et chasser avec les moyens dont il dispose. Il se nourrit de ce qu’il trouve et se protège comme il peut du froid. Et avec le temps, Marcos dit avoir gagné la confiance d’une meute de loups en apportant de la nourriture à ses petits. « Je pleurais et les louveteaux se sont précipités sur moi… puis ils m’ont montré le chemin de leur tanière », racontera-t-il à Janer Manila. L’enfant comprend qu’il est différent des animaux qui l’entourent, notamment parce qu’il possède des mains, écrira plus tard l’anthropologue. Mais il se sent aussi appartenir à leur monde. Les loups prendront peu à peu la place de figures paternelles dans sa vie, jusqu'à ce que leurs hurlements remplacent les mots qu’il a appris durant ses premières années.

Pendant plus d’une décennie, Marcos vit ainsi dans les ravins et les vallées de la Sierra, loin des villages et des routes. « Si je voulais pêcher, je pêchais dans la rivière. Si je voulais un lapin, je le prenais. Si je voulais un cerf, j'appelais mes pères, les loups », confiait-t-il à l'émission Informe Semanal de RTVE en 2010 lors d'une visite dans sa ville natale. Puis je me cachais près de la rivière tandis que les loups rabattaient le gibier vers moi. » Bien que la faim, le froid et la solitude fassent partie de son quotidien, Marcos racontera plus tard : « J'étais très heureux ; je ne connaissais pas l'argent, mais je n'ai jamais manqué de nourriture. » Surtout, il ne cherchait plus la compagnie des hommes. Dès qu'il entendait des voix humaines, le jeune garçon se cachait, heureux de rester parmi la faune qui l'avait adopté.

Retrouvé à 19 ans, un retour forcé à la civilisation

En 1965, après environ douze années passées dans la montagne, Marcos est découvert par la Guardia Civil. Il a alors 19 ans. Le retour à la civilisation est brutal. Les policiers doivent l’attacher et le bâillonner pour l’emmener de force vers Fuencaliente. Confronté à un monde dont il ne comprend plus les codes, Marcos doit alors réapprendre à parler, à marcher droit, à s'habiller, à manger avec des couverts. Des religieuses et un prêtre l'accompagnent dans cette rééducation avant qu'il ne soit admis à l’Hopital des Convalecientes de la Fondation Vallejo, un établissement à Madrid, où il est progressivement préparé à retrouver une vie en société. Il part ensuite à Majorque, où il vit dans une pension et travaille pour payer son hébergement. Après avoir effectué son service militaire, Marcos enchaîne les petits emplois, notamment comme berger et dans l'hôtellerie. La vie parmi les hommes ne lui apporte pourtant pas la même sécurité que celle qu'il avait connue dans la montagne. Peu habitué à l'argent et aux mécanismes de la société, il est régulièrement trompé ou exploité.

Après avoir vécu pendant un temps dans des conditions précaires, à Fuengirola, en Andalousie, il part en 2001, vers la Galice, où il s’installera à Rante, un petit village de la province d'Ourense. Si ses débuts sont difficiles, les habitants du village apprennent à le connaître et finissent par l'adopter. Accueilli notamment par Manuel Barandela Losada, un ancien policier qui l'avait rencontré lorsqu'il vivait à Fuengirola, sa vie prend finalement un tournant plus stable.

« Sa vie la plus heureuse était avec les loups »

À 72 ans, interrogé par El País, alors qu'il vivait toujours dans une petite maison de Rante, Marcos racontait avoir essayé de retourner dans la Sierra Morena, mais ne plus reconnaître le paysage, des maisons et de grandes grilles électriques occupant désormais certains endroits où il avait autrefois ses repères. Surtout, les loups ne venaient plus vers lui. « Je sens leur odeur, j'entends leur respiration, ça me donne la chair de poule… mais ce n'est plus aussi facile de les voir », expliquait-il. « Je sens désormais l'odeur des hommes, je porte de l'eau de Cologne. »

Même des décennies plus tard, Marcos n'a jamais cessé de revenir à cette période de sa vie. « Sa vie la plus heureuse était avec les loups, parce qu'il ne se sentait pas très à l'aise avec les humains », racontait Arturo Arcones, qui le connaissait dans ses dernières années. Marcos transmettait alors plus volontairement son histoire, notamment auprès d'enfants, et leurs parlait surtout de son rapport aux animaux et de ce que les hommes pourraient apprendre d'eux. « Donnez plus d'affection à vos animaux de compagnie, car les appareils électroniques ne font que rester branchés, et les animaux ont besoin d'amour », disait-il lors de ces interventions.

Pour l'anthropologue Janer Manila, qui l’a rencontré et interrogé pendant plusieurs mois au milieu des années 1970 pour l'écriture de sa thèse, la survie du jeune garçon dans la Sierra Morena tient autant aux quelques apprentissages transmis par le vieux berger qu'à son intelligence et à sa formidable capacité d'adaptation. Son histoire est ainsi devenu un cas particulièrement singulier dans l'étude des « enfants sauvages » ayant grandi en dehors de la société humaine. Le cas plus célèbre reste sans doute Victor de l'Aveyron, notamment grâce à son adaptation sur grand écran par François Truffaut dans L’enfant sauvage, sorti en 1970, découvert dans les forêts du sud de la France vers 1800, à l'âge d'une douzaine d'années. Le médecin Jean-Marc-Gaspard Itard tentera pendant plusieurs années de lui apprendre le langage et les codes de la vie sociale, sans jamais y parvenir. Le cas de Oxana Malaya, une ukrainienne abandonné à l'âge de trois ans qui se réfugiera auprès de chiens ont également profondément marqué les recherches sur l'acquisition du langage. 

L'histoire du jeune Marcos a aussi fini par dépasser le cadre scientifique. Janer Manila en tire un récit, He jugado con lobos (J'ai joué avec les loups), publié en Espagne puis adapté en français, tandis que le réalisateur Gerardo Olivares s'en est inspiré pour le film Entrelobos, sorti en 2010. « Je voulais oublier ma vie parce que les gens me prenaient pour un fou. », confiait Marcos des années plus tard. « Tu m'as rendu ma dignité, dira-t-il au réalisateur. Maintenant, les gens vont me croire. »

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